Spectaculaires battements de coeur

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J'écris pour partager ma joie de vivre, pour partager ma joie d'aimer, j'écris contre les démons du nauséabond, contre les démons du facile et du factice, j'écris aussi pour ceux qui ont peur du ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 2016
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Aline et Lucienne ne savent pas encore, en ce dimanche matin d’avril 2014, qu’elles vont découvrir les pulsations de la rivière Ariège en aval du bourg qui les a vues naître .

Il est onze heures du matin, elles quittent Tarascon-sur-Ariège à bord de leur Clio. Après le repas, Charles, leur frère, soufflera les quatre-vingt-dix bougies qu’elles ont enfin trouvées, non sans peine, dans la dernière des trois supérettes du village.

—Quelle idée, cette invention de bougies chiffrées : juste un ou deux morceaux de cire artificielle quel que soit l’âge, et le pire est que tout le monde semble trouver ça « très chic » !
—Oui, franchement, c’est bizarre cette fièvre du tout-vite-fait qui ne laisse plus place à aucune vraie réjouissance ! Quand même ! Si personne ne prend plus le temps de compter et souffler le nombre de bougies correspondant à son âge, comment feront les générations futures pour s’arrêter une minute ou deux devant un coucher de soleil, une fleur qui vient de s’ouvrir ou un papillon multicolore ? Toi, en tout cas, si je ne suis plus là dans treize ans, tes convives seront bien obligés d’en mettre au moins trois de leurs bougies chiffrées !

Aline n’a pas le temps de répondre. Sa Clio doit faire le tour du rond-point surmonté de rochers à peine dissimulés sous quelques graminées sauvages. Herbes et cailloux sont là pour rappeler aux touristes l’appartenance montagnarde des Tarasconnais. Aline se concentre comme elle le fait toujours. Mais soudain, la Clio vire sur la gauche et accélère sans que sa conductrice n’ait de prise sur elle. Aline a conscience de la force centrifuge qui, dans quelques secondes, les jettera contre ce maudit tas de pierres. Aline, Lucienne et la Clio sont lancées autour du rond-point, les pédales de la Clio ne répondent plus, Charles va fêter ses quatre-vingt-dix ans, elles ne peuvent pas mourir aujourd’hui... ni elle, ni Lucienne, sa passagère, sa sœur. Aline a quatre-vingt-sept ans et s’accroche de toute sa force au volant. Aline a quatre-vingt-sept ans mais le volant doit lui obéir... Aline a quatre-vingt-sept ans et elle a dompté le volant ! La Clio fonce à présent vers les berges... Aline aspire une goulée d’air, tendue de toute sa force vers ce volant, cet ennemi d’il y a un instant, cet allié d’à présent. Elle sait qu’elle doit, le plus longtemps possible, rester aux commandes. Sa vie et celle de Lucienne sont entre ses mains.

Les deux octogénaires plongent dans le glacial courant ariégeois chargé des neiges fondues du Cirque de Font-Nègre et des eaux des torrents Najar, Aston et Vicdessos. Aline réussit à diriger l’automobile hors les jambages du pont, hors les parois rocheuses qui bordent, ici, le fauve déchaîné. La Clio avance droit devant elle comme l’aurait fait un véhicule amphibie qu’elle n’est pas.

Sanglée sur son siège, Lucienne se tait. Elle s’en remet au destin. Elle a peur. Mais, en son for intérieur, elle se dit que, quoi qu’il arrive, elles devront bientôt franchir les berges, non pas celles de l’Ariège desquelles elles viennent déjà de sauter, mais tout simplement celles de ce monde comme l’ont fait déjà beaucoup de leurs amis. Qu’y aura-t-il après ? Nul n’est revenu le leur dire. À quoi bon ? N’ont-elles pas su se débrouiller pendant plus de huit décennies alors que personne ne leur avait expliqué ce qui se passerait au sortir du chaud berceau aquatique dans lequel leur mère les a portés, tour à tour ?

Un replat : les eaux contournent un îlot. Entraînée, la Clio offre son flanc gauche à l’iceberg d’ardoise. Sur les quais, les badauds se sont arrêtés. Stupéfiés, ils retiennent leur souffle : « y a-t-il quelqu’un à bord ? » clament silencieusement leurs hochements de tête et leurs mines déconfites. Tous s’attendent à voir, d’un instant à l’autre, se désagréger le véhicule. Mais non : la Clio est immobilisée. On apprendra plus tard qu’un simple morceau d’arbre, coincé entre deux essieux du véhicule, aura suffi pour opérer ce miracle.

Pour l’heure, cependant, l’angoissante scène continue. Les pompiers arrivent. Trois hommes-grenouilles sautent de leur voiture et en extraient un canoë. Malheureusement, aussitôt, ils s’arrêtent. Que font-ils ? Pourquoi ne se précipitent-ils pas ? Cela ne servirait à rien. Le courant est trop fort : jamais ils ne pourraient atteindre l’épave. De longues minutes s’écoulent encore tandis que, comme un cœur recevant des veines caves le sang qu’il refoule vers l’aorte et l’artère pulmonaire, les bords de l’îlot ne cessent d’aspirer et de rejeter, de part et d’autre de l’habitacle dodelinant, les cent-vingt-six millions de litres d’eau par heure qui convergent vers lui.

Immobiles sur leurs sièges, encore protégées des eaux par les joints étanches, Aline et Lucienne ont perdu la notion du temps, certaines d’avoir été oubliées là depuis des lustres. En silence, elles auscultent le moindre changement de vibration du flot grondeur, fermées à toute autre présence. Prisonnières de cette nature qu’elles ont tant vénérée, peut-être n’entendent-elles même pas le ronflement du moteur qui les survole. Stoïques, elles attendent, elles ne savent pas ce qu’elles attendent mais elles attendent. Aline, qui n’a jamais su croire en une quelconque irrésistible mauvaise étoile, est certaine qu’elles seront sauvées. Lucienne, persuadée d’être bientôt engloutie dans les flots, relit sa vie... mais c’était inutile.

L’hélicoptère de la sécurité civile largue deux hommes sur le toit de la voiture qui, légèrement inclinée à l’avant, a conservé la portière de son coffre hors de l’eau ; les deux secouristes l’ouvrent et en même temps que le fleuve, se glissent jusqu’aux deux sœurs et les ressortent lestement, amarrant chacune à chacun avant que d’être hélitreuillés au-dessus du torrent bouillonnant.

Presqu’à regret, les badauds quittent leur observatoire : aucun mauvais drame à conter pour aujourd’hui ! À bord de l’hélicoptère, le médecin constate l’inutilité de sa présence. Saines et sauves, Aline et Lucienne demandent, ensemble, qu’on veuille bien « les excuser pour tout ce dérangement ». Puis, tandis que Lucienne tente de retenir les larmes qui se déversent hors de ses paupières, Aline la regarde affectueusement ; malicieusement, elle lui chuchote : « Les bougies de Charles, serrées au fond de la poche de ma vareuse, n’ont même pas été mouillées ! »

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