Souvenirs 3

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Un texte c'est comme une vie, il naît, il grandit mot après maux, il vit à travers ses lecteurs et il s'achève brutalement par un point final. Mais un bon texte c'est comme une bonne personne, il  [+]

J'ai beaucoup réfléchi à l'identité. Je crois qu'elle est en perpétuel changement, elle varie selon les personnes que l'on croise, les obstacles que l'on rencontre. Malheureusement, elle est soumise à des normes qui nous forcent à entrer dans le cadre ou bien à être exclut de la société. Si tu es trop excentrique, on te juge, si tu es trop timide, on te juge, si tu n'es pas assez ci ou ça, on te juge. Et on te rejette. Alors même si elle varie, elle doit garder une certaine stabilité. Bien sûr, on a une identité au départ, un moi, mais ce n'est pas fixe et c'est ce qui fait que l'on évolue dans la vie. Je me suis souvent demandée ce qui se serait passé si je ne l'avais jamais rencontré. Si je n'étais jamais partie ce week-end là. Qui serai-je aujourd'hui ? T'aurai-je rencontré ? M'aurais-tu aimé si j'avais été différente ? Aurai-je été un membre à part entière de la société en toutes circonstances ? J'ai passé ces deux dernières années à te dissimuler ce terrible secret. Un peu par peur, mais surtout par honte. Je sais que ce n'est pas vraiment de ma faute, mais je n'arrête pas de me répéter ces sempiternels « Et si ? ». C'est peut-être la formule que je déteste le plus au monde, elle n'évoque que des possibilités qui ne se produisent jamais. Elle personnifie le regret, ce que l'on aurait pu être, mais que l'on n'est pas devenu, ce que l'on aurait dû faire, mais que l'on n'a jamais fait. Mais, même en sachant ça, je ne peux pas m'empêcher de me le répéter malgré tout. Et si j'avais écouté ma mère ? Et si j'avais affronté la vérité ? Et si ce moi que je suis aujourd'hui était différent ? Et si tu savais ? Je pense qu'au fond, tu te doutais de quelque chose, tu savais, mais tu n'as jamais rien dit. Tu as toujours respecté mes silences. Aujourd'hui, il est temps de parler. Il est temps de te raconter.

Je venais d'être diplômée et une amie voulait partir en week-end à la mer pour fêter ça. Je n'étais pas sûre de vouloir y aller, je connaissais Lucie et je savais comment elle « fêtait ». Je me voyais déjà lui tenir les cheveux pendant qu'elle évacuait les litres d'alcools qu'elle avait ingurgités avec une impressionnante facilité. Je me voyais la border en lui répétant pour la centième fois que, non, je ne lui en voulais pas d'avoir trop bu. Alors avant de lui donner ma réponse, j'en ai parlé à ma mère. Je parlais toujours de tout à ma mère, et même si la décision me revenait, je lui demandais toujours son avis. En général, elle ne s'opposait pas à mes projets. Mais ce jour-là, elle a refusé. Elle n'avait jamais aimé Lucie. Aujourd'hui, je crois que c'est son refus, plus qu'autre chose, qui m'a poussé à y aller. J'étais si stupide. J'étais persuadée qu'il s'agissait de ma vie et qu'elle n'avait rien à dire. Je lui avait pourtant demandé son avis. Je ne suis pas sûre de pouvoir un jour me pardonner. Mais je me prends parfois à espérer que toi, tu le pourras. J'ai donc dit oui à ce que je croyais être un bon week-end.

Deux jours plus tard nous partions retrouver des amis à Lucie. Je ne les connaissais pas, mais ça m'était égal, je voulais juste m'amuser. C'était une belle nuit d'été. Il y avait beaucoup d'alcools comme je m'y attendais, mais je ne buvais jamais plus que de raison. Je connaissais mes limites et me contentais donc d'un verre ou deux. J'avais constaté à de multiples reprises les effets de l'alcool sur mes amis et ne tenais pas à les tester sur moi. Pourtant, ce soir-là quelque chose n'allait pas. Après une bière que j'avais bue avec une lenteur qui exaspérait Lucie, j'ai commencé à me sentir toute drôle. J'avais la tête qui tournait et tout me semblait hors du temps. Les gens se mouvaient avec lenteur me semblait-il. Inquiète et de plus en plus mal, j'ai préféré aller me coucher. J'entendais les notes de « Mr Saxobeat » d'Alexandra Stan. La fête battait son plein tandis que moi j'étais allongée dans la tente essayant de dormir, en vain. Je n'ai plus réussi à écouter cette musique depuis. Je ne me souviens pas de l'heure qu'il était, mais je crois que le jour commençait à se lever et je commençais enfin à m'endormir quand il est arrivé. Je ne me souviens que de quelques bribes, tout était si flou. Je ne sais plus si nous avons parlé, mais je me souviens très bien de ses mains descendant sur mes hanches. Je me souviens de son poids qui m'écrasait le thorax. Il me semble avoir murmuré un faible « non » avant de ressentir une douleur aiguë dans le bas-ventre. J'aurais voulu hurler, mais aucun son ne sortait. Pas même un petit cri. Pas même une parole. Pas même une larme. J'ai tourné la tête pour ne plus voir son visage, pour ne plus le voir me sourire sauvagement. Le jour était levé à présent et plus aucun son ne me parvenait, la fête devait être terminée. Mon dernier espoir s'envolait, plus personne ne viendrait m'aider. Tandis que son poids continuait de m'écraser, je ne songeais plus qu'à dormir pour ne jamais me réveiller. J'aurais voulu qu'il mette fin à mon calvaire.

Le lendemain, j'ai fait comme s'il n'était rien arrivé. Le garçon, Bill, s'est empressé de le raconter à Lucie. Il lui a dit que je lui avais proposé de dormir avec moi. Je n'ai pas nié. Je n'ai pas parlé. Je n'ai pas pleuré. Je crois qu'en parler rendait la chose trop réelle et je n'étais pas prête pour ça. Je préférais me convaincre qu'il avait raison, que je l'avais voulu. Alors, j'ai souri et j'ai poursuivi ma vie. Je pensais que ce serait facile, je pensais pouvoir simplement oublier. C'est drôle comme des choses dont on ne se souvient pas vraiment peuvent nous faire souffrir mille fois plus que de vrais souvenirs bien plus concrets. C'est drôle comme quelques heures peuvent détruire toute une vie. Un jour dans un film quelqu'un a dit qu'il fallait dix fois plus de temps pour se reconstruire qu'il n'en faut pour s'effondrer. J'ai rarement entendu quelque chose de si vrai. Jamais je n'oublierai ma première fois. Loin du conte de fées que j'avais imaginées, c'était au contraire digne d'un mauvais téléfilm mélodramatique. Depuis, je ne dors plus la nuit.

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