Spleen

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Passionnée de la mer et des mots. Et du français, mon abri à moi  [+]

Je l’avais sur le bout de la langue... un mot qui décrivait parfaitement ce matin-là. Mais plus je me creusais la tête, plus je l’invitais à venir, plus ce putain de mot me posait un lapin.

Mais arrête les conneries ! Arrête de te cacher dans la grotte la plus profonde d’un cerveau noyé dans une dépression bourrée ! Arrête de jouer à cache-cache avec moi, après une nuit blanche dont les souvenirs sont plutôt des sensations que des images. J’ai la tête dans le cul, la bouche pâteuse et une douleur sourde qui envahit chaque partie de mon corps. Je bouge à peine. J’ai des fourmis dans mon bras droit qui est tombé du lit dans la profondeur de ma narcose. Il a dû pencher pendant des heures, inerte et flasque comme une bite épuisée après une pipe bien taillée.

Ma vie c’est de l’humour noir... je suis dans la merde et j’avance. Ce que je voulais faire pour un mois ou deux, juste pour gagner un peu de fric, est devenu mon univers. Une chambre moite et sombre aux odeurs sexuelles, avec ses murs pourris qui résonnent des gémissements sauvages qui me cassent les oreilles...

Comment est-ce que je me suis laissé glisser de « linceul », « ludion », « quintessence » à « rouler une pelle », « bander », « branler », « le zob et la moule » ? À quel moment j’ai abandonné mes rêves pour me rendre toute entière à ce cauchemar ? J’aurais dû mettre un râteau à cette nouvelle vie. J’ignore le moment où elle est devenue MA vie. Je ne me rends même pas compte si elle s’est construite au fur et à mesure ou si je suis tombée sur elle dans un moment de désespoir. Toutes les lettres des éditeurs refusant poliment ou sèchement mes nouvelles ont dévoré le petit respect qui me restait pour ma personne.

Cette nouvelle vie est devenue moi. Je pense même avoir fait une pendaison de crémaillère pour laisser entrer tous les maux du monde : les abrutis, l’alcool, la drogue et le sexe. Je suis devenue un personnage de mes nouvelles, une nouvelle qui ne va pas être rejetée par ces canards qui se veulent des critiques littéraires, mais qui taillent tous une plume au marketing. Je jure sur la vie de ma mère, j’ai une immense envie de les dégommer, de les voir souffrir physiquement sous des coups de marteau.
Ils ont tout détruit, ils m’ont poussée dans cet abîme où je ne suis qu’une marionnette de mon désespoir. À travers ce brouillard qui l'entoure, je jette parfois un coup d’œil dans le miroir de la réalité. Mes cernes couvrent toute la lumière que j’avais jadis dans mes yeux. Les mains qui bâtissaient des histoires ne sont plus que des instruments pour créer des plaisirs tarifés.

J’ai peur. Et je reste immobilisée dans le grotesque de ma vie. Je n’aurais jamais imaginé me retrouver dans une telle scène. J’étais plutôt timide et pudique, préférant des flirts intellectuels et le charme discret des salons bourgeois. Non, rien n’est plus comme ça. Je suis devenue experte en bites, chef cuisinière - spécialité moules. Les clients adorent !

Merde ! Je n’arrive même pas à trouver ce putain de mot ! Je vais donner un coup de fil à l’ancienne moi, pour qu’elle intervienne. J’ai mal partout et j’ai peur. Et ce mot, ce mot que je ne trouve pas. Ce bras droit que je ne sens plus. Je n’arriverai pas à survivre. J’ai besoin des mots.

Tant que je peux encore décrire ce cauchemar, j’ai l’impression de le gérer, de pouvoir modifier une page ou un paragraphe. Mais de plus de plus, je galère pour trouver mes mots, je n’arrive pas à donner des nuances, les touches fines ne sont plus pour moi. Je me noie et ma voix n’a plus de force, mes cris ne sont plus que des flashs.

Je vais écrire tout ça. Chaque jour je vais écrire. Même quand il me restera que 3 mots, je les écrirai. Chaque jour. Je n’écrirai pas pour ces enculés d’éditeurs de merde, impotents et pervers. J’écrirai pour les mots. Pour chaque mot qui donne forme à ce que je suis, à ce que je sens, à mes douleurs et à ma peur. Un abruti qui me tape et « un » et puis « abruti » et puis « qui » et puis « me » puis « tape ». « Un » n’a aucune faute à se reprocher. Il n’est pas lié à l’abruti. On peut aussi bien avoir « un amour », « un espoir », « un rêve ». « Abruti » décrit le monstre qui est près de moi. Il m’aide à donner une image à cette créature sordide.

Je vais écrire. Avec tous les mots pour rendre hommage à tous les mots. Et si ne je trouve pas un mot, je vais laisser un petit espace blanc, pour y revenir le jour où je le rencontre. J’ai mal et j’ai soif, mon bras droit est plus ferme, je peux même bouger les doigts.
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