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Suicide à Langres

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Suicide à Langres
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Le journal de la Haute-Marne
Mercredi 24 mai 1972
Suicide sur la ligne de Langres à Andilly
Hier, aux alentours de 16 h 00, l’express en provenance de Langres et se dirigeant vers Vittel a heurté à la hauteur du Plateau du bois du Mont à Bannes un homme allongé sur la voie ferrée. Le conducteur du train n’a rien pu faire pour éviter le choc, sortant d’une courbe prononcée la distance de freinage était bien trop courte. Les pompiers et la gendarmerie sont arrivés sur les lieux assez rapidement, le temps que le conducteur encore sous le choc ait rejoint la halte de Bannes pour réclamer les secours. Mais bien entendu il n’y avait plus rien à faire pour la victime. Comble du malheur, il s’agit d’un conducteur du dépôt de Chalindrey (Jacques P.) qui se trouvait à la pêche au réservoir de Charmes avec un autre conducteur de ses amis. Cet autre conducteur dormait au bord de l’eau lorsqu’il a entendu les sirènes des pompiers, ne voyant pas son collègue il s’est mis à sa recherche. Il nous a signalé avoir constaté de toute la journée un comportement étrange de son ami, il était agité, incohérent, avouait des difficultés conjugales ainsi que des problèmes dans son travail, il ajouta que ce jour, il avait bu plus que de coutume ce qui pourrait expliquer son geste. L’enquête se poursuit même s’il s’agit à première vue d’un suicide.
La circulation des trains fut interrompue durant 2 heures.
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Le jour du drame
René et Jacques sont amis depuis l’enfance, tous deux mécaniciens au grand dépôt de Culmont Chalindrey, si René s’est dirigé rapidement après ses examens vers la conduite des 72000 en tête des express et rapides sur l’importante ligne 4 qui relie Mulhouse à Paris ou Bâle, Jacques quant à lui est resté à la conduite des marchandises et des omnibus dans toute l’étoile ferroviaire de Chalindrey.
Lorsque leurs jours de congé coïncident, ils aiment se retrouver pour pêcher dans le Réservoir de Charmes, située non loin de la station de Bannes sur la ligne de Langres à Andilly. Ils empruntent à Chalindrey le 6 h 05 pour Chaumont, descendent à Langres où ils reprennent l’omnibus pour Andilly et descendent à la station de Bannes. Ils leur arrivent parfois de déjeuner au café de Bannes sur le chemin de la gare, mais le plus souvent c’est musette avec casse-croûte et deux bonnes bouteilles de rosé, car comme dit René, « on n’est pas au boulot, faut en profiter ». En plus du déjeuner et de la thermos de café placés dans un panier en osier, il faut transporter les sièges pliants, les cannes en bambou, l’épuisette et la goujonnière, tout un attirail pour une journée de pêche réussie, ils se partagent les charges, car à l’arrivée il y a de la marche.
Souvent, ils traversent l’étang sur la route qui mène à Changey afin de pécher sur l’autre rive, mais aujourd’hui, Jacques, préoccupé, souhaite rester de ce côté, ils suivent le petit sentier menant vers la Baie de Champigny, au sein du boqueteau entre l’étang et la voie ferrée et s’installent sous les arbres, protégés du soleil qui ne tarde pas à pointer son nez.
Le train avait un peu de retard et ils sont à pied d’œuvre lorsque sonnent 8 heures à l’église de Bannes là-bas, au creux de la vallée. René déplie les sièges et retire les cordes qui retiennent les cannes, Jacques le regarde faire, comme indifférent, ses pensées sont bien loin de cet endroit, bien loin du chemin de fer, bien loin de la partie de pêche, il pense à Marie, sa Marie, dans les bras d’un autre, il en est persuadé, Marie le trompe. Lorsqu’il est rentré hier en avance elle était troublée, étonnée de le voir de si bonne heure, comme inquiète, il la voit encore tourner en rond, aller d’une pièce à l’autre, ranger des choses qui étaient déjà bien en place, comme si elle voulait le fuir, s’éloigner de lui, et puis détail troublant pour Jacques, c’est à peine si elle lui a fait la bise ce qui n’est pas dans ses habitudes.
- T’es pas dans ton assiette Jacques aujourd’hui lui fait remarquer René
Jacques ne répond rien, il saisit enfin ses canes et les assemble en une longue ligne, monte son moulinet et son fil, le tout sans conviction.
- Tu veux du café propose René
- Non merci, je vais boire un coup de rosé
- Quoi, déjà, tu n’attends pas de déjeuner
- Ha écoute hein tu me lâches, je suis repos et j’ai envie d’un coup de rosé c’est tout
- Comme tu veux
René se sert son café, saisit son siège et sa canne et se dirige vers le bord du lac un peu à l’écart de Jacques occupé à déboucher la bouteille et se verser un bon verre de vin. René ne semble pas vouloir discuter plus loin, il pense que de toute façon Jacques est assez grand pour décider de sa conduite.
La matinée passe dans un silence relatif, la journée est belle et le soleil est au rendez-vous, pas une âme qui vive dans le secteur, un silence pesant égayé par des chants d’oiseaux, parfois une rame passe sur la voie dans un bruit d’enfer et le silence retombe comme une chape de plomb, les deux amis ne s’échangent que quelques mots, plutôt des grognements qu’une véritable conversation, René a décidé de laisser Jacques dans son univers, Jacques qui en est à son troisième verre.
11H30 vient de sonner à l’église de Banne, René se lève et s’apprête à sortir le casse-croûte, puis se ravisant s’adresse à Jacques
- Mais bordel, qu’est-ce que t’as à faire la gueule depuis ce matin
- Ma femme me trompe
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- Tu veux pas savoir
- Savoir quoi
- Eh bien je te dis Marie me trompe et tu réponds rien
- Tu en es sûr
- Pardi, hier je suis rentré avec une heure d’avance, comme il n’y avait rien à prendre à Neufchâteau ils m’ont donné un bulletin, et quand je suis rentré j’ai senti quelque chose de différent à la maison. Tu ne m’as pas dit que tu faisais le 1043 hier.
- Certainement oui pourquoi ?
- J’ai rencontré le grand Joseph au local syndical hier
- Oui et alors
- Il m’a dit qu’il avait fait le 1043
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- C’est toi hein
- Quoi c’est moi
Joseph se lève d’un bond, le poing levé et s’écrie fou de rage
- C’est toi qui baises ma femme, avoue donc saloperie
- Mais tu plaisantes
- Je suis venu aujourd’hui car je voulais en avoir le cœur net, avec tes grands airs, avec ta façon de toujours regarder Marie, de te croire supérieur
Joseph agrippe la bouteille vide et se jette sur René
- Mais arrête nom de Dieu, on va s’expliquer
- Y a rien à expliquer, t’es qu’un salaud, un fumier, je vais te faire la peau
Et les voilà qui s’empoignent, se jettent des coups de poing, de pied, Jacques assène à René un violent coup de bouteille qui termine sur son épaule, la folie est au cœur des deux hommes, ils roulent à terre, se relèvent, se mêlent de nouveau en une danse sauvage, René décoche un violent coup du droit à Jacques qui le fait trébucher et rouler à terre, à cet instant, sa tête vient heurter un rocher saillant, Jacques tente de se relever, un dernier cri sort de sa bouche, il retombe inerte sur le dos, les lèvres tordues, du sang coule de sa nuque brisée, Jacques vient de mourir, René vient de tuer Jacques.
- Jacques bon Dieu, Jacques réponds-moi, fais pas l’con
René secoue son compagnon, mais celui-ci n’est plus qu’un pantin inerte, il panique, prend peur, peur pour tout, pour sa propre vie, pour sa carrière, pour son avenir. Il écoute, le silence est profond, son regard circulaire pénètre dans les sous-bois, sur la rive de l’étang, rien ne bouge, aucune présence humaine, c’est certain, il est seul, seul avec le corps de Jacques dont il va bien falloir se débarrasser...
Il sait ce qu’il va faire, la décision est cruelle, mais il n’a pas d’autre solution, il est quatorze heures, il sait que le prochain train au départ de Langres est à 15 h 57, il traîne le corps de Jacques près du remblai de la voie, caché parmi la broussaille, redescend sur les lieux du crime, débarrasse toutes traces de luttes, les traces de sang de Jacques, replace les sièges et les cannes à pêche comme si rien ne s’était passé puis il remonte vers le remblai, scrute la ligne, au loin, il aperçoit la petite gare, il faut qu’il exécute sa macabre besogne pas trop tôt, l’agent pourrait peut-être l’apercevoir et pas trop tard non plus, au risque de tout rater.
L’attente est longue, René n’ose pas regarder le visage déformé de Jacques, de tristes pensées envahissent son esprit, se bousculent, des larmes pourtant lui montent aux yeux, aussi répugnante sera cette tâche, il faut qu’il l’accomplisse, c’est sa liberté qui est en jeu, après, advienne que pourra, il est 15 h 45, René essuie ses yeux, et se lève d’un bond, le sort en est jeté, il agrippe avec vigueur le corps de Jacques, jette un dernier regard à gauche et à droite de la voie, rien ne bouge, le tire avec difficulté sur les quelques mètres qui le séparent de la voie puis le couche sur les rails en position de suicidé
- Adieu Jacques, pardonne-moi pour tout
Son cœur bat à tout rompre lorsqu’il redescend le remblai, court se réfugier près de l’étang où il se couche dans les herbes, ses bras couvrent son crâne, il ne veut rien entendre et pourtant, quelque instant suffisent pour que retentissent de long coup de klaxon et le sifflement du serrage d’urgence du train jusqu’à l’arrêt complet suivi d’un silence pesant.
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René frappe doucement à la porte de la maison de Jacques, celle-ci est entrouverte, aussi il entre dans le salon, une faible lueur éclaire la pièce, Marie qui vient d’apprendre le suicide de son mari est effondrée dans un fauteuil, elle sursaute à la vue de René et s’écrie.
- Pourquoi tu lui as dit, pourquoi, j’ai tout compris va
- Mais Marie
- Pourquoi tu lui as dit poursuit-elle comme une litanie, va-t’en, va-t’en, je ne veux plus te voir crie-t-elle de plus en plus fort, va-t’en hurle-t-elle à présent, il ne méritait pas que tu lui fasses du mal, non, il ne le méritait pas
- Mais Marie
- Va-t’en poursuit-elle le visage déformé par le chagrin, par la colère, par le remords
René tente de s’approcher
- Ne me touche pas, fous le camp tout de suite, fous le camp, fous le camp hurle-t-elle dans un cri déchirant, déshumanisé
René s’éloigne piteusement et sort de la maison en refermant la porte derrière lui, on entend Marie qui gémit pour elle seule « il ne méritait pas qu’on lui fasse du mal »...
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Les années passèrent, l’enquête avait conclu à un suicide, seul René détient l’horrible vérité, et, lorsqu’en tête d’un de ses monstres d’acier il passe aux environs de Langres, il ne peut s’empêcher de faire un discret signe de croix sur sa poitrine, l’idée même du bonheur a depuis longtemps quitté son existence.
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Toute ressemblance avec des personnes et des situations ne seraient que pures coincidences.
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La ligne de Langres à Andilly-en-Bassigny est une ligne ferroviaire à écartement standard et à voie unique non électrifiée du département de la Haute-Marne qui relie la sous-préfecture de Langres à
Andilly-en-Bassigny sur la ligne de Culmont - Chalindrey à Toul.

Elle constitue la ligne 033 0001 du réseau ferré national. Elle était numérotée 153 dans la classification de l'ancienne région Est de la SNCF.
Cette ligne a le statut de ligne non exploitée et non déclassée.
Elle a été ouverte le 27 septembre 1881.
Le service des voyageurs a cessé le 28 mai 1988.
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Praxitèle · il y a
Un drame et un bel écrit, en plus je connais le village de Bannes...
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Cheminot3 · il y a
Bonjour Praxitèle,
Je suis passé sur cette ligne il y a fort longtemps, du temps ou Bannes était encore un arrêt, et cette histoire inventée est située dans ce contexte géographique qui me semble proche de la vérité, et tout me porte à croire qu’à cette époque des pêcheurs s’y donnaient rendez-vous. Merci pour votre vote.

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