Sous la surface

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Image de Été 2013
Assis sur le pont, je patiente en attendant de percer à jour ce mystère aussi épais que l’obscurité qui m’entoure. Pour seule lumière les astres, tâches scintillantes aussi petites que nombreuses. Autour de moi, le silence, le vent et le clapotis de l’eau sur la coque. J’attends.
Face à moi se dessinent progressivement les contours d’une montagne et je devine la lune en pleine ascension du sommet, juste derrière. L’air est tiède. Une lumière rouge incandescente, celle de ma cigarette. Je fume pour passer le temps et rester éveillé.
Pas d’autres sources de lumière. Pas de phare, je suis sur un lac. Lac entouré de montagnes qui seront bientôt baignées de lumière blanche. Déjà une semaine que je passe mes nuits à veiller, surveillant la surface lisse et opaque de cette étendue d’eau en attendant que ça vienne rompre le charme et la réalité.

C’est étonnant à quel point ce cadre se transforme en passant du jour à la nuit. Avec le soleil on se sent en vacances. Avec la lune on se sent prêt à chavirer dans le fantastique, comme unique témoin de ce monde nocturne et morne. Le vent dans les haubans et à présent le chant répétitif des grillons diffusent une ambiance tranquille et inquiétante, cet équilibre pouvant être rompu à tout moment, par lui, par elle ? En tout cas, c’était vivant.
Quand c’est apparu, j’avais onze ans. Aujourd’hui, vingt ans plus tard, je reviens pour m’assurer que ce n’était pas un rêve et je suis bien déterminé à l’avoir ma réponse. Pas pour le photographier et passer en héros éphémère dans un magazine que personne ne prend au sérieux. C’est juste pour moi, cet adulte qu’un enfant d’onze ans cherche à convaincre. Alors je suis là, sur ce bateau emprunté à un ami pêcheur de la famille avec des vivres, des livres et des cigarettes. J’attends.

J’attends avec la patience de l’adulte que je suis devenu et avec l’exaltation de l’enfant que j’étais. Avec le scepticisme des grands et l’acharnement des petits à penser que tout est possible. A onze ans je grandissais dans ce village sur la berge et je n’avais peur de rien. J’allais sauter des falaises avec les grands, même si ça m’était formellement interdit. Je pêchais les écrevisses à la main et à la lampe torche, j’attrapais les gros crapauds pour effrayer les filles et des couleuvres pour les mettre dans les barques des pêcheurs qui nous criaient dessus parce qu’on pêchait les écrevisses à la sauvage.
Je me prenais pour Tarzan en me balançant dans les branches du saule pleureur avant de me jeter en bombe dans l’eau. Je formais des escadrons de la mort avec quelques copains, attendant les touristes égarés pour les prendre en embuscades et ne les laisser repartir qu’une fois leur canoë rempli d’eau. Dans nos Optimists nous dissimulions des armes à eau et nous nous approchions des dériveurs pour les asperger après les avoir dessalés, de vrais pirates d’eau douce.
Quand un orage éclatait, nous allions nous baigner. Les autres restaient sur le bord, moi je nageais en m’éloignant des berges, me rapprochant le plus possible des éclairs qui offraient un fascinant spectacle en déchirant le ciel assombri.
Quand j’avais onze ans, la nuit je fuguais en douce de ma chambre pour aller nager dans ce silence amplifié par le brouhaha des longues journées. J’allais chaque fois un peu plus loin, m’amusant à repousser ma peur de l’obscurité et de la solitude. C’était mon monde et je me fondais en lui. Je profitais de chaque seconde avec mon lac sachant que la douce saison ne durerait pas, que la liberté et la nudité s’achèveraient avec l’été. Il faudrait alors remettre des chaussures et des vêtements de plus en plus chaud, prendre le bus, aller à l’école, cet univers bétonné.
Quand j’étais fatigué de nager, je me reposais en planche sur le dos. J’observais le spectacle des étoiles, les oreilles bercées par le bruit sourd de l’eau et de ma respiration. Là, j’avais l’impression d’être au centre de l’univers, d’être l’univers...

Une nuit, c’est alors que je baignais dans cette plénitude que je l’ai senti. En réalité, j’ai senti un fort courant sous moi, une masse d’eau qui se déplaçait. Pas comme lorsqu’il y a du vent ou qu’on lâche l’eau du barrage. C’était autre chose. Je suis revenu à la verticale dans l’eau, j’ai observé autour de moi, rien.
Refusant de céder à la panique que j’avais si bien apprivoisée, je me suis mis à nager doucement pour regagner la berge. Je la distinguais mal, la lune n’était pas au rendez-vous. Elle avait probablement finalement daigné se rendre à celui que lui avait fixé le soleil, comme dans la chanson. Je savais qu’il me faudrait bien dix minutes pour rejoindre la terre ferme. Pendant que je nageais je commençais à douter de ce que j’avais senti, tout était normal à présent. Instinctivement je continuais à nager à un bon rythme en direction du bord. Sous l’eau, j’ouvrais les yeux mais l’obscurité y était plus dense encore qu’à l’extérieur.
Et puis de nouveau, j’ai senti ce courant sous mes pieds. J’ai accéléré, mais plus qu’un courant, ce fut une chose qui entra physiquement en contact avec moi, avec mes plantes de pieds et qui me propulsa d’un bond, d’un bon mètre en avant.
Là mon cerveau s’arrêta net, relayé par tous mes membres. Comment fait-on pour prendre ses jambes à son cou dans l’eau ? Enfin j’arrivais sur la berge, je scrutais un instant le lac qui me parut égal à lui-même et sans demander mon reste, j’ai filé à la maison.
Seulement dans l’affolement, j’avais laissé mon pyjama sur la berge. C’est comme ça que ma mère su pour mes escapades nocturnes et je me pris un torrent de remontrances et un déluge de fessées. Mais ce n’était rien à côté de ce qui s’était produit dans l’eau. Je n’en parlais cependant pas à ma mère ni à personne, j’allais passer pour un menteur, on allait encore me traiter de monsieur qui fait son intéressant.
Le lendemain, debout face à mon océan d’eau douce, les fesses cuisantes suite à la punition maternelle, je regardais la vie s’agiter gaiement sur la surface en pensant qu’il y avait pourtant quelque chose là-dessous. Plus gros qu’une anguille sous roche. En voyant la vie suivre son cours dans l’insouciance estivale, je ne pouvais m’empêcher de remettre en doute ce que j’avais senti sous mes pieds.
Lorsque ma mère se fut un peu calmée, passant entre les mailles du filet, je renouvelais mes fugues, mais cette fois à bord d’une barque. J’ai ramé jusqu’au milieu du lac et j’ai attendu. Seulement je me suis endormi. Au petit matin j’ai dû rentrer bien vite et ce fut juste. Je venais de me glisser sous le drap quand ma mère a ouvert la porte pour me dire debout, qu’elle n’allait pas le répéter.
La nuit suivante, j’y suis retourné avec mon réveil. Il sonnait toutes les trente minutes. Comme il ne se passait rien, je décidais d’appâter le monstre en laissant pendre mes jambes dans l’abîme du lac, m’obligeant à penser qu’il s’agissait d’un monstre végétarien comme Maman, et pas d’un monstre aux crocs acérés comme celui du chien du chasseur toujours attaché et hurlant à la mort chaque fois qu’on passait devant.
Et puis le réveil a sonné. J’ai ouvert les yeux et à côté de la barque qui semblait à présent minuscule, une colline avait surgit de l’eau. Une colline lisse et noire comme la surface du lac, luisant de la même façon sous les rayons de la lune. Elle me dissimulait la berge. Je restais interdit. S’offraient deux choix, m’approcher en quelques coups de rames ou déguerpir vite fait en la contournant, ramant sur la pointe des pieds.
Aujourd’hui je choisirais la seconde option, mais à onze ans j’étais une tête brûlée, bien que passant tout mon temps dans l’eau, alors je me suis approché.
Du bout de la rame, j’ai touché ce que j’imaginais être son dos. Tout doucement d’abord puis en renforçant la pression. La peau était dure mais élastique. A un moment, je me suis demandé si ce n’était pas un bateau pneumatique renversé mais c’était trop gros. Tout à coup la masse s’est mise à respirer. Moi j’ai arrêté. J’ai entendu un son sourd que je n’avais entendu ni sur terre ni dans l’eau, et la masse s’est enfoncée tout doucement dans le lac jusqu’à disparaître totalement. Elle s’est fondue dans le liquide et j’ai attendu sans bouger sur la barque, une vieille canne à pêche pour toute défense, aux aguets. Je l’ai vue ressortir de l’autre côté de la barque quelques mètres plus loin et replonger dans un bruit assourdissant. Une vague a roulé jusqu’à moi et j’ai dû m’accrocher fort à la barque pour ne pas basculer dans l’eau.
Le matin, j’ai tout raconté à ma mère. Elle m’a encore grondé mais cette fois la punition n’a pas été une bonne fessée mais un déménagement express. Elle décida pour mon bien, et pour emménager avec le nouvel homme de sa vie, de quitter les berges du lac et de s’installer à des kilomètres d’ici, m’arrachant à mon univers, à mon enfance.
A ce jour, il n’y eut pas une seule nuit où je n’ai pas repensé à cette rencontre onirique, elle me hante et aujourd’hui je reviens avec mes yeux d’adultes pour donner une substance, quelle qu’elle soit, à cet étrange souvenir.
Dans la nuit tiède, bercé par le clapotis de l’eau et mes souvenirs d’enfance, j’attends en fumant que tu te matérialises.

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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Un lecteur de Short Edition · il y a
Quel talent! Excellent! Je le dis comme je le pense, j'ai adoré. Merci Claire de me rappeler combien l'imaginaire est un magnifique pays. ENCORE... Longtemps que l'on ne s'est pas donné de nouvelles toutes les deux, mais celle-ci est magnifique et tout à coup tu me manques. Merci encore
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Ana Siu · il y a
Tu ganarás!!
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Clarita Pourtier · il y a
gracias amiga!! ojala...
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Creedo McLean · il y a
Hummm.... C magnifique :) tini
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Clarita Pourtier · il y a
mercixxxxxxxxxxxxxxxxxxx a tous!
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Nath Vola · il y a
a voté
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Un lecteur de Short Edition · il y a
beau, énigmatique, c'est comme si on y était!
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Jean Louis Clement · il y a
Bravo Claire! Bientôt la gloire......
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Christiane Mathiou · il y a
je te dis M.... c'est toi la meilleure BIZ.
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Oré Grx · il y a
kikou clarita .belle plume ;)
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Magali Wellems · il y a
Cette petite histoire m'a sortie de mon quotidien un instant. Merveilleux. Merci.

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