5
min

Spectacle de Noël

Image de Sophie Loiseau

Sophie Loiseau

12 lectures

0

Noël approche. Les fillettes sont encore plus lumineuses que les guirlandes qui ornent le grand sapin disposé au milieu du salon. Leurs yeux clignotent, en même temps qu’elles se tortillent pour revêtir leur manteau. Comme tous les ans, Carine, leur maman les emmène assister à un spectacle pour enfants. C’est une tradition, elle enchante plus Carine que les enfants, mais tous les ans elle recommence, pensant qu’à force de fréquenter les théâtres, elles finiront bien les aimer. Mais ce qui excite tant les fillettes ce n’est pas la belle histoire qu’on leur jouera. Elles sont grandes comme trois ans, et aujourd’hui pour la première fois, elles iront dans Paris en métro, elles découvriront les entrailles de la Terre. Le voyage s’annonce aussi merveilleux qu’inquiétant, elles ont imaginé un autre monde habité de monstres, d’animaux dangereux, dans un décor effrayant et sombre.
Les apprenties demoiselles, Aliénor et Soline portent leur sac à main en bandoulière pour y conserver précieusement leur titre de transport. Pour une fois, elles ne rechignent pas à marcher, et sautillant d’une jambe sur l’autre atteignent gaiement sans cesser de discuter, l’escalier mécanique qui les mènera au cœur de la station de métro. Hissées sur la pointe des pieds pour se cramponner à la rampe noire en caoutchouc, « comme les grandes », elles affichent un sourire resplendissant. Elles quittent le tapis roulant comme on rejoint le ciel à la marelle, en bondissant. Dans la bouche de métro, les fillettes échangent un sourire complice, mais nerveux.
Chacune tient en main son ticket de métro, et franchit fièrement le tourniquet aidée de Carine. Aliénor se bouche le nez.

– « Bon, on y va ? Ça sent mauvais là-dedans !
– Ce n’est pas grave, regarde, il y a des images partout, et ils ont même mis des toiles d’araignée pour Halloween !
– Ce ne sont pas des toiles d’araignées Soline, mais des plans de métro. Regardez, nous sommes ici “Louise Michel”, et nous descendrons à “Grands boulevards”. Nous changerons de ligne à cette station. »

Soline demande si elles seront encore obligées de beaucoup marcher, si la station est loin du théâtre, si le théâtre sera aussi drôle que le métro. Le grondement qui accompagne l’arrivée de la rame fait naître sur le visage des fillettes une expression d’étonnement mêlée d’une pointe de joie. Elles embarquent à bord d’un engin inconnu et bruyant, une navette spatiale aurait encore moins d’effet sur elles.

Le wagon est vide en ce début d’après-midi. Les fillettes s’installent côte à côte dans un carré et indiquent à leur maman de se placer dans le carré à côté, pour faire croire qu’elles voyagent toutes seules. Accrochées l’une à l’autre, elles résistent en riant aux soubresauts du métro qui menacent de les faire voler. La rame s’arrête, les portes s’ouvrent pour laisser entrer de nouveaux voyageurs. Un homme monte dans leur wagon, chichement vêtu, il embrasse du regard les passagers comme s’il cherchait une connaissance. Il ajuste sa veste élimée par le mauvais temps et la pauvreté. Alors, il prend la pose, avant de se mettre à parler haut et fort. Les deux fillettes ne bougent plus, ne rient plus, la bouche médusée, elles n’ont plus d’attention que pour l’orateur inopiné.

– « Mesdames, Messieurs, j’ai perdu mon travail, j’ai perdu ma femme et mes enfants, je suis sans revenus et condamné à vivre dans la rue. Cette situation je ne l’ai pas voulue. Je suis désolé de vous déranger, mais si vous pouviez me donner une pièce pour manger, un ticket restaurant, ou un contact pour un travail, je vous remercie. Je vous souhaite une bonne journée. »

Soline et Aliénor se lèvent de leur siège et l’ovationnent de leurs mains d’enfant en s’exclamant « bravo, bravo ». Carine est gênée pour ce pauvre homme que ses filles prennent pour un comédien. Elle leur ordonne immédiatement de cesser leurs applaudissements et de se taire. L’orateur sourit tendrement en observant les fillettes avec sensibilité, mais aussi d’une pointe de nostalgie. Carine se doit de rendre la monnaie à un regard empli de tant d’humanité. Elle offre son visage avenant et un ticket restaurant à l’homme que Noël a oublié. Se rattrapant d’une barre métallique à l’autre tel un orang-outan, elle rejoint Soline et Aliénor dans leur carré.

– « Pourquoi tu nous as fâchées, c’était beau ce qu’il a dit ?
– Parce qu’on n’est pas au spectacle. Ce monsieur est pauvre, il n’a plus d’argent, ni pour manger ni pour avoir une maison. »

Soline et Aliénor sont désolées pour lui et pour elles. Elles imaginaient que le spectacle avait déjà commencé.

– « On ne savait pas que c’était comme ça un pauvre. Tu le savais toi Soline ? »

Soline lève les sourcils, tend ses petites paumes de mains vers le ciel, et arque ses lèvres en un sourire triste.

– « Non. C’est la première fois que j’en vois un. »

La rame s’arrête dans une nouvelle station. Les fillettes écarquillent les yeux, si le spectacle n’a pas encore commencé, elles sont pourtant aux premières loges dans ce métro où tant de scènes inconnues à elles se présentent. Aliénor s’écrie comme si elle découvrait le père Noël avec son sac rempli de cadeaux.

– « Regarde Soline, un pauvre !
– Par là il y en a plein d’autres, pourquoi ils sont tous dans le métro ? »

Carine commence à s’agacer et exige le silence avec autorité, d’autant qu’elle voit s’avancer vers elles un porteur de journaux distribués par les sans-abri. Il arbore fièrement sa carte d’habilitation, comme certains brandissent leur carte de visite.

Soline articule exagérément sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Elle ouvre de grands yeux pour attirer aussi discrètement qu’elle le peut le regard de sa maman.

– « C’EST QUOI ? »
– « Un monsieur qui vend des journaux pour les sans-abri, pour des gens pauvres. »

Aliénor naturellement rappelle à Carine qu’elle a plein d’euros dans son porte-monnaie, et ne peut donc pas manquer d’acheter un exemplaire « pour les pauvres ». Le vendeur de journaux s’est avancé vers elles, et Aliénor s’est immédiatement emparée du papier. Pendant qu’il continue sa distribution, Carine tente de lui faire entendre raison.

– « Tu ne sais pas lire Aliénor, on n’a rien à faire de cette feuille de chou.
– C’est un journal ! À la maison tu nous lis bien des histoires même si on ne sait pas lire, ou on regarde les images, on fera pareil.
– Non Aliénor, je ne peux pas distribuer d’argent à tout le monde, je n’en ai pas les moyens. »

Aliénor se penche vers Carine et chuchote.

– « Mais maman, le pauvre, il est vraiment pauvre. »

Le vendeur de journaux revient vers elles, dans son regard se lit la résignation, il conservera une fois encore tous ses exemplaires. Mais Aliénor tient la publication à deux mains, et supplie sa mère de ses grands yeux. Carine paie deux euros.

Arrivées au théâtre pour assister à la représentation d’Isabelle au bois dormant, les fillettes se chamaillent pour le journal du pauvre. Carine doit les séparer et s’installer entre elles pour faire cesser la dispute. Le magazine est partagé en deux parts égales. La pièce est drôle, les fillettes ne sont pas passionnées, et ne lèvent les yeux de leur demi-journal que pour échanger des regards menaçants.

La pièce terminée, Carine décide de rentrer en bus. Elle craint de devoir distribuer d’autres pièces ou tickets restaurant. Rien ni personne ne vient égayer le trajet routier, les sans-abri n’y ont pas leur quartier.

Parvenues à la maison, Soline et Aliénor rangent précieusement dans leur chambre leur ticket de métro et la part de leur hebdomadaire, elles n’ont pas voulu du ticket de théâtre et n’ont fait aucun commentaire sur la représentation. Carine est déçue, la pièce lui a plu. Elle dresse la table pour le réveillon, pose les dernières décorations quand son mari rentre.

– « Alors ma chérie, cette sortie avec les filles ?
– Elles ont préféré le métro au théâtre. J’ai eu honte comme jamais. À Saint-Lazare, un pauvre gars est monté dans notre wagon, il a débité sa litanie de routine, pas de travail, pas de logement, pas d’argent pas, pas de famille. Et les filles se sont mises debout pour l’applaudir en criant “bravo, bravo”. Je ne savais plus où me mettre.
– Elles sont petites, elles n’ont rien compris, ce n’est pas grave. Tiens-les voilà ! Bonsoir mes princesses. Alors cette comédie, c’était bien ?
– Tu ne vas pas y croire papa, c’était horrible, on a vu plein de pauvres. »
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,