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Strayed (Égarés)

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660

LAURÉAT
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Cette nouvelle emprunte avec brio les codes du polar américain, comme un roadtrip aux intrigues qui s’imbriquent. Finalement, c’est comme si la ...

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Août 1980

Un parfum d’été flottait sur la plaine où s’étalaient des champs à perte de vue. Le soleil cognait fort en ce début d’après-midi.
Seuls quelques rares véhicules brisaient la quiétude du coin, leur moteur grondant sur le chemin asphalté qui partageait le paysage en deux.

Wesley ne profitait pas du paysage. Il venait de s’arrêter sur le bord de la route, sur une bande non goudronnée, poussiéreuse, qui devait tout juste faire quatre mètres de large.

Les mains agrippées au volant de sa vieille Chevrolet, Wesley jeta un œil à son rétroviseur intérieur. La route derrière lui demeurait déserte.
Était-ce une bonne chose ?
Il n’en avait aucune idée. La seule chose dont il était sûr, c’est qu’il fallait qu’il change la roue qui venait de crever.
Foutus nids-de-poule !

Il sortit un mouchoir en tissu de son pantalon – un vieux jean délavé, presque troué, mais dans lequel il se sentait bien. Il épongea son front perlé de gouttes de sueur. Pour couronner le tout, la climatisation ne fonctionnait plus depuis des heures, et la température à l’intérieur de l’habitacle devait bien atteindre les quarante degrés.
Il rangea son mouchoir et ouvrit la portière qui émit un grincement. Ses pieds touchèrent un sol sur lequel il n’avait pas dû pleuvoir depuis des mois. Wesley fit quelques pas, regarda la longue bande d’asphalte qui s’étalait devant lui. Non, il n’y avait personne, et le seul bruit qui lui parvenait était celui du vent.

Wesley referma la portière de sa voiture et se dirigea vers le pneu arrière, côté conducteur, pour constater qu’il était bel et bien crevé. Agacé, il donna un coup de pied contre le flanc du pneu. Il se racla la gorge et cracha.
Il se dirigea d’un pas lent et assuré vers l’arrière de la voiture. Il pressa un bouton, et le coffre s’entrouvrit. Il releva entièrement le hayon et examina le contenu. Étalé négligemment sur le tapis de coffre, le corps inanimé et tuméfié d’une femme bâillonnée – le visage couvert d’hématomes, poignets et chevilles ligotés – empêchait Wesley d’atteindre le compartiment où devaient se trouver un cric, une clé en croix et surtout, une roue de secours.
Mais Wesley ne pouvait se résoudre à sortir le corps de cette femme et à le poser sur le bord de la route, même le temps de vérifier. Le lieu où il s’était arrêté était certes désert et silencieux pour le moment, mais il était convaincu qu’il se ferait prendre par surprise s’il déplaçait le corps.
Il tenta donc de pousser le corps au plus profond du coffre et il réussit à entrouvrir le compartiment sous le tapis, tout juste assez pour constater qu’il y avait bien tout ce qu’il avait espéré : le cric, la clé en croix et la roue de secours.
Wesley s’empara du matériel et referma rapidement le coffre.

Il se plaça du côté de la roue crevée et commença à desserrer les écrous, lorsqu’une voiture émergea sur le chemin bitumé. Wesley ne s’en préoccupa pas et poursuivit son travail. La voiture qui s’approchait commença à décélérer, ce qui lui fit tourner la tête.
Il remarqua une lumière orange qui se mit à clignoter à côté du phare droit de la voiture. Wesley se concentra à nouveau sur la roue de sa Chevrolet. La voiture – une familiale –, passa à côté de lui presque au ralenti et vint se garer sur le bord de la route, une dizaine de mètres plus loin.
Wesley jeta un coup d’œil à la dérobée vers le véhicule d’où il entendait les occupants fredonner des comptines enfantines.
Il s’affairait à démonter le quatrième écrou quand la cacophonie provenant de la voiture familiale s’arrêta. Le père venait de demander à tous de rester sages, disant qu’il n’en aurait pas pour longtemps. Wesley aurait aimé lui crier de se casser. Il ne voulait pas avoir à faire ce qu’il risquait de devoir faire si les choses tournaient mal.

La portière côté conducteur de la voiture familiale s’ouvrit. Un homme de corpulence moyenne, ni grand ni petit, flanqué d’une paire de Converse, d’un jean bootcut et d’un t-shirt gris uni, cheveux châtains courts – c’est dans cet ordre-là que Wesley l’avait découvert –, commença à s’approcher de la Chevrolet, arborant un sourire en coin qui ne fit que confirmer que ce type devait être à coup sûr un brave gars.
Quelle merde !

L’homme s’arrêta devant sa Chevrolet et épongea rapidement son front en sueur.
— Bonjour ! lança-t-il.

Wesley poursuivit sa besogne comme si le type n’était que le fruit de son imagination, une sorte d’hallucination due à une exposition trop prolongée en plein cagnard en cette belle fin d’après-midi d’été.
— Z’avez pas d’bol de tomber en panne comme ça au milieu de nulle part, hein ? En plus, c’est l’moment d’la journée où ça cogne vraiment bien.
Wesley s’attaqua au cinquième écrou.
— Je m’appelle Gary. On est sur la route des vacances avec ma p’tite famille. Une chance pour vous qu’on soit passés par là. Le chemin était plus rapide par l’autoroute, mais j’ai dû me paumer.
Wesley demeura silencieux.
— Vous voulez pas que j’vous aide ? demanda Gary en faisant un pas vers Wesley. 
— Ça ira.
Il avait répondu sans détourner le regard de sa roue crevée.
— Si vous me laissiez vous aider, vous auriez moins d’chance d’attraper une insolation.
Wesley retira le dernier écrou. Il tourna la tête vers Gary et le dévisagea pour la première fois. Un sourire malsain se dessina sur son visage.
— Vous inquiétez pas pour moi.
Gary lui rendit un sourire forcé. Ce type commençait à le mettre mal à l’aise.
Wesley essaya de retirer sa roue crevée tandis que Gary amorçait un nouveau pas dans sa direction pour l’aider dans sa manœuvre. 
— Attendez...
Wesley s’interrompit.
— J’ai dit : ça ira ! s’énerva-t-il, d’un ton ferme, sans regarder son interlocuteur, et en sur-articulant le « ça ira ».

Le ton employé freina net les ardeurs de Gary. Il fixa du regard cet homme agenouillé devant sa roue arrière, transpirant à grosses gouttes. Il tenta de le calmer.
— Écoutez, tout c’que j’voulais, c’était vous aider ! dit calmement Gary, un brin penaud.
Wesley jeta vers lui un regard faussement amical, agrémenté d’un sourire qui sonnait tout aussi faux.
— J’ai pas besoin d’aide.

Ils se fixèrent droit dans les yeux pendant quelques secondes. Finalement, Gary abdiqua, tout en scrutant la longue bande d’asphalte qui demeurait déserte. Gary s’apprêtaît à quitter Wesley.
— Comme vous voudrez. Je cherche pas les ennuis. Je m’étais juste arrêté pour vous donner un coup d’m...
Gary s’arrêta net. Quelqu’un s’était mis à tambouriner depuis l’intérieur du coffre de la Chevrolet. Il adressa un regard inquiet à Wesley qui se contenta de soupirer. De là où il se trouvait, il pouvait voir la tôle du coffre tressauter au rythme des coups qui se poursuivaient, accompagnés de gémissements.
Wesley empoigna fermement la clé en croix et se redressa.
— Vous devriez rejoindre votre p’tite famille, Gary.
Gary fixa Wesley pendant quelques secondes avant de détourner son regard et de rejoindre son véhicule. Wesley le regarda s’éloigner avant de balancer négligemment la clé en croix au sol, les tambourinements toujours en fond sonore.
Gary monta dans son véhicule et referma la portière, sans un regard pour sa femme, Jane. Fixant la route devant lui, il semblait perturbé, sous le choc. 
Jane ne l’avait pas encore remarqué, occupée qu’elle était à feuilleter un magazine de une manière désintéressée, tandis que Kara,une petite fille blonde de six ans, coiffait une petite poupée de chiffon sur le siège arrière.
— Faudrait que t’évites de t’arrêter dès que tu croises un paumé sur la route. On va finir par être en retard ! balança Jane, sans lever les yeux de son magazine.
Gary se retourna vers elle, encore troublé par ce qu’il venait de vivre. Elle découvrit enfin son regard perdu.
— Quoi ?
Gary essaya de lui expliquer, mais rien ne sortit de sa bouche. Aucun d’eux ne vit Wesley qui marchait en direction de leur véhicule.
Gary adressa à Jane un sourire qu’il voulait rassurant.
— Non, rien... finit-il par dire.

Il s’apprêtait à remettre le moteur en marche quand la portière arrière de la voiture s’ouvrit. Wesley monta et s’assit à côté de Kara.
— Hey ! Mais vous faites quoi, là ? cria Jane, surprise, en se retournant vers Wesley.
Elle fit mine de chercher quelque chose dans la boîte à gants. Wesley fit claquer sa langue à plusieurs reprises pour lui faire comprendre de ne rien tenter et pointa un flingue vers la tempe de Kara, le regard noir. Jane et Gary poussèrent un cri.
— C’est quoi, ce bordel ? gueula Jane en regardant Gary.
Gary ne fit pas attention à elle et s’adressa à Wesley.
— Je dirai rien ! J’vous jure, je dirai rien ! D’ailleurs, qu’est-ce que je pourrais bien dire ? J’ai rien vu... S’il vous plaît, ne lui faites pas d’mal ! J’dirai rien !

Wesley laissa Gary le supplier avant de lancer le plus calmement du monde :
— Comment je pourrais en être sûr, Gary ?
Wesley prit le temps de dévisager Jane et Gary à tour de rôle, savourant sa totale maîtrise de la situation.
— Je lui ferai pas de mal...
Jane et Gary retenaient leur souffle, regards braqués sur Wesley.
— … à condition que vous fassiez quelque chose pour moi.
— Tout ce que vous voudrez ! répondit Gary du tac au tac.
— Ferme-la, balança sèchement Jane.

Wesley les dévisagea à nouveau un instant avant de poursuivre en s’adressant à Jane.
— Y a une station-service à une soixantaine de kilomètres d’ici.
Wesley fouilla dans ses poches et balança un trousseau de clés que Jane attrapa au vol.
— Conduisez ma voiture jusqu’à cette station-service. Quelqu’un viendra la récupérer dans...
Wesley consulta sa montre.
— … dans un peu plus d’une heure.
Il poursuivit calmement, en fixant Jane.
— Pendant ce temps, je reste avec la p’tite. Si vous tentez quoi que ce soit, ou si ma voiture n’est pas à la station-service à l’heure prévue, je n’aurai aucun scrupule à descendre ce petit ange.
Il s’adressa à Kara qui continuait de brosser les cheveux de sa poupée comme si toute cette situation était normale.
— C’est quoi ton p’tit nom, mon ange ?
— Kara ! répondit-elle sans le regarder.
— Kara ? J’aime beaucoup ce nom.
Wesley se retourna à nouveau vers Jane.
— Si tout se passe comme prévu, vous retrouverez Kara dès que ma voiture aura été récupérée. C’est pas plus compliqué que ça.
Wesley marqua une pause.
— Des questions ?


Jane et Gary ne dirent rien. Jane fusillait Wesley du regard tandis que Gary semblait terrifié par ce plan. Wesley perdit patience.
— J’ai dit : des questions ?
— Non non non, c’est bon. On a compris ! termina Gary.
— Bien ! Maintenant, vous allez tous les deux sortir du véhicule.

Gary descendit de la voiture. Jane, elle, ne broncha pas, défiant Wesley du regard. Avec un mouvement de son pouce, Wesley ramena le chien du revolver vers lui, produisant un cliquetis qui découragea Jane. Elle sortit du véhicule.

Wesley les rejoignit à l’extérieur. Les tenant en joue, il les conduisit jusqu’à sa voiture. Les tambourinements provenant du coffre continuaient.
— Je vous ramène Kara à la station-service dans deux heures, si tout s’est bien passé... Mais je suis sûr que tout se passera bien. Pas vrai, Gary ?
— Bien sûr... Bien sûr !
Wesley rejoignit la voiture familiale et monta à bord. Il démarra et quitta les lieux sous les yeux de Jane et Gary qui regardèrent leur voiture s’éloigner.
— On est pas dans la merde ! dit Jane sans considérer Gary.
— J’pouvais pas savoir qu’ce type était un taré !
— T’es qu’un crétin...
Elle se tourna vers lui.
— Un putain de crétin...

Dans la voiture familiale, le silence régnait. Au bout d’un certain temps, Wesley tenta de faire parler Kara qui ne semblait pas plus perturbée que ça par la situation. Il l’observa par le rétroviseur intérieur.
— C’était quoi la comptine que tu fredonnais avant, avec tes parents ? Je la connais peut-être, on pourrait la chanter ensemble.
Kara continua de brosser sa poupée et répondit de la façon la plus détachée qui soit :
— C’est pas mes parents.
Un brin décontenancé, Wesley jeta un œil au rétroviseur intérieur, pour voir qu’elle n’avait toujours pas levé la tête.
— Ah ? C’était qui alors ? Ton oncle ? Ta tante ?
Kara marqua un temps avant de répondre.
— Je sais pas. Je les connais pas.

Wesley jeta à nouveau un regard au rétroviseur intérieur, puis plongea son regard sur la route qui s’étalait devant lui. Ses mains se crispèrent davantage sur le volant, sa mâchoire se serra.

Contrairement à ce qu’il croyait, Wesley ne maîtrisait absolument rien.

PRIX

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660

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jusyfa *** · il y a
Bonjour Philippe, je reviens vers vous car J'ai eu à plusieurs reprises, le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt.
Julien.

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Felix CULPA · il y a
Je découvre à l'instant ce merveilleux thriller !
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Christopher Olivier · il y a
Très belle histoire la fin est surprenante
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Matthieu Kondryszyn · il y a
J'adore! La suite! Vite!!
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Sophronie · il y a
Très bien maîtrisé et relaté. La fin est complètement insoupçonnable ! Bravo !
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Philippe Jacquier · il y a
Avec beaucoup de retard, je tenais à remercier le Jury pour ce Prix, je ne m'y attendais pas, il y avait tellement de bons textes à récompenser !! Cela me fait d'autant plus plaisir !
Je tenais à remercier également tous les lecteurs qui ont lu, voté pour cette histoire, qui ont laissé un commentaire, souvent très positif, encourageant, motivant. Merci à vous tous ! Vraiment.
Phil

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Lolanou · il y a
Une histoire qui tiens en haleine !
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Philippe Jacquier · il y a
Merci Lolanou !
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VéroLucie Bossu · il y a
J'ai failli abandonner la lecture après les premières phrases mais j'ai quand même continué à lire juste par curiosité pour voir si le jury avait bien sélectionné. J'ai ensuite été totalement happée par cette histoire incroyable dont la chute est vraiment géniale. Bravo ! Le prix est bien mérité.
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Philippe Jacquier · il y a
Merci beaucoup VéroLucie ! Merci de vous être accrochée à mon récit !
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Miss Free · il y a
Félicitations Normanbates83 ! :-)
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Philippe Jacquier · il y a
Merci beaucoup MissFree !!!
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Christian Pluche · il y a
Bravo, j'en étais certain, une oeuvre de qualité reconnue !
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Philippe Jacquier · il y a
Je vous en remercie Christian !
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