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Statut de la veille

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Rafmael

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Jamais je n’ai connu pareille humiliation. Tout le monde dans la salle nous regarde. Ils ont même pensé à rallumer les lumières. Il n’existe pas de meilleur spectacle pour des gens de notre âge qu’une rupture en bonne et due forme. Et devant tous ses amis c’est mieux non ? Evidemment le dj a coupé la musique, pour ne pas perdre une miette de ce qui se dit. Pierre, 29 ans, 1m85, cheveux bruns, yeux marrons, début de calvitie, bedaine pré-dominante dit aussi Pedro, pépé, ou bien encore piyou pour les intimes, vient de plaquer Julia, c'est-à-dire moi, 28 ans, 1m64, cheveux bruns, yeux bleus, corps en manque de sport mais ne laissant tout de même pas apparaître un abus de pepitos, dit juju, ju ou youyoul par ses cop’s.
Je laisse mes bras tomber le long de mon corps et lui balance un truc du genre :
« Et elle s’appelle comment cette pétasse ? »
« Patrice »
« Patricia ? »
« Non, Patrice »
Forcément dans la salle les fronts se rident, les mentons tombent, des mains cachent des débuts de sourire et moi je reste là devant lui, le regard vide, essayant de comprendre. Un courant électrique parcourt ma nuque, mes joues, mes cheveux.
« Et t’es avec lui depuis quand ? Tu l’as rencontré où ? Non je ne veux pas savoir... »
« Je suis désolé Ju... »
« T’es désolé ??? »
« Oui j’aurai du te le dire plus tôt mais tu sais comment sont mes parents, ils veulent une vie parfaite pour leur petit dernier, une femme, des enfants, une maison, un chien, un chat, un monospace et j’en passe, j’ai essayé... »
« T’as essayé ??? 6ans, ça fait 6 ans qu’on est ensemble... »
« Je sais... »

On avait l’impression d’avoir mis les gens sur pause, vous savez comme dans la série que l’on regardait quand on était petit avec la fille qui pouvait arrêter le temps en joignant ses index. Bah là c’était la même, dans cette salle des fêtes de banlieue, aménagée en boîte de nuit, plus personne ne bouge, figées.

J’en profite, pose mon verre, prend mon sac et sors. vingt minutes de taxi plus tard, à pleurer, à rire, j’ai même chanté il me semble, je rentre chez moi. Je vis dans un appartement de minipouce, treize séduisants mètres carrés de bordel. Oh, il y a bien ici ou là quelques babioles et machins-choses de filles mais rien de plus. Un coin mi-cuisine mi-salle de bain, un coin canap-tv-claquage avec son joli futon bien déglingué. En même temps il a bien vécu ce canapé, il appartenait à mon oncle, qui l’avait passé à mon cousin, qui l’avait donné à mon frère et j’en héritais juste après. J’oublie le plus important, l’originalité de cette studette, les chiottes dans l’entrée, oui monsieur. A peine vous étiez chez moi que vous pouviez « poser »
C’est ti pas beau ça ! J’ouvre le frigo, jette mon dévolu sur une vieille canette de Schweppes agrumes ouverte depuis trois jours et me pose devant l’ordi. Je démarre une clope et allume l’ordi, ou l’inverse. « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir mettre comme phrase du jour ? »


Oui je fais partie de ces gens, accros à Twitter, Facebook et autres réseaux sociaux qui arrosent de phrases du style : « Il fait beau aujourd’hui, je m’habille en noir ! »,« en mode pas le moral, mon cassoulet s’est fait la male » ou bien encore « vais voir Lady Gaga ce soir à la cigale, j’en suis baba ! » j’adore ça. Il me semble que ce matin ma phrase était : «  ce soir : soirée mousse de ouf avec les schtroumpfs ! ». Je m’apprête donc à mettre ma phrase du soir, je lance Twitter et là....ma phrase a disparu et à la place, ceci : « Elle est Goutdée, il l’a jeté...pour un PD ! ».....à suivre....


08h15, le réveil sonne, faut que je me lève, je ne sais pas, on est quel jour, samedi, donc non, je reste couchée, en même temps j’ai envie de pisser. Mal de crâne, brumeuse. Faut que j’appelle mon frère.

« Allo »
« Allo »
« C’est qui ? »
« C’est moi »
« Oh c’est toi, il est quelle heure ? »
« 08h18 »
« Bordel Ju, on est samedi !!! »
« Je sais mais il m’est arrivée un truc bizarre hier »
« Je sais, Pedro t’a plaqué, j’étais là aussi, tu te souviens »
« Non pas ça »
« D’ailleurs, tout le monde était très gêné pour toi sœurette, mais je m’en doutais, il me faisait souvent des regards chelous ton mec »
« Ex-mec s’il te plaît, non mais qu’il aille se faire foutre lui... »
« Oh bah c’est ce qu’il va se passer je pense... »
« T’es con, non je t’appelle pour autre chose, je pense que quelqu’un pirate mon twitter »
« Quoi ? »
« On a piraté mon compte twitter hier. En rentrant hier soir, je suis allée faire un tour dessus et... »
« Oui et... »
« Bah, c’est bizarre mais ma phrase avait disparu et à la place... »
« Abrège Ju j’ai envie de pisser maintenant »
« Bah, il y ‘avait une autre phrase... »
« Une autre phrase ??? »
« Oui, elle est goutdée il l’a jeté pour un pd ! C’est forcément quelqu’un qui était là hier soir »
« chelou, bon je passerai te voir tout à l’heure et on regardera ça ok ?? »
« ok »
« bon à tout à l’heure alors... »
« à dtalle.... »

Le Samedi normalement je ne fais rien, je passe la matinée dans ma grenouillère et l’après-midi dans mon polaire. Je commence par des choco-pops dans ma crème dessert, deux trois verres de multifruit et c’est parti. Je ne me sens pas trop triste, ça va, choquée, peut être un peu, mais rien qui ne me brasse le bide comme quand Pascal m’avait largué, non pas du tout comme Pascal. Je n’ose pas allumer l’ordi, j’attends mon frère. Le téléphone sonne.


« Allo »
« Youyoulllllll »
« Mou-mounnn »
« Ça va »
« Ça va »
« T’es sûre hein ? Tu ne vas pas faire de bêtise »
« Ohhhh non t’inquiètes »
« t’as raison, il n’en vaut pas la peine et puis tu connais l’expression, un de perdu.... »
(En chœur)« un de moins dans ton cul ! »
« il s’est passé quoi une fois que je suis partie ? »
« pas grand-chose, le pauvre était rouge comme une patate, il a fait comme si de rien n’était deux minutes et il est parti discrètement sans dire au revoir à personne, un peu comme toi en fait »
«... »
« Je rigole, je te comprends, bon sinon pas grand-chose à dire de cette soirée, je comprends pourquoi on en fait plus, la flemme de danser, la flemme de parler, on est mieux chez toi à se mater des dvds en se caressant les seins »
« Gag ! »
« T’as fait quoi en rentrant ? »
« comme d’hab je me suis détendu et après...ah si il m’est arrivé un truc chelou, quelqu’un a piraté mon compte twitter »
« quoi ? »
« hier en rentrant, j’allume mon ordi je me mets sur twitter et mon comm’ avait disparu et à la place y’avait une phrase étrange »
« du style... »
« elle est goutdée, il l’a jeté pour un pd »
« sympa »
« sympa hein, du coup c’est forcément quelqu’un qui était là hier »
« tu penses à qui ? »
« ché pas, mais mon frère va passer dans la journée, comme il s’y connaît un peu en informatique, il va jeter un œil »
« ok et tu veux que je passe après ? »
« carrément »
« ok bon bah à toute louloutte »
« à pouet nénétte ! »

Une fois raccroché, je décide quand même de lancer mon ordi, je prends une douche, un semblant de ménage et m’installe devant l’écran. Je lance Twitter. Une nouveau comm’ de ma part. Sauf que je n’ai rien écrit depuis hier matin. Il y avait écrit ceci :
« Mou-moun ou le frangin, l’un des deux.....VIVRA PAS VIEUX... » à suivre....
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