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Lorsque je suis entré dans la chambre de l'hôpital, j'ai d'abord cru que je m'étais trompé de porte. Je ne la voyais pas. Je ne l'ai pas vue. Pas tout de suite. Pendant quelques interminables secondes, je n'ai pas reconnu cette vieille dame allongée dans son lit. Ma mère.

En quelques semaines, elle avait beaucoup changé. L'âge et la vieillesse l'avaient rattrapée, elle qui jusqu'à quatre-vingt ans n'avait pas fait son âge et avait toujours porté un grand soin à son apparence.
Quelques semaines encore et elle s'endormait au milieu de la nuit sans se réveiller.

Je n'avais jamais imaginé que j'apprendrai sa mort par un sms. Un sms de mon père à sept heures du matin, le sept novembre. Sa mort était annoncée et pourtant nous ne nous y attendions pas vraiment. Comment une personne qui avait une telle présence pouvait-elle disparaître ?

Nous étions sur le point Stephan et moi de partir quelques jours en Italie. La clé de l'appartement était déjà dans nos mains lorsque j'ai machinalement jeté un coup d'œil sur mon portable. J'ai crié pendant plusieurs secondes et Stephan est arrivé en se demandant ce qu'il se passait. Il m'a serré dans ses bras. Calme toi, m'a-t-il dit.

Trois minutes plus tard il regardait sur internet l'heure du prochain train pour Reims. Nos valises étaient faites, elles ont été allégées en quelques minutes et nous sommes partis.

Nous accompagnâmes notre père dans les formalités des obsèques plus longues et plus complexes que nous ne l'imaginions. Plusieurs heures aux pompes funèbres pour tout organiser. Ma mère avait formulé des souhaits précis, cérémonie à la cathédrale de Reims (mais pas dans la nef, dans une petite chapelle), crémation, dispersion des cendres...

Il a fallu trouver un officiant, et notre choix s'est porté pour un laïc mais personne n'était apparemment disponible. C'est une femme qui finalement a officié : je pense que cela lui aurait plu.

Tout s'est finalement passé comme elle l'avait souhaité. Comme d'habitude.

La journée fut longue et intense en émotion avec le matin la levée du corps à la morgue de l'hôpital et la cérémonie religieuse. Puis l'après midi, la crémation et le rendez vous deux heures plus tard (le temps que les cendres refroidissent nous expliqua-t-on le plus doucement possible) au jardin du souvenir du cimetière pour la dispersion des cendres. Je prononçai quelques mots à la cathédrale, mon frère au crématorium, mon oncle, son frère, au cimetière.

Toute la famille, qui n'est pas si nombreuse, était là. Cela avait réconforté mon père.

Star, ma mère était une star.

Ce n'est pas moi qui le disais mais quelques unes de ses amies qui disaient en souriant en la voyant arriver à leurs réunions, « voilà notre star ».

Star, étoile. La lumière se fixait immédiatement sur elle et elle devenait immédiatement le centre des conversations, des réunions, des débats.

A près de soixante-dix ans, elle se faisait encore suivre dans la rue par des hommes beaucoup plus jeunes lorsqu'elle allait se balader à Paris. Elle se retournait et leur disait : « vous n'avez pas honte de suivre une vieille dame comme moi ? » Elle se réfugiait parfois dans un magasin lorsqu'elle n'avait pas découragé l'importun. Elle racontait ensuite cette histoire à ses amies médusées.

Plutôt bourgeoise, sans hésiter de droite, elle n'hésitait pourtant pas à faire des choix très différents dans bien des occasions. En 2007, elle avait soutenu Ségolène Royal avec enthousiasme. « Ce serait bien qu'une femme devienne Présidente de la république, disait elle. Cela changerait un peu ». Avec mon père, ils ne manquaient aucune de ses apparitions à la télévision, votèrent pour elle aux deux tours et furent très déçus de son échec au second tour. Après cela, ma mère se désintéressa de la politique et ne vota plus guère, ni à droite, ni à gauche.

Antifasciste, comme beaucoup de personnes de sa génération, elle voyait la progression du Front national sans comprendre comment autant de gens pouvaient adhérer à cette idéologie extrême.
Elle se souvenait que, dans sa jeunesse, le monde avait fait une longue guerre contre ceux qui l'avaient incarnée.

Et pourtant, elle n'avait gardé aucune rancune envers les allemands. Mon frère et moi avons fait allemand première langue et je suis allé à plusieurs reprises en Allemagne chez mes correspondants ou en stage. Sa mère, ma grand-mère, avait fortement tiqué, elle qui détestait toujours les allemands.

Jeune fille, elle était allée se présenter au bureau de recrutement de l'armée américaine. Les Yankees embauchaient et payaient bien. Les bonnes sœurs de la protection de la jeune fille où elle avait terminé ses études avec un peu de désinvolture, s'étranglèrent lorsqu'elles l'apprirent. Cela ne se faisait pas pour une jeune fille de bonne famille. Quelques cours d'anglais et l'affaire fut faite. Elle réussit l'examen d'entrée et resta huit ans dans l'armée américaine.

Elle n'hésita cependant pas à démissionner pour suivre, enceinte de son premier enfant (moi), son mari en Algérie. Une bombe qui explose au marché où elle était une heure plus tôt, une bombe qui explose dans le restaurant où mes parents avaient dîné la veille, l'Algérie ne resta pas un bon souvenir...

Retour en France en 1961, la Cité de la Madeleine à Evreux qui n'était pas encore ce qu'elle est devenue, puis le retour dans l'est de la France, quelques années plus tard, dans sa région d'origine qu'elle aimait tant.

Être féministe en étant femme au foyer ?
Militer au planning familial et voter pour le général de Gaulle ?
Oui, trois fois oui.

Ses amies, petites bourgeoises tranquilles, la regardaient, interloquées.

Casser les codes pour exister. Être cohérente avec soi-même, c'est justement assumer d'avoir des idées qui ne le sont pas.

Elle le démontra encore plus tard en choisissant d'être bénévole au secours populaire plutôt qu'au secours catholique. Je vais chez les cocos, disait-elle parfois fièrement. C'était tout simplement l'association la plus importante et la plus efficace. C'était aussi plus sympa que de se retrouver avec les grenouilles de bénitier.

Et le Refuge, cette association d'accueil des homosexuels chassés de chez eux par des parents intolérants. Elle avait découvert cette association à la télévision et avait commencé à lui faire des petits dons.

Tout cela ne l'empêchait pas d'admirer le Pape François qui la fascinait à la fin de sa vie.

Star, une étoile unique par sa complexité, sa présence. Irritante souvent, égocentrique. Humaine.
Une femme du XXème siècle. Ma Mère.

Ses obsèques se déroulèrent le vendredi treize novembre 2015. Qu'en aurait-elle pensé, elle qui était superstitieuse ?

Ses cendres se sont envolées dans le vent et la pluie de ce vilain après-midi d'automne. Juste quelques heures avant les événements de Paris.

Elle, qui était si anxieuse, comment aurait-elle réagi ?

Nous habitons en effet à quelques centaines de mètres de la rue de Charonne. Le vendredi soir, d'habitude, nous sortons souvent dîner dans le quartier. Il nous est arrivé de boire un café à la belle équipe.

Nous imaginions l'angoisse qui aurait été la sienne devant la télévision.

Nos amis nous envoyaient des sms pour savoir où nous étions. Souvent, il nous fallait expliquer que si nous n'étions pas à Paris, c'était parce que...

Sa mort nous avait éloignés de la mort à Paris, comme un dernier clin d'œil de la magicienne qu'elle était.

PRIX

Image de Eté 2016
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Laetitia Écrivaine · il y a
Bel hommage à votre mère.... Désolé de ne pas avoir vu plus tôt votre commentaire sous un de mes textes.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une nouvelle bien écrite, cette femme a eu une vie bien remplie Elle fait ce qu'elle a aimé, tout en aidant les autres. Et, je pense qu'elle restera dans le coeur de ceux qui l'ont aimé, plus que tout.
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Philbast · il y a
Merci. Sans nul doute en effet.
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Fleur de Tregor · il y a
Je regrette de n'avoir pas pu voter lors du Grand Prix Eté 2016 : je suis toute nouvelle sur Short Edition (seulement depuis le 9 juin).
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Fleur de Tregor · il y a
Oh Philbast, quelle belle histoire ! Si c'est l'histoire vraie de votre Maman, elle était une grande Dame.
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Philbast · il y a
Merci beaucoup et difficile aussi, vous pouvez l'imaginer !
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Sophieetthierry Toto · il y a
Des milliers d'etoiles brillent dans le ciel, celle qui vous guide porte désormais son nom. Thierry
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Philbast · il y a
Merci... Une étoile anxieuse...
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Philshycat · il y a
Belle étoile !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Philbast · il y a
Merci beaucoup, je vais aller vous lire
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Armelle Huss · il y a
dans votre réponse à un commentaire, vous dites "lutter contre l'oubli" mais vous n'oublierez JAMAIS votre maman.. Le deuil c'est plus compliqué. Le temps apaise ces blessures mais ne les guérit pas. Je pense à la chanson "les roses blanches" et je vous la dédie.
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Philbast · il y a
Oui vous avez raison mais je pensai à l'oubli des autres
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Laurent Bloch · il y a
Quelle belle plume !
A voté !

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Chéreau Lydie · il y a
Très beau, très émouvant et superbe hommage !
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Philbast · il y a
Et aussi faire son travail de deuil et lutter contre l'oubli
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Chéreau Lydie · il y a
Je sais, j'ai perdu ma mère la veille de la fête des mères , le 30 mai 2015...
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Shahanne · il y a
C'est une très belle déclaration d'amour d'un fils à sa mère!
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Philbast · il y a
Merci oui c'est cela je pense.
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