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Stagiaire

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Emile B.

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Être stagiaire est une situation particulière tout à fait fascinante. À mi-chemin entre l’esclave et l’intérim, le stagiaire n’a droit qu’à peu de considération. Vraiment très peu. En toute honnêteté, il serait plus exact de dire qu’il n’a droit à aucune considération. Le statut de stagiaire est plus que paradoxal, et, selon les points de vue, les attentes, que dis-je, les espoirs ne sont pas les mêmes.
Dans un coin du ring, nous avons le stagiaire. Jeune, frais, intelligent – par souci de simplification, nous supposerons cette qualité – le stagiaire ne demande qu’à faire ses preuves. Il monte sur le ring, le regard sérieux sur sa face de bambin. Il pense être capable d’encaisser les coups, mais surtout d’en donner. À peine sorti de sa situation d’amateur, il veut déjà obtenir le statut pro. Et pour cela, il met toutes les chances de son côté : il revêtit son plus beau costume, se rase à blanc – aussi appelé rasage du jeune dynamique, s’entraîne des heures durant la veille de son premier jour. Il soigne sa démarche, s’imagine serrant la main à des CEO, COO, et autre membres de la C-suite - le tout en anglais, parce que franchement, PDG ça sonne quand même vachement moins bien que CEO. Il pratique également ce qu’il appelle le business smile ou comment sourire de façon à se rendre sympathique afin de resauter en toute simplicité. Il a lu un article sur ça dans Forbes Magazine, donc aucun doute : c’est un conseil solide. Quand il se présente sur le ring, passe entre les cordes, et toise la foule en showman qu’il est, il sent qu’il sera LE stagiaire, celui qu’on n’oublie pas et qu’on voudrait recruter de suite.
Dans l’autre coin du ring, nous rencontrons l’employeur. Plus expérimenté que le stagiaire – les mauvaises langues diront aussi qu’il est plus vieux - l’employeur a parfaitement compris l’un des éléments phares du capitalisme : la délégation. Celui qui réussit, c’est celui qui se concentre sur l’essentiel, et laisse le reste aux petites mains. Pourquoi se fatiguer à préparer des slides quand on peut demander à quelqu’un de le faire ? Pourquoi se fatiguer à vendre un produit quand on peut employer quelqu’un pour le faire ? L’employeur est donc un pur capitaliste, à tendance stakhanoviste tout de même, car lui aussi, il abat une tonne de travail. Pas besoin de travailler dans je ne sais quelle mine perdue en Union Soviétique pour être considérer comme un gros travailleur. L’employeur capitaliste a troqué le béret pour la cravate, la combinaison pour le costard, le corps rugueux pour la petite bedaine du type qui réussit et qui mange bien parce qu’il a réussi. Et afin de réussir donc, il emploie à tour de bras. Oui, à tour de bras. Il peut se le permettre, car entre les CDD et les stages, ça ne lui coûte rien d’embaucher et de licencier. Pas besoin de tout délocaliser je ne sais où pour diminuer les coûts de production. À grand coup de contrats courte durée, le Patron – oui, avec un grand P, car il y a aussi les petits patrons, mais si vous savez, ceux qui ouvrent des boulangeries ou autres, et bien eux, ce n’est pas pareil, car ce sont des petits patrons, on ne peut pas comparer un type qui vend des pains au chocolat et un type qui vend des produits financiers foireux responsables à long terme de crise et de l’appauvrissement d’une partie de la population, non mais franchement, quelle drôle d’idée – fait tourner son business et le transforme en une machine à profits. Et afin de pouvoir continuer à faire tourner la machine, il fait donc signer un contrat à un petit gars pour un stage. Il a survolé son CV : tout le blabla sur son expérience personnelle, sa maîtrise des langues ou encore ses hobbies n’a aucun intérêt. Il cherche une unique ligne, la ligne qui va déterminer si, oui ou non, ce type-là lui sera utile. Excellent maîtrise du Pack Office. L’affaire est réglée. Le contrat est signé, envoyé. Tranquille dans son coin du ring, le Patron sait qu’il va gagner : il l’a déjà fait par le passé, il le fera encore cette fois-ci. Son score et 167-0. Le Plus Grand, c’est lui.
Le jour du combat, la foule n’est pas en délire. Non. Car la foule, ce sont les autres types qui bossent pour le Patron. Je l’explique parce qu’on m’a dit que ma métaphore avec le ring de boxe n’était pas clair. Et le jour du combat, c’est donc le premier jour du stage. Juste au cas où.
Donc voilà, la foule n’est pas en délire. Elle voit d’un côté le stagiaire arrivé, confiant malgré l’enjeu, et sait déjà que son sort est scellé : l’homme à la bedaine va gagner, c’est évident. Parmi cette foule donc, d’autres stagiaires. Ils jettent un coup d’œil rapide, car à vrai dire, ils s’en tapent de tout ça. À 550 euros par mois, difficile de soucier du sort des autres. Et puis de toute façon, personne ne se soucie d’eux non plus. Eux aussi, ils sont montés sur le ring. Eux aussi, l’espace d’une journée, ils ont cru à ce qu’il y avait écrit sur leur contrat. Eux aussi, ils ont perdu face au Patron. KO technique. Comme le petit nouveau, ils ont valdingué, leurs espoirs et leurs attentes laissés pour mort. Tout ce qui reste à la fin du match, c’est la bedaine arrogante du capitaliste, les chaînes des batteries d’ordinateur, et les écrans à la luminosité blafarde comme ce type qui est là depuis 2 ans et qui a toujours pas pris un jour de vacances parce qu’il espère pouvoir convertir son CDD en CDI.
Être stagiaire est donc une situation particulière tout à fait fascinante. Coincé entre son ambition personnelle et les murs de l’open space – oui, ils existent, c’est pire que Big Brother ces machins-là – le stagiaire doit comprendre l’inéluctabilité de sa défaite : tout se joue, en sa défaveur, bien avant le premier jour, bien avant la montée sur le ring, bien avant sa préparation, bien avant la lecture de l’article de Forbes, bien avant qu’il ait trouvé le stage même. Le combat est donc perdu d’avance – bien avant que le stagiaire s’installe sur son fauteuil inconfortable et commence à faire des slides.

Les yeux plissés, le doigt congestionné sur la souris, Émile prépare donc les slides pour son maître de stage. Il prête plus attention à la musique qui hurle dans ses oreilles, et doit s'y reprendre à deux fois pour réaliser les changements nécessaires. L'open space autour de lui le presse et l'oblige à se concentrer un minimum. Sur sa gauche, une rangée de business developers pianotent sans discontinuer sur leur clavier, tandis que sur sa droite, des traducteurs n'en finissent plus de traduire. Au milieu de ces travailleurs acharnés, Émile sent le poids de la culpabilité : il travaille peu.
Cependant, elle perd de sa masse, car Émile est sur la Lune. La gravité est donc moins forte. Non rémunéré, être coupable de ne pas travailler devient tout de suite moins pesant. Émile ne se voile pas la face : il est véritablement la boniche de son maître de stage. Les jours passent, et il l'accepte de moins en moins. Au début, c'était sympa de rien faire, pas de pression, c'était un peu comme les vacances. Mais là , c'était trop : il n'avait pas fait le voyage jusqu'à Berlin pour servir de larbin, et réaliser toute une série de PowerPoint.
Un orage lui relève la tête. Quel temps de chien. Il avait espéré trouvé à Berlin un temps agréable, et s'était imaginé à se balader à Berlin sous 28 degrés avec un très léger vent rafraîchissant, le tout pendant toute la durée de son stage, soit 10 semaines. Il avait vite déchanté. La pluie s'était vite invitée dans sa fantaisie et avec elle l'espoir d'un été ensoleillé s'était vite évaporé. Le premier jour l'avait piégé avec un soleil éclatant et un ciel bleu, tandis que le second jour l'avait refroidi avec un soleil disparu et un ciel éclaté.
" Emile?"
Il retire ses écouteurs, brusqué.
" Yes ?"
L'anglais est sa langue de travail, car bien qu'il sache parler allemand, les Berlinois parlent bien trop vite pour lui.
" Could you look at your email? I sent you a request."
Encore une bizarrerie de l'open space. L'email n'a parcouru que quelques centimètres entre l'ordi de Yohan et celui d'Émile. Le temps de lire, d'écrire pour répondre, puis que l'autre personne lise la réponse est sans aucun doute plus élevé que d'avoir une simple conversation orale.
" Sure, no problem."
La souris va chercher à toute vitesse l'onglet de sa boîte mail, avant de cliquer sur le mail.
Émile le parcourt brièvement. Il manque d'éclater de rire. Le contenu du mail? Une simple question. Où souhaite-t-il déjeuner ? Quelle question inutile. En quelques coups de clavier, il explique poliment qu'il n'en a rien à faire. Toute cette machinerie de stage commence sérieusement à lui peser. Il jette rapidement un coup d'œil à la date d'aujourd'hui. Le 3 août. Il avait commencé à bosser le 3 juillet. Un mois, et il est déjà à bout. Encore un mois et demi. Plus que 6 petites semaines comme dirait sa mère. Plus que 6 semaines, c'est sûr. Mais petite? Non. Dans cet open space, le temps ne s'écoule pas. Il reste suspendu dans les airs et observe les malheureux enchaînés à leur clavier. Émile se surprend à faire de même. Qu'ils ont l'air cons à pianoter toute la journée.
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Jusyfa · il y a
Bonjour Emile, nous nous sommes croisés et soutenus sur nos lignes voici plusieurs mois, aujourd'hui, sans vouloir vous obliger je vous propose une nouvelle en finale du GP automne
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci

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Jusyfa · il y a
J'ai lu et voté "Le prisonnier ", pour le "Stagiaire ", je suis le premier à donner un avis, je fais un copié collé : Un texte bien mené et porté par une plume assurée, une chute inattendue , tous les ingrédients d'une nouvelle réussie sont présents, mon vote.
Bravo ! continuez.
Vous avez hâte de lire la suite de ma nouvelle, elle est disponible sous le même titre avec un 2. Bonne lecture.

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