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Sous le sable du désert

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En ce mois de novembre 1932, le Professeur Guzman se frottait les mains ; il venait enfin de mettre à jour le tombeau d’Hatchepsout, la seule et unique reine d’Egypte à ses yeux. Il se réjouissait à l’avance de l’importance de sa découverte et des envieux qu’il ferait parmi ses pairs où la concurrence était forte. Mais surtout, il savait que cette nouvelle allait enfiévrer le monde entier, féru d’antiquités égyptiennes depuis l’avènement de Champollion et les explorations d’Howard Carter. Plus sérieusement et avec une certaine nostalgie, il réalisait également que cela sonnait le glas de ses recherches intensives dans la Vallée des Rois. Lui qui avait consacré sa vie entière à ce but ultime en appréhendait maintenant les derniers instants, mais pour une toute autre raison...


En effet, nul ne pouvait ignorer la malédiction du pharaon Toutânkhamon, qui entachait désormais toute exhumation. Et même si, en tant que scientifique, il se refusait à y apporter un quelconque crédit, force était de constater que cette légende perdurait depuis plus de dix ans, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Et cette inscription à l’entrée : « Ceux qui entrent dans ce tombeau sacré seront visités par les ailes de la mort » n’était pas faite pour le rassurer ! C’est pourquoi l’équipe d’archéologues qui se tenait à présent devant le tombeau, prête à ouvrir la tombe, attendait impatiemment la bénédiction du Professeur, seule capable, selon eux, de conjurer le mauvais sort...


La reine Hatchepsout avait gouverné l’Egypte, en tant que régente, pendant plus de vingt ans après la mort prématurée de son époux Thoutmôsis II. Mais son ambition était à la hauteur des plus grands pharaons. Son règne avait été grandiose, enchaînant les rénovations et les constructions comme cet immense temple funéraire gardé par cent vingt sphinx à Dar el Bahari dans la montagne Thébaine et entouré de jardins luxuriants. C’est d’ailleurs de l’autre côté de cette falaise qu’elle avait choisi d’y faire creuser sa tombe.


Mais dans cette société de type patriarcal, même si les femmes avaient des droits, régner était une affaire d’hommes. Alors, pour ne pas heurter les traditions tout en affermissant son pouvoir et son autorité, elle avait adopté les signes royaux comme le pagne court, la coiffe traditionnelle et enfin la barbe postiche. Même sa représentation était masculine. Au fil du temps, elle était devenue un pharaon de plein droit, craint et respecté. Et bien que, par la suite, son successeur et beau-fils, Thoutmôsis III, ait mis un point d’honneur à marteler son nom, à effacer la moindre trace de son passage, le Professeur était persuadé d’avoir vu juste. Le moment était donc solennel, de loin le plus important de toute sa carrière d’archéologue.


Pour ce qui devait être sa dernière tentative, son mécène n’ayant plus les moyens d’entretenir financièrement une expédition qui durait déjà depuis de trop longues années, le Professeur Guzman avait finalement décidé d’installer son chantier dans un endroit que nul n’avait encore prospecté. Seule son opiniâtreté avait convaincu son «  généreux bienfaiteur » d’entreprendre, une fois encore, cette ultime campagne de fouilles à l’automne 1932.


Réveillés aux aurores, les fellahs n’attendaient plus que le feu vert du Professeur pour commencer à creuser. C’est alors qu’il avait eu cette révélation quasi divine, dirigeant ses pas vers le tombeau d’Hapchetsout. Munis de pelles et à la force du poignet, ils avaient aussitôt entrepris de retirer l’incroyable quantité de terre et de sable qui s'était accumulée au cours des siècles. Soudain, au milieu des déblaiements, était apparue l’ouverture d’un passage abrupte creusé dans la roche ainsi que la première des seize marches menant à la porte incrustée du sceau intact de la nécropole royale.


Une forte émotion teintée d’incrédulité l’avait aussitôt submergé. Se pouvait-il qu’ils aient enfin mis la main sur ce qu’il convoitait depuis si longtemps ? Il ne leur fallu pas moins d’une journée entière pour déblayer le terrain. La porte donnait accès à un long couloir pentu de plus de sept mètres de long, rempli de gravats. Munis de leurs torches, ils s’engouffrèrent aussitôt, fébriles, dans ce passage quasi obscur. Après une marche qui leur sembla interminable, ils arrivèrent enfin devant une deuxième porte. Ils ouvrirent une brèche et c’est en tremblant que le Professeur Guzman y passa sa lampe tout en collant son œil dans le trou. Ses compagnons l'entendirent alors bredouiller des paroles inintelligibles. Il resta là, sans bouger, comme frappé par la foudre. Un des archéologues finit par s'impatienter :

— Dites quelque chose je vous en supplie. Que voyez-vous ?

Le Professeur se retourna. Il était pâle. De sa voix rauque, il murmura :

— Des choses fantastiques !

Ce qu’ils virent une fois la porte ouverte les laissa en effet sans voix. La pièce avait des allures de caverne d’Ali Baba, remplie d’une multitude d’objets brillant de mille feux. Au centre de cette salle funéraire trônait un superbe sarcophage de quartzite jaune. Son couvercle avait été déplacé et laissait entrevoir une momie dans une position non équivoque, le bras gauche replié sur la poitrine. Il s’agissait bien d’une momie royale. Sur le côté, des cartouches au nom de la reine ainsi que des textes funéraires en hiéroglyphes ornaient ses titres personnels. L’on pouvait lire : « Fille royale, sœur du roi, Épouse divine, souveraine de tous les pays » .Tout cela ne laissait planer aucun doute. Le Professeur Guzman exultait, il ne s’était donc pas trompé !


Les membres de l’équipe, quant à eux, avaient hâte d’en finir. L’air, qui n’avait pas été renouvelé depuis des siècles, était suffocant, infesté des exhalaisons du cadavre, alors même qu’une poussière fine et irritante s’attachait à leurs pas et les faisait tousser. Soudain, un bruit sourd se fit entendre, qui les glaça d’effroi. S’agissait-il du vent qui s’engouffrait par la porte principale ? À cet instant précis, le souvenir de la malédiction était dans toutes les têtes, y compris dans celle du Professeur, qui tenta vainement de rassurer son équipe. Alors que chacun d’eux ne pensait plus qu’a fuir, une odeur plus forte que les autres commença à se répandre ; l’air devint irrespirable, asphyxiant. Ils tentèrent de protéger leurs visages tout en opérant une retraite rapide. Les premiers à prendre la fuite furent les ouvriers, suivis des archéologues et enfin du Professeur qui ne parvenait pas à quitter les lieux. Après un temps qui leur parut interminable, au lieu d’apercevoir la lumière extérieure, ils ne virent qu’une porte close. Les efforts désespérés qu’ils firent pour l’ouvrir restèrent vains...




Depuis toutes ces années, aucune des nombreuses tentatives du Professeur Guzman n’avaient échappé à Jebel, jeune berbère habitant le village voisin. C’est même avec un certain intérêt qu’il avait suivi l’expédition, en toute discrétion. Ce matin là, lorsqu’il avait aperçu l’équipe creuser à nouveau, il ne s’était pas inquiété davantage. Après tout, cela faisait des années qu’il les voyait fouiller le sol sans résultat. Mais ce qu’il vit ensuite l’ébranla : « Ainsi, ils ont fini par découvrir leur fichu trésor ! Leurs efforts ont fini par payer au bout du compte... ».

Un rictus se forma à la commissure de ses lèvres alors qu’un flot de souvenirs remontait à la surface. Il n’était encore qu’un enfant en 1922, mais il se souvenait avec émotion de la fierté de son père, qui faisait partie de l’équipe d’Howard Carter, lors de la découverte du tombeau de Toutânkhamon. Il n’avait jamais oublié cette foule compacte massée à l’entrée de la nécropole, piétinant et dégradant cet endroit qu’ils considéraient comme sacré. Il revit la longue agonie de son père, qui s’en était allé rejoindre, peu après, la terre de ses ancêtres, les laissant sa mère et lui, seuls et démunis. Il repensa enfin à cette promesse qu’il s’était faite de ne plus jamais laisser personne venir troubler la quiétude de la Vallée des rois.


En les voyant disparaître dans le long corridor sombre, il était allé chercher un solide morceau de corde. Après s’être assuré que personne ne l’observait, il était descendu prudemment jusqu’à l’entrée de la nécropole. Il avait ensuite refermé la porte dans un fracas assourdissant en enserrant les poignées de toutes ses forces. Puis il avait pris une des pelles du chantier et s’était mis à remblayer. D’abord les marches et enfin le reste du trou, n’achevant son travail qu’au coucher du soleil, un sourire satisfait sur le visage.

À la suite de ces disparitions, des recherches furent entreprises par les autorités locales, sans résultat, malgré la pression des familles. L’on mena une enquête mais faute de preuves et d’éléments nouveaux, cette dernière fut rapidement classée sans suite. Les journaux s’emparèrent de l’affaire avec avidité ; le Times en fit même sa une dont le gros titre ne surprit évidemment personne : « La Malédiction de la momie a encore frappé ! »

Jamais les eaux moirées du Nil ni le sable du désert ne révélèrent leur terrible secret...
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