Stellio

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Eric LELABOUSSE, passionné de littérature et de voyages, d'histoire et de géopolitique, je suis enseignant en retraite depuis Juillet. J'ai aussi fondé et présidé un club de rugby-loisir en  [+]

Stellio

Hier, j'étais à l'enterrement de Stellio Donati. Il s'est suicidé dit-on. Moi, j'appelle ça un meurtre. Il n'a été tué par personne d'autre que lui-même mais c'est quand même un meurtre. C'est surtout un meurtre . Un homme a tué un homme, c'est donc un meurtre, peu importe qu'il s'agisse, hélas, de lui-même. Il a mis un sac en plastique sur sa tête et il s'est asphyxié. Il a laissé un petit mot, bien en évidence :«  Quand je serai mort, pensez joliment à moi car je ne méritais pas ça. »

Evidemment chacun et chacune y va de son explication, de fausses questions en mauvaises intentions, de faux chagrin en mauvaises attitudes, de vaines interrogations en vaines paroles...Je n'aime pas quand les gens parlent aux enterrements. Je n'aime pas quand ils parlent avant, pendant ou après la cérémonie. D'ailleurs, j'aime de moins en moins entendre les gens parler.

D'entendre tout ça, il y aurait de quoi rire mais je ne ris pas mais tout ça pourrait me faire rire si j'avais du recul ou du détachement. Mais ce n'est pas le cas. Certainement pas.
Heureusement, on était beaucoup de monde sincèrement peinés et perplexes, Ce n'était pas nous qui parlions le plus . Heureusement. Moi quand je serai mort, je n'aimerais pas qu'on parle pendant mon enterrement, j'aimerais qu'on pense à moi. Qu'on y pense joliment. Je mérite bien ça.

Stellio a tué un homme qu'il n'aimait pas. Il devait même drôlement le détester pour le tuer. Parce qu'il était du genre gentil Stellio. Il n'aimait plus qui il était, il voulait être autrement. Il devait avoir beaucoup de colère, de déception et de souffrance Stellio. Et il a pensé que pour changer, il devait d'abord tuer le Stellio si détestable. Quel gâchis...

Mais en fait, il voulait le tuer ou le supprimer ? Pas exactement pareil si on y réfléchit bien.
Supprimer, c'est gommer, enlever, ôter, faire disparaître pour mieux recommencer, renaître, réexister.
Tuer c'est détruire. Tout détruire. Le passé, le présent, le futur ; tout détruire, sa colère, son bonheur, ses doutes, ses certitudes, ses espoirs, ses peurs, ses bonheurs, c'est anéantir, aller dans le néant. Et pour l'éternité. Être dans le néant dans le néant du temps.

«  Quand je serai mort, pensez joliment à moi car je ne méritais pas ça. » C'est presque gentil comme mot. Presque.... C'est sa femme qui nous l'a dit pendant la cérémonie à l'église dans le petit discours où elle lui rendait hommage. Elle était si fatiguée et si triste Ida.

Stellio, je le connaissais un peu, on est du même petit village et on a le même âge. On était à l'école primaire ensemble puis ensuite, on s'est croisés de loin en loin mais on est du même village, alors ça crée des liens d'une sorte d'amitié. Nos parents se connaissaient, d'ailleurs, tous les parents de ce village se connaissaient parce qu'ils travaillaient pratiquement tous à la petite usine de ferblanterie. Alors, oui, Stellio et moi étions des amis de village avec des points communs, une culture commune, des références communes. Je l'aimais plutôt bien. On a dû certainement boire quelques bières ensemble et avec d'autres au début de notre vie d'adultes. Et puis ensuite, il a travaillé à la ferblanterie et moi, j'avais fait quelques études, alors, je suis devenu aide-comptable dans une entreprise de bois dans un bourg voisin. Mais, si on ne s'est jamais réellement fréquentés avec Stellio, on ne s'est jamais réellement quittés non plus . On se serrait la main quand on se croisait au village. Parfois , on prenait une bière seuls ou avec d'autres, parfois, non. C'était notre façon d'être amis de village à nous tous.

Elle avait organisé une petite réunion après la cérémonie Ida. Elle avait préparé avec ses parents trop présents de la charcuterie et du fromage avec du vin frais. Il y avait aussi du café et de la brioche. Je regardais les gens, notamment les femmes boire le café. Tous le remuaient de la même façon : de gauche à droite, puis de droite à gauche puis tapoter la petite cuiller sur le bord de la tasse avant de la lécher. Je n'aime pas tellement les conversations autour d'un café. Elles semblent obligatoires et sont souvent à la fois vides et pesantes. Elle était fatiguée et frileuse Ida. Elle était assise. On se débrouillait tous pour se servir et après avoir parlé un peu de Stellio, on se mit à parler un peu de la ferblanterie, un peu de la chasse, un peu du temps, un peu de la crue de la Serio dans un village voisin, un peu de tout pour mieux parler de rien. Les parents de Stellio étaient morts depuis quelques années, discrètement, humblement comme leur vie. Ils sont nés, ils ont travaillé beaucoup, un peu vécu, un peu aimé, un peu ri puis ils ont été fatigués et ils sont morts à quelques semaines d'intervalle ; elle d'abord sans que l'on sache vraiment de quoi. Et lui, « Mais que va-t-il devenir, Sandro, sans Héléna ? ».

Je suis rentré ensuite avec mes parents chez eux pour dîner avant de repartir chez moi. Mon père m'a vaguement demandé ce que je pensais de tout « ça ». Je crois que je lui ai dit à peu près ceci :
« Stellio ne semblait plus exister pour personne, alors, il a mis fin à son existence, une sorte de prolongement de ce qu'on lui imposait. Une part active de l'abandon, de l'indifférence qui le détruisait. Il a préféré aller plus vite pour ne plus souffrir. Enfin, quand je dis préféré... »
J'ai regretté d'avoir parlé ainsi, j'aurais mieux fait de rester dans les banalités d'usage. Je n'ai pas si il a réellement compris ce que je voulais dire, une sorte de moue et un long soupir ont servi de commentaire. Mais il était ému, tout comme ma mère car c'était un homme du village qui venait de partir, cela aurait pu être moi pensaient certainement mes parents. Et puis, ils connaissaient ses parents alors, ils devinaient leur chagrin.

Je suis parti après le sempiternel café d'après repas, café que je ne prenais pas d'ailleurs. Je suis rentré chez moi, dans mon petit appartement. Comme Stellio, je n'avais pas d'enfant, mais moi, c'était différent : je vivais seul depuis longtemps. J'avais vécu quatre ans avec Stéphania et puis comme j'existais de moins en moins pour elle, elle est partie. Comme ça, je n'existe plus du tout pour elle.

«  Quand je serai mort, pensez joliment à moi car je ne méritais pas ça. » Je me suis mis à réfléchir à cette phrase. Je réfléchis toujours mieux quand je suis allongé. Que voulait dire Stellio avec son « ça » ? De vivre comme il a vécu ou de mourir comme il est mort ? De ne pas vivre ce qu'il voulait vivre ? Peut-être était-il très malade ? Non, je crois qu'on l'aurait certainement su et puis ce mot qu'il nous a laissé ne va pas dans cette interprétation. Alors ? Il est très puissant son message, il enferme beaucoup de choses dans un texte si court. A qui a-t-il caché son désarroi ? A qui a-t-il menti à ce point ? S'est-il menti à ce point à...lui-même ? A-t-il menti au petit garçon qu'il était et qui plaçait tant de bonheurs futurs dans la vie ? Il était donc si fatigué ? de qui ? De quoi ? Il n'avait pas d'enfant Stellio, s'il ne avait eu, peut-être ça l'aurait retenu. Moi je pense qui si j'en avais, ça me retiendrait. Mais alors ?

Moi, par contre, je me suis senti d'un coup épuisé et je suis tombé dans le sommeil sans passer par ce moment que j'aime tant où le réel et l'imaginaire sont délicieusement miscibles. Non, je suis tombé dans un sommeil lourd dans un premier temps mais peuplé de cauchemars, ce dont je m'attendais car je connaissais la fragilité de mon sommeil.

Le lendemain, c'était Dimanche. Je ne suis pas allé chez mes parents , j'y étais la veille. J'ai traîné une sorte de mauvaise fatigue toute la journée, comme un début de grippe. Je me suis rendu compte que j'étais triste, je crois même que j'ai un peu pleuré. Puis après, je ne pleurais plus mais j'avais une boule coincée douloureusement dans ma poitrine. Comme si ça m'asphyxiait. Et ça me transperçait très violemment. J'étais triste et fatigué et j'avais très peur aussi. Parce que je ne mérite pas ça non plus.
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Patrick Gibon · il y a
une fois de plus un texte original et philosophiquement puissant!
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Constance Delange · il y a
la souffrance dans son quotidien cruel et douloureux
merci

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Chantal Mourel · il y a
Il y a des moments de vie remplis et d’autres vides. Il y a de la joie puis de la peine. En fait quelle est l’importance que nous accordent les autres ? En fait beaucoup de solitude...
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Plumette P · il y a
une histoire touchante, profonde, sur le sens de la vie et sur ce qu'on représente pour les autres. La voix du narrateur sonne juste.
Il y a beaucoup de détresse dans ce qu'il ressent et fait ressentir au lecteur. Bravo!

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Eric Lelabousse · il y a
Merci "Plumette". Cette nouvelle fait partie d'un recueil qui s'intitule "Aperçu(es)" que j'ai publié sous mon pseudo Lucas Bloiserée. Un autre recueil, "Fragments" est terminé mais je cherche un autre éditeur. Peut-être pourriez-vous me conseiller ? Et vous ? Avez-vous été publiée ? En tous cas, je vais lire ce que vous avez posté sur votre compte. J'ai un facebook à mon nom (Eric LELABOUSSE) et une adresse mail ericlelab@laposte.net si vous voulez continuer cet amical échange. En tous cas, merci beaucoup et bonne continuation da ns vos écrits. Amicalement. Eric