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Il est tard. Les yeux fixés sur le réveil, je calcule le nombre d’heures que je peux encore sauver.

Deux.

C’est pas avec ça que je vais l’avoir, cet examen.

Dormir... ça parait simple comme ça. C’est sensé être facile, inné...

Je me tourne. Cale ma tête contre cet oreiller Hyper U. Il me fait mal au cou et aux épaules depuis un an et demi déjà, mais je n’ose pas m’en séparer. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Enfin bref.

Inspire, expire. Compte jusqu’à 10 jusqu’à ce que tu t’endormes. Compte les moutons, les crevettes, les artichauts, les beignets à la fraise ou les flacons de shampooing mais débrouille-toi pour fermer les yeux au moins une heure !

Ok. Changement de tactique.

Pense à autre chose qu’au fait que tu as l’examen le plus important de ta vie dans 4 heures. Pense à de l’herbe. C’est cool l’herbe, tu aimes bien ça l’herbe. La forêt aussi... la montagne, la mer... Pense à de vastes étendues libres et sauvages. Avec du soleil. C’est cool le soleil aussi.

Je baille.

Aller on y croit, le dernier cycle de sommeil arrive. Préparez les paupières, vérifiez la respiration... aller on y croit, on ne lâche rien.

Vastes étendues. Mongolie. Steppes. La mer, la campagne, la montagne...

Je baille de nouveau.

Vastes étendues. Désert, forêt, glaciers.

Je me retourne, ajuste ma couverture. Je suis bien, je suis au chaud...

[...]

J’ai dormi une heure.
Je me suis levée machinalement, j’ai mis de l’anticerne, constaté qu’il ne parvenait même plus à les cacher. J’ai pris mon petit déjeuner, j’ai pris des vitamines, je me suis habillée, lentement, méticuleusement. J’ai pris le bracelet que tu m’as offert, l’été dernier, j’ai pris le bracelet qui me porte chance. Je me suis aspergée d’eau froide. Je me suis motivée. J’ai fait une longue préparation mentale. J’ai continué jusqu’au dernier instant les exercices contre le stress commencés il y a deux semaines. J’ai pris le bus. Il n’y avait pas grand monde, les barres n’étaient pas encore sales et collantes. Il faisait doux et le ciel annonçait de belles éclaircies. Je suis descendue trois arrêts plus loin que d’habitude. J’ai observé ce bâtiment dans lequel j’allais jouer ma vie.

Il était grand, massif, vieux et impressionnant. Les fenêtres étaient toutes symétriques, les arbres dessinaient des ombres sur sa paroi ; il rayonnait. Il racontait des histoires. Je songeai à toutes ces vies qui s’étaient jouées avant la mienne, au même endroit.

Je me suis avancée.

- Mademoiselle Arnaud ?
- Oui ?
- Je vais vous accompagner jusqu’à votre salle de préparation. Vous avez le droit à 15 min de chauffe.
- D’accord, merci.
- Voilà c’est ici ! Vous avez votre convocation ?

Stress. Pic d’adrénaline. Est-ce que j’ai ma convocation ? Oh mon dieu EST-CE QUE J’AI PRIS MA CONVOCATION ??? Je souris à cette dame, je pose mon sac et ouvre lentement la première pochette.

- Merci beaucoup, à dans un quart d’heure !
- Merci...

Oh punaise. Respire. Inspire, expire. Evidemment que tu l’avais ta convocation... Tu l’as fais, refais, vérifié et revérifié 20 fois ton sac ! Ok. Non, calme-toi, ça c’est y est c’est passé, c’est fini.

Je me tourne vers ma boîte. Elle est vieille, abîmée, simple.

Je l’ouvre.
L’instrument est là, calme et posé. Il est beau, si beau. Je le regarde et je lui parle. Je ne pense pas être la seule à parler à mon instrument. Je luis dis d’être attentif, réactif, et sonore. Je lui dis que peut être je vais rater, qu’il faut pas m’en vouloir, c’est parce qu’on est plein à se présenter, qu’ils n’en prennent que quatre, que j’ai pas beaucoup dormi cette nuit, que j’ai un nom qui commence par un A, et que depuis toujours je me lève aux aurores pour les examens...

Je le prends délicatement, je l’accorde. Je pose l’archet sur les cordes, et doucement, très doucement, je m’efforce de produire un son rond, onctueux, chaleureux. Je chante les notes, je les joue. Je fais vibrer les cordes, retentir les sons, je fais danser mes doigts, j’accélère, je ralentis, j’échauffe mes mains, mes bras, mes épaules, je suis à l’écoute de chaque parcelle de mon corps, tel un athlète avant sa course. Je le repose. Je remets de la colophane. Je rejoue, afin d’éliminer la couche superflue. Je le repose. Je ferme les yeux et je me concentre.

- Mademoiselle ?
- Oui.
- On y va ?
- C’est parti.

Je saisis mon violon, mon archet.

Je passe dans des couloirs, je monte des marches, je parcours des étages. J’observe, je m’imprègne de ce lieu, de son odeur, je laisse la lumière m’envelopper, je laisse les bruits me guider.

- C’est ici. Bon courage !

Ici on ne dit pas merde, on ne dit pas bonne chance. Ici il n’y a pas de chance, ou si peu. Ici, on dit bon courage.

Parce qu’il en faut.

Ici, tu te bats avec les notes, tu te bats avec la mélodie, tu y laisses des parties de toi, tu te livres, tu bouscules, tu t’accroches, tu déchires tu casses tu jettes tu flingues tu exploses tu adoucis, tu joues avec ton morceau et tu le fais vivre.

Le jury semble sévère et habitué. Des cheveux poivres et sel, des calvities en veux-tu en voilà, des chemises sobres. Des lunettes. Des feuilles. Et des crayons pour noter.

Je m’avance, me positionne.
Je pense à toutes ces années. Je pense à tous ces concerts, à toutes ces heures de travail, je pense à tous ces moments où j’ai lutté, au bord de l’épuisement, pour réussir ce démanché, ce vibrato, ce staccato, ce crescendo, ce pizzicato et tous ces autres noms italiens qui font vivre la musique.

Je pense à toi.

Et je me lance.

Mes doigts sont rapides, souples, réactifs. Je me raconte une histoire. Là, glissando ! Ici doubles-cordes : pense à ton coude, arrondis ta main, le bras droit, oui, comme ça, souple, léger, mais tonique, dynamique... Donne une direction, raconte leur ton histoire, fais les voyager.

Respire.

Ecoute, sois attentive, n’accélère pas trop tôt, attention : voilà le mouvement lent qui se profile. Ralentis, fais vibrer, sonore, doux, chaleureux, rond... Voilà... une transition maintenant, des croches piquées, un démanché... Vibrato. Long, progressif, dirigé.

Je n’ai pas ouvert les yeux depuis tout ce temps. Rester dans sa bulle. Ne pas se laisser disperser.

L’allegro est en vue. Prépares tes mains, respire fort !

C’est parti. Les doigts cavalent, s’enfuient, ils galopent, se suivent, se poursuivent, se rattrapent, se chopent, se débattent, repartent en courant.

Un membre du jury relève la tête. Il a un petit regard amusé et un demi-sourire étonné.

Continue, c’est la fin ! Ouvre ta main gauche. Ne lâche rien. Compte tes temps.

RESPIRE.

Ça y est tu le tiens. Lâche tout, arrache cette bride ! Le piano a terminé, tu es toute seule, c’est la dernière mesure.
Feu d’artifice vibrato archet droit parallèle harmoniques délicates accord final explosion de notes et de sons le voyage s’achève dans un festival de couleurs.

Doucement. Abaisser son archet, puis son violon. Ouvrir les yeux, sourire.

Les membres du jury me regardent avec étonnement. Il faut dire qu’avec mon mètre 50, je ne paye pas de mine, comme tu dis si bien.

J’essaye d’apercevoir leurs feuilles de notes discrètement. Sur l’une d’entre elle, il n’y a rien d’écrit. Sur une autre, il n’y a plus de place.

Je sais maintenant que c’est quitte ou double. Des feuilles de notes comme celles-là ne peuvent signifier que deux choses :

NUL. Ecrit en gros, en grand, souligné, définitif. L’autre aura écrit tout ce qu’il a remarqué de raté, toutes les imperfections, les notes fausses, les erreurs rythmiques...etc

Ou alors...

BRILLANT. Ecrit de la même façon, en gros, en grand, souligné. L’autre aura écrit tous les bons points, ou peut être même l’histoire qu’il aura entendu.

Je remercie, je quitte la salle.

J’en ai pour 5 heures d’attente maintenant. Il reste de nombreux candidats à passer, j’en croise certains dans les couloirs, ils me regardent avec des yeux avides « Alors ? C’est comment ? », je souris, j’encourage, je décris à ceux qui sont au bord du gouffre.

Je remets mon violon dans sa boite. Je le remercie. Puis je m’en vais, le laisse ici.

Je t’appelle.

Je t’aime.

Tu me rejoins, et tu me serres fort, très fort. Tu crois en moi, tu me répète que j’ai réussi, que tu aurais voulu m’entendre.

Je ne veux pas, j’ai tellement peur de rater. Je ne veux pas que tu me vois échouer.

Tu m’achète une glace, et l’espace d’un instant, on dirait des vacances. Il fait beau ; le Soleil illumine chaque parcelle de vie, on marche longtemps, on rigole, on discute. On s’allonge dans l’herbe. On s’embrasse, doucement, délicatement.

J’ai du mal à me détendre pourtant. Je sais que si j’ai échoué, je n’ai pas seulement perdu mon année, je ne rate pas uniquement la porte d’entrée du bâtiment de mon avenir, je te perds toi. Si j’ai raté, je ne pourrai plus te voir.

Il est l’heure, tu viens avec moi pour les résultats. Tu me prends la main, me chantonne des comptines, tu me souris. Tu crois en moi.

A nouveau les mêmes couloirs les mêmes fenêtres les mêmes escaliers les mêmes marches et les mêmes regards désespérés de ne pas savoir.

Tu crois en moi.

Les noms en A, c’est pénible. Tu passes les premiers, et tu es annoncé dans les premiers. Non ce n’est pas génial, oui j’ai envie de savoir, mais j’ai envie de cerner un peu, de pouvoir me préparer.

Augustine Arnaud.

Soudain, je tremble, je suis aux bords des larmes. Tu presses ma main. Un petit pli apparaît sur ton front. Je te regarde avec tout l’espoir du monde. L’espoir d’avoir réussi, d’avoir gagné mon combat, d’avoir gagné mon ticket pour le paradis.

J’ai peur. Punaise, ce que j’ai peur. Je m’accroche à ta main comme un petit qui apprend à marcher et qui ne veux pas lâcher celle de sa mère. Comme un bateau perdu qui aperçoit un phare, comme on s’accrocherait à un morceau de bois après que le navire ait chaviré.

Je tremble, je suis aux bords des larmes.

Tu crois en moi.

- Après délibération,...

J’ai peur, je tremble, je t’aime.

- ...nous avons choisi

Tu presse ma main. Tu crois en moi.

- ...de valider votre passage, avec une mention Très Bien à l’unanimité des membres du jury.

Tout s’écroule.

Je pleure. Je te regarde et je n’y crois pas. Tu pleures aussi. Tu me prends dans tes bras. Tu me sers fort.

Merci.

Tu me glisses un mot à l’oreille. Je n’entends pas. Je suis sourde, muette, aveugle. Je ne comprends plus rien, je ne gère plus aucun des signaux nerveux, mes neurones doivent être déconnectées. Tu me répètes : « Tu vois, dormir ne sert pas à grand-chose. »

Je ris. Je t’aime.
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Loutze · il y a
c'est à couper le souffle, moi qui ne connait rien au violon j'ai été subjuguée ! Quant au autres sensation tu les décris à la perfection, j'aime ton style, bravo ! et merci :o :)
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Vis ! · il y a
Merci ça me va droit au coeur ! C'est assez difficile à décrire comme sensations, c'est très subjectif et il faut trouver les bons mots, du moins ceux qui parlent le plus à quelqu'un qui ne fait pas de musique ... En revanche, ça a l'air magique comme ça, mais c'est pas tout le temps comme ça hein ! ... ou alors réservé à un petit cercle de gens...
on va dire que c'est ce vers quoi j'aimerai tendre... (#rêve) :D
En tout cas merci pour ton commentaire !!!

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Loutze · il y a
oui je m'en doute, mais c'est beau !
haha je te souhaite d'y arriver alors :D
derien ;)

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