Sous le linceul

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"L'homme est une création du désir, et non pas du besoin" Gaston Bachelard  [+]

Je suis agent immobilier. Je n'y connais rien en musique. Encore moins en histoire. C'est pourquoi, lorsque Francis Clermont me contacta pour « évaluer leur domaine », j'étais un peu gêné. Je savais qu'il était pianiste et que sa femme, Marie, était violoniste, mais je n'étais jamais allé à l'un de leurs concerts. Comme tout le monde, j'avais appris que la soeur de Marie, Fanny Deglia, avait mis fin à ses jours dans des circonstances dramatiques entourées d'un certain mystère. On n'a jamais retrouvé son corps. Fanny Deglia avait disparu, laissant juste derrière elle une lettre où elle annonçait son intention de se suicider. Le monde de la musique avait été bouleversé. Fanny Deglia était, elle aussi, une grande artiste. Elle jouait, je crois, du violoncelle. Mais, je le répète, je n'étais jamais allé les écouter. 

Les deux soeurs étaient jumelles. De vraies jumelles. Il paraît que la ressemblance était frappante. Mais, d'après les journaux, elles se produisaient rarement ensemble. On m'a dit qu'elles auraient pu former avec Francis Clermont un trio, mais qu'elles avaient choisi finalement une autre voie. Chacune d'elles jouait séparément, accompagnée ou non par le pianiste. Certains s'étaient étonné de cette décision. À leur place, j'aurais aimé, je crois, jouer avec mon frère jumeau si j'en avais eu un et si nous avions été musiciens. Mais elles préféraient jouer chacune séparément avec Clermont. Et lui, avec laquelle des deux soeurs préférait-il jouer ? Avec Marie, très certainement, sinon, il ne l'aurait pas choisie pour épouse. Il est vrai que l'on peut s'accorder dans la vie sans nécessairement s'entendre sur scène... Et inversement. Enfin... je crois. 

Le château était à une trentaine de kilomètres de mon agence. Je dois dire qu'il valait le détour. Je n'étais pas mécontent de m'éloigner de la ville, tant la chaleur de ce début d'été était pesante. 

Je fus reçu très aimablement par le couple. Clermont me fit entrer dans un vaste salon, orné de boiseries et de tapisseries. Ça m'a semblé être des tapisseries modernes, mais là aussi, je n'y connais rien. Nous nous sommes assis dans des fauteuils profonds, dans ces fauteuils d'où, une fois assis, on a du mal à se relever. Marie Clermont nous rejoignit. Je me levai maladroitement et m'en voulus d'être aussi gauche. Marie Clermont était ravissante, d'une beauté dont on peut dire qu'elle est parfaite, son visage oval était extrêmement régulier, mis en valeur par de longs cheveux blonds qui l'encadraient comme un écrin encadre un diamant. Ses yeux étaient d'une étonnante pâleur bleue. On la sentait à la fois fragile et forte. Je ne peux pas le dire autrement. C'est ce que j'ai ressenti. Je n'ai pas le talent d'un écrivain pour la décrire.

Clermont me fit « l'article » de la propriété. Il se tenait très droit, les bras négligemment posés sur les accoudoirs de son fauteuil. Même assis, il ne perdait pas un pouce de sa taille. Il bougeait à peine lorsqu'il parlait. Son visage, très allongé, était lui aussi très régulier. Il plongea son regard dans le mien.

« - Nous avons été séduits par le cadre. Vous verrez le parc... On ne sait pas où il finit et où commence la campagne. Tout a été dessiné, modelé, travaillé par la main de l'homme. Pas un pouce du paysage qui n'ait été domestiqué, ordonné, humanisé. Tout semble naturel, pourtant, rien n'est naturel.

Le château, c'est presque le contraire. On s'y perd, on a du mal à s'y orienter. C'est une alternance d'espaces clos et d'espaces ouverts, d'espaces privés et d'espaces publics. Mais les notions de « privé » et de « public » n'avaient pas le même sens à l'époque de sa construction qu'aujourd'hui.  Au rez-de-chaussée, l'ordonnancement des pièces est classique, une enfilade de grandes pièces comme celle-ci, conçues pour de fastueuses réceptions, avec de savants jeux de glaces et de fenêtres. Aux étages, c'est tout autre chose. Au fil du temps, les chambres ont été réaménagées, et du coup, on trouve quantité de recoins rebelles à la symétrie. On s'attend à des chausse-trapes, des pièges, des oubliettes. Mais vous verrez cela toute à l'heure.

Autrefois, nous donnions des concerts dans le parc. Nous n'avons plus le coeur d'en donner... Depuis la disparition de ma belle soeur - vous l'avez appris, je suppose... »

Je pris un air attristé pour montrer que j'étais au courant en effet. Une ombre voila le regard du pianiste, mais il détourna très vite les yeux et marqua une pause, dirigeant son regard vers le parc au delà des portes-fenêtres. Maria profita de cet instant pour prendre la parole. 

«  - Ma soeur me manque énormément, Monsieur. Je m'en suis toujours voulu de ne pas avoir pris la mesure de son état. Bien sûr, je la savais fragile. Mais je ne me suis pas rendu compte à quel point elle souffrait...

- Chérie, crois-tu que ce soit le lieu et le moment de faire des confidences. Tu vas embarrasser Monsieur... »

J'avoue que je l'étais. Marie Clermont ne me connaissait pas. Je venais ici pour affaire. Mais elle sembla soulager de me faire cette déclaration...

« - Elle était parfois « évanescente », je ne trouve pas d'autres mots. Je la revois, ici même, dans ce salon, s'absenter brusquement de la conversation. Nous avions remarqué qu'elle manquait parfois de concentration, n'est-ce pas Francis ?

- Non, je ne le trouve pas particulièrement. Je crois qu'elle « s'absentait », comme tu dis, mais pour se concentrer au contraire. Elle semblait à l'écoute d'une partition intérieure. Elle s'interrogeait beaucoup sur son jeu.

- En concert, c'est exact, elle était très concentrée. Les critiques ont été parfois un peu sévères avec elle. Ils lui reprochaient un jeu un peu trop appuyé.

- Je n'ai jamais été d'accord avec eux, chérie. Je trouve au contraire qu'elle avait un jeu d'une extraordinaire élégance. Toi-même tu l'as dit...

- Oui, bien sûr. Mais, il n'en demeure pas moins que ma soeur était une grande romantique, et que son jeu s'en ressentait. Tout le monde se souvient de son interprétation des sonates pour violoncelle de Chopin. A croire qu'elle jouait pour quelqu'un en particulier. Peut-être pour toi qui l'accompagnais... 

- Chérie !

- Elle n'a pas choisi le violoncelle par hasard. Elle l'avait choisi pour son grain qui rappelle la voix humaine. Et cette voix réclamait un écho.

Ma soeur a toujours été une inconsolable amoureuse, n'est-ce pas Francis ? Et cela depuis son adolescence. Mais les critiques se sont lassés de son jeu languissant. Elle-même le reconnaissait. Finalement, c'est elle qui a mis fin à sa carrière.

- Elle aurait pu, elle aurait dû continuer. Elle avait un talent fou. Elle s'était mise au violon, elle aussi. Bien sûr, elle maîtrisait cet instrument beaucoup moins bien que toi, mais néanmoins, elle parvenait à en tirer de beaux effets.

- Oui, mais tu as bien remarqué qu'elle dépérissait. Nous ne pouvions plus rien pour elle. Si ce n'est la prendre avec nous. Vous n'avez aucune idée de la vie qu'elle nous a fait mener.

- Tu exagères... 

- Pas du tout, elle évoquait sempiternellement un amour de jeunesse... Ah ! Comme elle l'a aimé cet amour. 

- Qu'elle a fini par rencontrer, je crois...

- Oui. Elle disait que c'était son complément. Lui aussi était pianiste. Mais elle ne partageait rien avec moi, ni les répétitions, ni les repas, ni les concerts. Elle vivait à l'étage.

Toutes les deux, nous voulions devenir solistes. Pour les violonistes qui sont nombreux, ce n'est pas chose aisée. Ils trouvent une place dans un orchestre, mais quant à devenir concertiste ! Les violoncellistes sont moins nombreux. On repère peut-être plus facilement les talents. A dire vrai, on ne peut imaginer jumelles plus dissemblables. Nous étions toutes les deux très différentes, malgré notre ressemblance physique.

- C'est exact. Toutes les deux, vous étiez très attachantes, mais il se dégageait de Fanny quelque chose que je ne suis pas prêt d'oublier. 

- C'est gentil pour moi.

- Je crois qu'il n'y a pas lieu d'en prendre ombrage puisque c'est toi qui vis avec moi. Ce n'est pas le résultat du hasard, chérie.

Mais revenons à l'objet de votre visite. Ce que je vous propose, poursuivit Clemont en se tournant vers moi, c'est que vous passiez un moment dans le parc pour vous imprégner de l'atmosphère. Puis nous vous ferons visiter le château. De fond en comble. Ce que nous vous demandons, c'est une estimation de sa valeur. 

- Ce n'est pas tant que nous voulions vendre. Encore que... Mais vous pourriez rester dîner, nous pourrions parler de tout cela à table.

- Très bonne idée. Ma femme aimerait connaître la valeur du domaine. Faites le tour de la propriété, pendant que nous répétons. Chaque jour nous nous exerçons, même si nous ne donnons plus beaucoup de concerts. Nous avons choisi aujourd'hui une sonate de Beethoven. Rendez-vous ici dans deux heures. »

Heureusement, personne ne me demanda si je connaissais les sonates de Beethoven. J'aurais été sacrément ennuyé. J'acceptai néanmoins l'invitation et allai me promener dans le parc. 

Le soleil était abrutissant, mais les allées étaient ombragées. L'allée principale menait à une grande pièce d'eau. Les jardins de différents styles valaient le détour, tout comme la charmille. Il y avait mille endroits où se cacher, mille endroits où se perdre. Je ne sais pas pourquoi, mais je me mis à penser à Fanny Deglia. Je l'imaginais marchant dans les allées du parc, hésitant sur le chemin à prendre, s'asseyant un instant, comme je le faisais moi-même, sur un petit banc en bois, laissant reposer son  bras sur le dossier, épanchant son coeur en son for intérieur. Sa silhouette était élancée, légère. C'est du moins l'idée que je me faisais d'elle, telle que Marie Clermont me l'avait présentée. Elle était « évanescente » avait dit celle-ci. Mais elle était sûrement d'une beauté lumineuse. Qu'était-elle devenue ? J'avais du mal à penser qu'elle avait disparu.

Le temps, à rêver à cette ombre, passa assez vite. A l'approche du château, j'entendis les musiciens jouer. Je n'y connais rien, mais finalement, j'aimais assez. Et je regrettais vivement de ne m'être jamais intéressé à la « grande musique », comme pourtant mes parents me l'avaient conseillé. J'étais, oui, je crois que je peux le dire, j'étais impressionné.

Je les attendis au salon, comme Clermont me l'avait dit. Ils arrivèrent ensemble, se tenant par la main. Clermont dont la silhouette s'étirait comme un jour sans fin, dominait de bien plus d'une tête sa femme, mais c'est sûrement sur elle que devaient se porter les regards lorsqu'ils entraient en scène. A mon avis.

« - Restez, restez assis. Alors, vos premières impressions ? 

- Le parc est splendide. Combien d'hectares fait-il ?

- Je ne l'ai jamais su exactement, mais c'est sur le titre de propriété. Voulez-vous  visiter le château ?

- Si tu permets, chéri, je ne vous accompagnerai pas. Je suis fourbue. La chaleur ! Mais nous aurons tout le temps de parler au dîner. »

J'avais déjà une petite idée de la valeur du domaine. Clermont allait m'apporter des éléments chiffrés, mais il ne me semblait pas inutile de « sentir l'atmosphère » pour en faire un argument de vente auprès d'éventuels acheteurs au cas où le couple déciderait de vendre. 

Je suivis Clermont. La cage d'escalier était monumentale. Le premier étage était finalement lui aussi assez classique, bien qu'en effet les pièces fussent de dimensions différentes et que les unes fussent pourvues d'une salle d'eau et d'autres pas. Il y avait bien quelques recoins perdus, mais l'ensemble était assez simple : un vaste couloir avec de part et d'autres des chambres. Le pianiste insista pour me les montrer une par une. Chacune était meublée « simplement », si je peux utiliser ce mot pour un mobilier qui datait des temps anciens. Je veux dire qu'il y avait peu de meubles, des commodes rustiques malcommodes, des armoires dont les portes grinçaient, des bois de lit genre « lit Napoléon », mais rien qui ne fut luxueux ou pratique. Le papier peint semblait beaucoup plus récent, encore que... Chaque pièce avait une couleur dominante. L'une des chambres cependant était fermée à clef. Clermont parut contrarié. Il s'excusa de ne pas les avoir sur lui. « C'est sans doute Marie qui les a ». 

Puis nous montâmes au second étage. De l'escalier principal partaient plusieurs  volées de marches qui desservaient plusieurs corps du bâtiment. C'est là en effet que l'on se perdait un peu. Les combles avaient dû être aménagées à des époques différentes, pour des affectations différentes, chambres de domestiques, cabinets de travail, remises. Il y avait à mon avis des espaces perdus, des sortes de débarras, des greniers en sous-pente. Les chambres étaient coquettes, plus petites, plus basses, plus intimes aussi que celles du premier étage. A l'évidence, la hauteur de plafond était nettement inférieure. J'en fis la remarque.

« - Vous savez, autrefois, comme je vous l'ai dit, les notions d'espace privé et d'espace public étaient très relatives. Ce n'est que plus tard que l'on a aménagé des chambres sommaires, dénuées de confort, pour les domestiques tandis que les « maîtres » se sont retirés dans leur appartement privé au premier. Beaucoup plus tard encore, on les a transformées en pièces à vivre, confortables pour les membres de la famille. Voilà des décennies qu'il n'y a plus de domestiques à demeure. Nous avons recours au service d'un traiteur les rares fois où nous recevons. Je suppose que ce soir, ce sera le cas. Marie cuisine peu. Elle est très fatiguée en ce moment. Un rien l'épuise. A part la musique... »

Il s'arrêta comme pour tendre l'oreille. Puis reprit.

« - Ma belle soeur avait « annexé » cet étage. C'était son territoire. Elle s'y retirait pour y dormir, certes, mais aussi pour y lire et surtout pour y jouer de son instrument. Le silence qu'elle a laissé en partant me pèse. Quand elle jouait, le son nous parvenait, très affaibli certes, mais tellement lié, tellement léger. Elle jouait avec beaucoup de retenue. Ce que vous entendez là, c'est ma femme. Elle aussi a été une grande virtuose. Malheureusement, depuis la disparition de sa soeur, son jeu est moins limpide. Vous entendez, là, le violon ? »

Une mélodie nous parvenait en effet du premier étage. Je n'y connais rien, mais aux différentes reprises effectuées par l'artiste, je me rendais compte combien ce morceau devait être difficile à jouer. 

« Autrefois, elle aurait interprété ce passage sans difficulté.

- Ça me semble très beau. Malheureusement, je ne connais pas grand chose à la musique. »

J'étais ému, plus que je ne l'aurais crû. Ce que j'entendais me séduisait en effet. Et bien que l'artiste, visiblement, rencontrait des difficultés, je trouvais son interprétation, comment dire ? Aérienne, malgré des a-coups et des trous d'air. 

- Elle joue quand même très bien. C'est vrai. Descendons. Nous n'allons pas tarder à passer à table. »

Aussitôt que nous prîmes place, Marie Clermont me posa la question.

«  - Alors, qu'en pensez-vous ? Vous croyez que l'on peut trouver un acquéreur. Question de prix, vous allez me dire.

-  Généralement, ce genre de domaine s'achète sur un coup de foudre...

- En fait de foudre. Nous allons être servis. »

De fait, le ciel s'était considérablement obscurci. L'orage menaçait.

« - Il va tomber des trombes d'eau. Si vous voulez, vous pouvez passer la nuit ici. La chambre d'ami est prête. Elle est toujours prête. Ce n'est pas que nous recevons beaucoup.

- A propos, ma chérie, c'est toi qui à la clef de la chambre bleue ?

- Bien sûr, c'est moi. Tu sais bien que j'y ai mes habitudes. C'est là que je m'entraîne. 

- Et tu t'enfermes. 

- Non, je la ferme quand je la quitte. Tu comprends, j'y laisse mon violonce... mon violon. »

Clermont renversa son verre en voulant prendre le bras de son épouse, assise en face de lui. Celle-ci eut un petit mouvement de recul. 

« - Il faut mettre du sel. Mets du sel. Ça partira au lavage » 

Puis Marie Clermont se tourna vers moi en souriant 

« - C'est notre rouge. Quand nous avons acheté le domaine, nous avons acquis les vignes qui en ont toujours fait partie. Nous en avons confié la gestion à un viticulteur du coin. Nous produisons - il produit - deux qualités de rouge. Francis, ressers toi et ressers nous, s'il te plait. Celui-ci est de qualité supérieure. »

Je me laissai resservir dans un de ces grands verres à Bourgogne. Je venais de vider le précédent. Marie posa à peine ses belles lèvres sur le rebord du sien... Le vin contribuait à me détendre. Je quittai mon rôle d'agent immobilier, et après une courte hésitation, je m'élançai.

« - Nous vous avons entendue tout à l'heure. Vous répétiez, je pense.

- Je répète tous les jours. Pour ne pas perdre le doigté. Tous les instruments à cordes nécessitent énormément d'efforts, d'entraînement, de patience. 

- C'était très beau, très doux. Et pourtant, j'imagine que ce doit être d'une terrible difficulté.

- La violon ne pardonne pas. Mal joué, c'est insupportable. 

Qu'est-ce que vous pensez de notre château ?

- Il est superbe. Vous n'aurez, je pense, aucune difficulté à le vendre.

- Si nous le mettons en vente. Nous y sommes très attachés. Ma soeur aussi y était attachée. »

Il tombait au dehors des trombes d'eau. On n'y voyait à peine à dix mètres. Marie Clermont renouvela son invitation, me proposant de rester passer la nuit. J'acceptai. Après une dernière dégustation, accompagnée des commentaires de Marie, nous nous séparâmes. On me conduisit à la chambre d'ami, au premier étage.  

Une fois dans le lit, il me sembla que le couple avait repris ses répétitions. Une mélodie me parvenait. Elle me semblait plus grave, plus sourde que ce que j'avais entendu avant le dîner. A dire vrai, je crois même que l'on n'entendait qu'un seul instrument. Le contraste entre le déchaînement de l'orage et le rythme lent de la musique avait quelque chose d'apaisant. Je me sentais à l'abri. A l'abri de tout. Je me laissai bercer et finis par m'endormir.

Je fus réveillé par une soif terrible, une soif comme rarement j'en avais connu. Bien qu'elle me l'eut proposé, Marie avait oublié de me laisser une bouteille d'eau. Je résolus donc de descendre à la cuisine, en essayant de ne pas faire trop de bruit. Il fallait descendre l'escalier monumental, traverser le hall. J'avais remarqué qu'il était encombré de statuts, de fauteuils, de canapés. 

Je me frayai donc un chemin à la lueur de mon portable et là, je la vis. Il y avait une silhouette allongée sur un canapé. Une longue silhouette enveloppée d'une longue robe blanche. On aurait dit un linceul. Un instant, je la crus morte. 

Je m'approchai. Fanny sursauta. Car, c'était Fanny, cela ne faisait aucun doute. 

« - Ah ! C'est vous ! Je me suis endormie. Ça m'arrive souvent. Je descends à la cuisine boire un verre d'eau, puis je m'assieds un instant pour contempler le paysage à travers les fenêtres. Avez-vous remarqué que, de cette porte-fenêtre, on a une très belle vue sur l'horizon et le ciel ? Francis est couché. J'ai voulu profiter de la fraîcheur enfin retrouvée. Je suis venu contempler les éclairs.  Vous avez vu, celui-là. Impressionnant. Les gens ont peur de l'orage. Pas moi. Enfin, si je suis à l'abri !  La nature s'exprime. Vous ne trouvez pas rassurant que la nature s'exprime ? La terre n'appartient pas qu'à nous. Vous ne pensez pas ?

- Je vous ai entendu jouer tout à l'heure. 

- Oui, il m'arrive de jouer pour moi seule. 

- C'était très beau. Très beau. Je n'y connais rien pourtant. Mais ça m'a séduit, Mademoiselle Fanny. Séduit.

- Fanny ? !

- J'aimerais tellement connaître la musique...  

- Vous m'avez appelé Fanny ? »

Oui, j'avais devant moi Fanny Deglia, retenue contre son gré ou se cachant volontairement après sa « disparition ». Je penchais plutôt pour la seconde hypothèse. Fanny s'était retirée hors du monde. Elle vivait la nuit. Et je l'avais sous les yeux.

« -Vous êtes Fanny. Je me trompe ? Vous avez disparu, mais vous êtes bien vivante.

- Je me suis endormie, mais c'est vous qui rêvez. Hélas ! J'aimerais tant qu'elle nous revienne. 

- Marie vous a décrite et c'est bien ainsi que je vous imaginais : noctambule au milieu de vos rêves. Votre soeur est très belle, mais vous avez quelque chose de plus. Et puis, il y a cette musique que j'ai entendue hier soir au milieu de l'orage. Je n'y connais rien, bien sûr, mais je l'ai préférée à ce que Marie et Francis Clermont ont joué tandis que je visitais le parc. C'était un son plus grave, plus pénétrant. Marie a évoqué tout à l'heure le grain du violoncelle. C'est vrai que ça rappelait la voix humaine. C'était du violoncelle, n'est-ce pas ?

- Oui, depuis que ma soeur est partie, je m'exerce sur le sien. 

- Il vous arrivait de vous remplacer dans les concerts ?

- Nous ne le souhaitions pas et, même, si nous l'avions voulu, nous ne l'aurions pu. Chacune avait son instrument. Moi, c'est le violon. Tenez, il est tout prêt de moi. Vous voyez que vous rêvez, vous rêvez tout éveillé. Vous êtes tombé sous le charme d'une ombre. Ma soeur avait beaucoup de charme, en effet. C'est du reste ce que disait Francis. Il en parle très bien, bien mieux que moi. J'aurais dû être jalouse. Mais j'aime trop Francis pour être jalouse. 

Vous devriez aller vous recoucher. Je vais vous chercher une bouteille d'eau. 

- Excusez-moi. Excusez-moi de vous avoir tirée de votre sommeil.

- Et moi, de vos rêves. Bonne nuit. »

Le lendemain matin, je fis un rapide compte-rendu de mes remarques sur la propriété.  J'avançai un chiffre sur sa valeur. C'était une somme assez confortable, mais j'étais sûr que le château trouverait un acquéreur. Ce fût le cas assez rapidement après la mise en vente dans mon agence. C'est moi qui faisais visiter les lieux aux acheteurs potentiels. Cela n'a pas traîné. En un mois, la promesse de vente était signée. Personne, au moment de la transaction ne demanda ce qu'était devenue Fanny, qui d'ailleurs n'était propriétaire de rien. Et moi-même, j'avais décidé de ne rien dire, j'avais décidé de laisser Fanny en paix, de ne pas révéler son existence puisque tel était son désir.

Pas un seul instant, je n'ai imaginé que Marie Clermont avait disparu. Je pensais qu'elle protégeait sa soeur qui avait délibérément rompu toute relation avec le monde extérieur. Ce n'est qu'un an plus tard qu'on découvrit son corps, lorsque les nouveaux propriétaires firent faire des travaux dans les caves. On l'identifia grâce aux traces d'une intervention dentaire qu'elle avait été la seule à subir. Clermont et « sa femme » avaient vendu « leur domaine » et s'étaient volatilisés. Le dialogue qu'ils avaient eu devant moi étaient le dialogue codé d'amants qui ont le champ libre pour la vie. Marie n'avait été qu'un obstacle passager. Quel avait été mon rôle dans tout cela ? Celui d'attester que Marie Clermont assumait son rôle de maîtresse de maison malgré les contrariétés rencontrées au cours de sa carrière. Je devais croire qu'elle protégeait sa soeur, qu'elle hésitait à vendre « le domaine » pour ne pas dévoiler son existence, et qu'elle s'y était résolue après l'avoir consultée. On comptait sur « l'apparition de Fanny » pour endormir ma vigilance. Fanny, la fragile, qui vivait la nuit et s'endormait dans un linceul de silence. Mais comment Francis Clermont et sa maîtresse pouvaient-ils savoir que j'en tomberai amoureux dès que je la verrai, moi qui n'ai jamais écouté la moindre musique romantique ? 

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Viviane Fournier · il y a
c'est beau ....la suite ne peut décevoir, on est là à tout guetter et ça, c'est l'importance des mots
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Viviane de votre commentaire. J'espère ne pas vous décevoir. Oui, l'importance des mots... vous le savez mieux que quiconque.
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Viviane Fournier · il y a
oh mais pourquoi je serais déçue ... mais non, non, j'adore votre écriture et chaque fois que je vous lis, je pars ailleurs, en plein dans l'histoire ... ce sont vos mots qui appellent ... et je n'en sais pas plus que ça, vrai ! Merci de votre réponse et belle soirée à vous !
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Gali Nette · il y a
Avec ce texte, l'intrigue me semble meilleure. Bravo.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Je partage totalement votre avis. "A toi de jouer, ma soeur" n'est pas la meilleure des quatre nouvelles que je me suis amusé à écrire avec les mêmes personnages dans le même cadre. Ma préférée est "Jeu d'ombre". En tous les cas, merci beaucoup de votre visite. Et de votre persévérance 😂.
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Gali Nette · il y a
C'est un plaisir de vous lire.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
C'est très gentil de votre part.
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Gali Nette · il y a
Je suis sincère.
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Françoise Cordier · il y a
Ma préférée de la série, par la description des lieux dans lesquels on s'enfonce avec le visiteur et par la rencontre avec Fanny émergeant de "son linceul de silence". Superbe...
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Françoise de ce commentaire. Cette nouvelle est la dernière de la série.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Après "Jeu d'ombre" et "Un clone disparaît", "À toi de jouer, ma soeur", cette nouvelle met en scène les mêmes personnages, trois musiciens. Seul le narrateur change et avec lui, la chute.

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