Sous le R du Royal

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La question de l’absence est abordée avec beaucoup d’émotion dans ce récit-portrait. Cette jeune fille, qui a peur de faire face à ses

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Une journée ordinaire. Le début des vacances chez ses grands-parents, le jardin, le bord de mer, tout est là. Sa mère porte la robe blanche de l’été précédent. Rien, ou presque rien, n’a changé, sauf ce silence au détour d’une canne à pêche au fond du garage ou d’une casquette oubliée sur le porte-manteau. Juste un petit silence, on fait comme si tout était comme avant.
Il a suffi d’une petite phrase, au moment du déjeuner, pour une histoire de mains sales, une petite phrase qui a dégénérée en remarques acerbes et répliques insolentes, une petite phrase de rien du tout :
— Tu ne me parlerais pas comme ça si ton père était là !
Alice a claqué la porte et s’est assise les yeux secs et le cœur dans la gorge, au fond du jardin. Son grand-père, dans un soupir, s’est levé et est venu s’asseoir à côté d’elle sur le bord de la pelouse. Il se heurte au mur qu’elle a dressé d’un bloc, en fixant, mutique, la rangée d’hortensias.
Il se sent fautif depuis ce matin de mars où il est entré dans la chambre d’Alice pour lui raconter que son père était parti. Parti où ? Elle n’a rien écouté, ni l’accident ni le coma. Elle savait bien avant, elle avait vu les yeux rougis de sa grand-mère, les conversations à voix basses, suspendues, soudain. Alors, quand il était enfin venu lui dire avec mille précautions, elle ne l’avait pas écouté. Cela faisait des jours qu’elle se débattait seule avec son chagrin, ses pensées magiques et ce petit espoir. Elle lui avait renvoyé par son silence la lâcheté de toutes ces journées à ne rien dire, ces journées d’abandon.
À trop vouloir la protéger, ils l’avaient contrainte à se bâtir des murs pour se protéger d’eux.
Alice s’en veut de le voir s’éloigner un peu plus triste, mais elle est empêchée, leur chagrin lui fait peur. Alors, elle se sent comme l’enfant fautive, étrangère à leur chagrin, honteuse d’être orpheline.
Si ça se trouve, ils ont tout inventé, il n’est juste pas là. Alice n’a rien vu de sa mort, ni corps, ni cercueil, ni fleurs, ni couronnes, ni même la poussière éparpillée au vent.
Alors Alice ne pleure pas.

***

Elles arrivent à la plage, Alice, sa mère et sa grand-mère ; Alice n’a toujours pas dit un mot. À l’arrière de la voiture, elle a fixé le paysage pendant le court trajet et maintenant elle regarde sa mère qui, gravement, pose les sacs de plage, déploie les serviettes, ouvre le parasol.
Il fait beau, comme tous les jours cet été, comme tous les jours l’année dernière…
Alice jette sa robe dans le sable, court vers la mer et plonge dans la première vague. Plus tard, elle remonte, un peu blanche, un peu grelotante – même au cœur de l’été, la mer en Bretagne est toujours un peu fraiche –, sa mère lui tend distraitement un peignoir. Alice se tait. De toute façon, sous le parasol, personne ne fait attention à elle, trop occupé à cette sempiternelle conversation, l’accident, l’absent, ce fils, ce mari, parler à perdre haleine du manque inconsolable.
Toute cette douleur la terrorise, Alice tremble et il ne s’agit plus de la fraicheur de l’eau.
Alors elle se lève, dit qu’elle va rejoindre des amies dans une de ces tentes en toile rayée de bleu et blanc plantées depuis des lustres, à l’abri de la digue. Sa mère hoche la tête et Alice s’éloigne.
Elle marche sur le sable en évitant les serviettes étalées, les seaux et les râteaux abandonnés, elle se retourne de temps en temps. Sa mère ne la regarde pas. Alors, elle accélère le pas, elle court maintenant, jusqu’à la portion de plage dans le prolongement de la lettre « R » de la grande enseigne de l’hôtel « Royal », qui se dresse le long du remblai.
Alice s’assied sur le sable, les genoux sous le menton. Elle vient là tous les jours depuis le début des vacances. Elle est au rendez-vous, comme l’année dernière. « Je vous retrouve plus tard sous le R du Royal », promettait toujours son père.
C’était bien avant cet hiver de malheur.
Elle reste là, assise, sourde au brouhaha des cris des enfants, des appels de leurs mères, des vagues qui se brisent, et des mouettes criardes qui volent en piqué.
Pourquoi devrait-elle croire tout ce qu’on lui a dit, puisque ce qu’on lui dit est si insupportable ? Alice se réfugie dans la sorcellerie familière : si le garçon, là-bas, rattrape le ballon, son père va apparaitre en haut de la plage.
Elle n’y croit pas vraiment, c’est comme malgré elle. Quoi que fasse le garçon, elle ne se tournera pas.
Butée, Alice recouvre machinalement ses pieds de sable, elle le tasse violemment et les recouvre encore. À regarder la plage, rien n’a vraiment changé, rien ne change jamais : toujours les mêmes enfants qui creusent les mêmes fossés, construisent les mêmes châteaux qui, indéfiniment, s’engloutissent dans les vagues montantes, les mêmes adolescents se cherchant, se trouvant, filles jetées à l’eau poussant les mêmes cris, et les mêmes anciens, la mer à mi-mollet, surveillants les marmots qui remplissent leurs seaux pour les verser plus loin, sur le sable mouillé, dans le cycle infini des recommencements.
Elle sait confusément qu’il ne viendra pas. Elle se sent responsable du chagrin de sa mère. Elle ne lui parle pas, elle ne veut rien savoir pour rester concentrée et ne jamais laisser à la réalité le dernier mot. Que n’éclate jamais la pauvre petite bulle qui flotte, intemporelle, sous le R du Royal.
Si le garçon rattrape le ballon, elle va se retourner.

***

Elle a fermé la porte de son appartement et elle s’est dirigée vers la plage. Au bout de son bras, un fauteuil pliant à l’armature rouillée et au tissu rayé de couleurs disparues. Et, pendant à l’épaule, un vieux cabas de toile.
Cela fait vingt ans qu’elle descend à la plage les après-midi de la mi-juillet quand la mer est montante.
Elle marche en chaloupe, à chaque pas son pied se pose pesamment à plat sur le trottoir, et elle avance ainsi dans une danse lourde.
Elle arrive sur la digue et regarde la foule, avant de descendre les quelques marches jusqu’à la plage.
Elle n’enlève pas ses chaussures, bottillons noirs sur bas de contention. Elle se sent si vieille dans sa robe noire, corneille de malheur dans la volière des insouciants. Elle avance lentement sur le sable brûlant au parfum de monoï, ses chevilles se tordent ; alors elle relève la tête pour regarder le chemin qui reste à parcourir.
Elle ira s’asseoir, toujours à la même place, sur cette portion de plage, devant l’hôtel Royal.

***

Alice frissonne, le soleil est derrière un gros nuage blanc qui passe lentement, et elle guette au loin, de l’autre côté de la plage, la lumière qui revient en glissant sur le sable.
Et pour se réchauffer, elle agite ses jambes et creuse de ses talons de profonds sillons dans le sable devenu humide. Sa peau brûle, elle continue quand même, la douleur la rassure.
— Va plus loin, tu me déranges à remuer ainsi…
Alice relève la tête et écarte la mèche qui tombe sur son visage. Personne sauf une vieille dame assise sur un siège bas, qui regarde au loin.
— Tu n’as pas d’amis ? Il y a plein de gosses de ton âge sur cette plage, qu’est-ce que tu attends ?
Alice lui dirait bien que la plage est à tout le monde, et que si ça la gêne elle n’a qu’à rester chez elle, et que de toute façon, elle ne bougera pas. Mais elle se tait en repliant ses jambes sous son menton, butée. Elle regarde vers le large, le nez dans les genoux. Elle ne veut pas se faire d’amis, elle veut être seule. C’est tout.
Alors la vieille se radoucit :
— C’est vrai, ça ne me regarde pas !
Non, ça ne la regarde pas, ça ne regarde personne. Tout l’hiver, elle a envoyé balader la famille, l’infirmière scolaire, le médecin, le proviseur, et sa clique, alors ce n’est pas cette vieille qui va s’en mêler.
Mais, malgré elle, dans un regard en biais à travers ses cheveux, Alice dévisage la vieille dame : elle a la peau pâle et flétrie encadrée de cheveux noir corbeau qui laissent entrevoir dans une large raie la peau blanche du crâne. Des vêtements si noirs qu’Alice ne distingue pas s’il s’agit d’une robe, d’un chemisier ou d’une paire de rideaux, des collants noirs épais et des chaussures noires fermées par de gros lacets noirs.
Elle se tourne vers Alice qui ne voit plus alors que son regard d’un bleu si pâle qu’il pourrait disparaitre. La vieille ne sourit pas et son regard s’éloigne pour reprendre le large.
La mer est déjà au pied du petit rocher noir, il est temps pour Alice de rejoindre sa mère. Va savoir pourquoi, elle lance un « Au revoir ! ».
La vieille ne répond pas, juste un demi-sourire, plutôt une crispation.

***

Alice s’endort le soir en rêvant à son père, debout en haut de la grande plage, il semble marcher vers elle, mais toujours il s’éloigne.

***

Le lendemain, Alice, sous le R du Royal, attend sans se l’avouer la vieille dame. Et quand elle l’aperçoit du coin de l’œil, marchant cahin-caha, elle replonge son visage contre ses deux genoux pliés, indifférente et aux aguets.
Elle la voit qui s’installe juste un peu plus loin, sans le moindre regard. Alors Alice glisse sur le sable, jusqu’au transat rouillé aux couleurs passées.
Elles sont là, silencieuses, l’une regardant au loin et l’autre renfrognée qui recouvre inlassablement ses pieds de sable. Alice n’ose rien dire, mais la vieille reste muette, alors elle se lance :
— Bonjour…
La vieille ne répond pas, alors elle continue :
— Je ne suis pas toute seule… En fait, j’attends quelqu’un…
Le regard bleu la scrute dans un vague sourire, Alice continue :
— Enfin, pas vraiment…
Il y a un silence et la vielle, sans quitter la ligne d’horizon, lui répond :
— Moi aussi, je n’attends pas vraiment quelqu’un.
Alice, toujours les bras croisés sur ses genoux, regarde la vieille dame par-dessus le pli de son coude. Elle ne sait pas si elle a vraiment compris ce qu’elle vient d’entendre, mais elle sent que cette vieille dame n’est pas ordinaire.
Elle se tait, les confidences ne se provoquent pas.
La vieille dame commence doucement, sans la regarder, comme si elle ne parlait que pour elle :
— J’attends mon fils…
— Il est parti nager ?
— Oui, il y a dix ans. Une journée de juillet, il est parti nager, il le faisait tous les jours et moi je l’attendais à la maison ; à l’époque, je ne descendais plus à la plage depuis longtemps, trop chaud, trop de monde, trop de sable.
Alice lèche doucement le sel dans le pli de son coude sans quitter des yeux la vieille, qui continue de sa voix calme :
— Comme il ne rentrait pas, je suis retournée sur la plage, il n’y avait plus personne. Là où je suis assise, il y avait ses vêtements, son pantalon, sa chemise… il manquait ses chaussures…
— Et tu penses qu’il est parti, ailleurs.
— Non, il s’est noyé.
— Mais ses chaussures ?
— Il a dû les laisser plus loin, la mer les a emportées aussi…
— Mais ce n’est pas sûr, il pourrait revenir…
La vieille dame tourne son regard bleu vers Alice :
— Il ne serait pas parti comme ça.
— Alors quoi ?
— Il s’est noyé…
— Mais ce n’est pas sûr…
— La mer l’a englouti, c’est ainsi.
Le vent s’est soudain levé, et la mer s’écrase maintenant dans le fracas des vagues et les éclats de joie. Alice demande :
— Pourquoi tu viens ici ?
— Parce qu’il me manque et que je n’ai nulle part ailleurs où le retrouver.

***

Alice regarde le croissant de lune, il fait chaud, elle a du mal à s’endormir.
« Il ne serait pas parti comme ça », a dit la vieille dame. Son père non plus ne serait pas parti sans finir l’histoire du chat jaune sur le toit de la maison rue du Cap Fréhel, sans une dernière blague, imaginer encore les ombres du soleil couchant, de l’autre côté de la plage, sans…
Alice s’endort le visage plein de larmes, et le chat jaune vient se lover sur le bout de son lit.

***

Le lendemain, Alice guette l’arrivée de la vieille dame, elle est impatiente. Alice qui fuit les autres depuis des mois, qui crie en silence « ne vous approchez pas, ou je tire à vue », Alice attend cette vieille dame dont elle ne sait rien, sauf qu’elle vient à la mi-juillet quand la marée monte, pour se rapprocher de son fils disparu sur cette portion de plage juste sous le R du Royal.
Alors, quand elle aperçoit la silhouette noire sur le remblai, elle court vers elle, la soulage de son siège pliant, et la précède en sautillant jusqu’à leur place habituelle.
Au milieu de cette plage joyeuse, elles sont assises, côte à côte :
— Et toi, tu attends qui ?
Alice hésite, et comme elle sauterait du grand plongeoir, elle répond :
— Mon père. Enfin, c’est un peu comme toi, je ne l’attends pas vraiment.
— Il est parti ?
— Il m’a plantée.
Il y a un silence, pas un silence lourd, mais un moment apaisant. La vieille dame a tourné la tête et la regarde, Alice continue :
— Il m’a planté, tu comprends, il a disparu, comme ça, sans rien finir…
— Il n’a peut-être pas eu le temps.
— Il a laissé plein de petits fils invisibles, des histoires, des jeux, des baisers. Des fils suspendus, pas cassés, non, suspendus dans le vide…
La vieille dame lui sourit, elle soupire, une grande aspiration comme si elle voulait y engloutir sa propre tristesse pour écouter Alice :
— J’ai le vertige quand j’entends les « plus jamais », les « désormais ». Je me bouche les oreilles, je ne veux rien savoir de ce que vit ma mère et tous les autres, je ne veux rien savoir du chagrin des autres, il me fait peur.
Alice se tait un long moment avant de continuer :
— Toi, tu ne sais rien de ce qui est arrivé à mon père, mais tu comprends pourquoi je viens ici, même si je sais bien que ça ne sert à rien, que c’est comme ton fils, il ne viendra pas, puisqu’il est mort…
Alice se tait, elle a le cœur qui bat, elle se mord les lèvres. C’est la première fois qu’elle a prononcé le mot tabou, celui qu’elle refuse d’entendre depuis des mois.
Mort.
Elle est submergée par une émotion qui la bouleverse et la libère à la fois, comme un ruisseau qui se remet à couler quand on l’a débarrassé des branchages qui l’empêchaient.
Alors la vieille dame se lève, plie son siège et pose sur Alice son regard bleu :
— Adieu Alice !
— À demain.
— Peut-être pas…
— Pourquoi ?
— Tu n’as plus besoin de moi.
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COLOMBE · il y a
Merci pour ce récit captivant où l'émotion est omniprésente
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Kevin NGAHANE · il y a
Merci... Très émouvant
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Sylvie Legendre · il y a
Belle évocation de la mort des proches. Votre écriture est très cinématographique , tous les sens st sollicités, très émouvant.
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Pénélope · il y a
De l'importance de ne pas tenir à l'écart de la mort quand elle est là. Rien n'est plus dur que le mystère comme si la chose ne nous concernait que de loin et que l'on est incapable de supporter la tristesse qui est nécessaire et peut être partagée.
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Veronique Gallevier · il y a
C'est exactement ça, merci pour votre commentaire.
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Olivier Descamps · il y a
Vivre un deuil est un long chemin... chacun en conçoit le chemin... Bonne finale
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Constance Delange · il y a
un trés joli conte
bravo

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Sabela Gomez · il y a
Beau texte, merci
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Liane Estel · il y a
Savoir - ou pouvoir - accepter… Dure réalité. Il faut du temps, en effet, pour réaliser que "plus jamais"... Texte très prenant.
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Aubry Françon · il y a
Une rencontre empreinte d'une humanité rare, pudique et sans mièvrerie avec, en toile de fond, ce sujet si délicat qu'est le deuil. Bonne finale.

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