Sous l'établi

il y a
3 min
725
lectures
364
Finaliste
Jury

𝑺𝒊 𝒋𝒆 𝒑𝒐𝒖𝒗𝒂𝒊𝒔 𝒅𝒊𝒔𝒑𝒂𝒓𝒂î𝒕𝒓𝒆 𝑫𝒆 𝒍𝒂 𝒔𝒖𝒓𝒇𝒂𝒄𝒆 𝒅𝒆 𝒍𝒂 𝒕𝒆𝒓𝒓𝒆 ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2021
Image de Très très courts

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Elle descendait l'escalier en béton, prenant garde à ne pas perdre l'équilibre dans le tournant. S'accrocher au pilier de parpaing, rugueux et froid sous sa paume tendre, ne pas trébucher. Sauter à deux pieds sur le sol, tout en bas.
À gauche, le banc scellé tout le long du mur mêlait lacets et couleurs, hasardait tailles et modèles ; sombres chaussures du dimanche, au cuir trop frotté ; ballerines jaunes et sandales rouges, fatiguées de passer d'un pied à l'autre ; brodequins au nez décollé, à force de manger la poussière. En dessous, la petite tira une paire de bottes rouges, les tapa l'une contre l'autre pour tenter d'en décoller la terre sèche, comme elle avait vu faire. Deux tailles trop grandes elles s'enfilèrent toutes seules, lui donnant l'air d'une Petite Poucette semant des pas de coquelicots.

Ça sentait le blé noir dans la « pièce à galettes », les billigs* se reposaient sous la fenêtre jusqu'au prochain jour de marché.
La porte blanche du sous-sol s'ouvrait sur le jardin, le printemps bariolait le ciel d'oiseaux, le vent bruissait doucement à travers les feuilles. La terre se retournait de vers de terre, prête à accueillir les graines de haricots, bientôt ils rameraient jusqu'aux nuages.
Elle s'avança dans l'allée du jardin, en prenant garde que ses bottes ne s'échappent pas de ses pieds. Le panier débordait encore de linge à étendre, le ballon volait dans l'herbe, coupant la tête des pâquerettes, la balançoire touchait le ciel.
La maison était donc vide, elle fit demi-tour, aujourd'hui elle explorerait les coins d'ombre où se terrent les histoires.

Derrière la porte vitrée ronronnait le congélateur, le ventre empli de volailles et de lapins, le vieil évier égouttait les bocaux, le buffet rouge et jaune béait de pots de gelée de pommes, rescapés de l'hiver. La cheminée de pierre enceindrait une poêle trouée, assise sur son trépied d'automne.

Elle passa sous le porte-manteau mural, frôlant les manches vides. Buta contre la petite marche. La porte entrouverte sur sa droite grinça sous la poussée de ses deux mains bien à plat, rebondit d'un bruit sec contre la chaise de bureau.
Sous la fenêtre grillée, rasant presque la pelouse, un tas de linge patientait avant d'être avalé par la machine à laver. Deux fils traversaient la pièce, pendaient dans le vide en attendant la pluie, les araignées tissaient une histoire de mouches. Elle se faufila derrière la porte, là où le tableau d'un paquebot accostait une ville blanche, ça creusait le mur de soleil. Juste en dessous le bureau en métal vert entassait les papiers, rangeait les stylos qui bavaient un langage codé. Les lettres liseronnaient sur la palissade de lignes, comme dans le conte de la Barbe Bleue.

Ne pas déranger, toucher des yeux, n'emporter qu'une sensation de labyrinthe, de porte verrouillée, de secret. Elle s'esquiva, avec juste un trombone dans sa poche.

S'enfonça quand même un peu plus loin, c'était plus fort que son cœur tambourinant, vers l'établi épais et noir qui sentait le goudron. Sur la pointe des pieds, un bric-à-brac de boulons, vis, chutes de bois, s'ouvrait à son regard noisette. Elle tenta de glisser jusque-là une caisse en bois, en vain. Les bouteilles de cidre tintèrent en mélomanes, faisant danser un rayon de poussière depuis le hublot de la porte du garage. Les outils accrochés de guingois sur la planche murale clouaient le silence.
Sous l'établi, des boîtes en plastique délavé ou en métal cabossé s'accumulaient dans un désordre de bricoleur. Elle s'agenouilla sur le sol frais, s'enfermant dans l'instant, explorant son nouveau monde. Tout au fond, une fois le panier de pêche repoussé, le coin d'ombre s'éclaira de couleurs vives. Elle rampa, tendit le bras sans craindre les petites bêtes avec trop de pattes velues, de pinces ou de crochets, passa son doigt à travers le trou du filet blanc, tira. Bouche bée devant ce seau, cette pelle et ce râteau à l'odeur neuve, si lisse et colorée au bout des doigts, elle n'entendit pas les pas derrière elle.

« Remet ça à sa place, c'est pas pour toi ! »

Ne pas pleurer, se boucher les oreilles, courir dans le jardin, se balancer, se balancer... lancer ses bottes rouges le plus loin possible. Toucher du pied nu l'avion qui vole, qui vole, qui vole. Oublier. Sauter de la balançoire et rouler dans l'herbe.


La petite fille ne savait rien.
La petite fille savait au fond.
Ces cadeaux étaient pour d'autres enfants, les enfants d'une femme que son papa allait voir en secret. Peut-être qu'il les aimait plus que la Petite Poucette semant des pas de coquelicots, et même plus que ses frères et sœurs, puisqu'il cachait des trésors, rien que pour eux, au fond du mystère.
Mais ça devait compter pour du beurre, son amour, car après il a encore aimé ailleurs.



*billig : galettière
364

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !