Soshi

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

Image de Printemps 2016
Un jeune moine d’une contrée éloignée du Tibet, penché sur une planche de bois, très appliqué, gravait au couteau le texte suivant :

« Tu es la prêtresse de l’amour, Soshi. Chaque passage dans tes limbes me conduit au nirvana. Quel est donc ton secret ? J’ai beau essayer de garder les pieds sur terre mais à chaque fois la même féerie. Je vole par-dessus les nuages. Tu me fais oublier mon corps qui succombe aux délices des plaisirs glissant sur la soie immaculée de tes draps. Tes doigts sont magiques. Ta langue est si agile que je ne respire plus qu’à travers les pores de ma peau qui se tend au point de rompre jusqu’au moment où mes sens explosent. Du sommet de notre envol, seule maîtresse à bord, tu amorces l’atterrissage par ton souffle sur ma bouche. Enfin, dans une dernière étreinte, tu me ramènes à la vie terrestre en humectant mes lèvres de ton élixir. Tes yeux noirs si profonds me sortent du trou où tu as enfoui les derniers vestiges de ma nature humaine. En toi, je monte aux cieux, par-delà les cimes de mes cratères. Ces moments de fulgurance amoureuse, dans la lave des sentiments, réveille en moi le volcan, cette force immergée que je ne retrouve que dans le creux de tes reins, le velours de tes mains et la chaleur de ta bouche. »

L’observant depuis plusieurs minutes, un vieux moine dégingandé finit par l’aborder :
— Qu’écris-tu Fleur de Lotus, tu sembles absorbé dans un monde qui n’est pas le tien ?
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça Grand Maître ?
— Tu as l’air si mélancolique !
— J’écris l’amour absolu, celui qu’aucun temple, ni lumière, ni dieux ne pourront combler du manque qu’il procure. Quand on y a goûté, on ne sait plus s’en passer !
— Qui est cette merveille qui a su créer tant de trouble dans ton cœur au point de détourner tes yeux de l’essentiel, comprendre le monde et le servir par tes prières et ta compassion.
— Elle me porte là où les hommes n’existent plus. Me croirez-vous si je vous dis qu’elle m’entraine dans un monde où je suis libéré de toutes mes chaînes. L’extase qu’elle provoque dépasse tout ce que j’ai pu atteindre par la méditation et la lévitation.
— Diable mon jeune apprenti, faudra que tu me la présentes, à mon grand âge où chaque seconde perdue est une seconde jamais retrouvée, ta concoction amoureuse pour atteindre les limbes de l’esprit, me serait d’un grand secours.
— Ne vous moquez pas de moi Grand Maître, mon cœur est aussi lourd qu’une enclume et j’ai de plus en plus de mal à élever mon esprit sans passer par les voies de ses caresses.
— Que j’imagine exceptionnelles pour te mettre dans un état pareil.
— Elle s’appelle Soshi, c’est une jeune servante qui travaille pour notre Vénéré. Elle n’a pas le droit de parler ni de le regarder. C’est en évitant son regard que nos yeux se sont croisés, c’est en évitant de parler que nos langues se sont mélangées.
— Notre Vénéré est ainsi le principal responsable de ta mésaventure, Fleur de Lotus. Je compte réunir le Conseil des Sages pour remettre en cause sa légitimité. Nous ne sommes pas loin de le destituer ! ironisa malicieusement le vieux moine.
— Je compte l’épouser, Grand Maître.
Le vieux moine bouddhiste éclata de rire, il se mit à applaudir à pleines mains. Tout ce bruit soudain dans ces lieux la plupart du temps si silencieux rameuta la majeure partie des occupants du Monastère qui accouraient effrayés ou hilares, selon leur nature ou l’objet de leur dernière occupation qui avait programmé leur esprit.
— Venez mes frères, apprenez la bonne nouvelle, Fleur de Lotus va se marier !

Un charivari innommable s’installa dans la petite pièce exiguë du temple où s’agglutinèrent bientôt l’ensemble des moines présents dans les murs de l’enceinte. Le frère Fleur de Lotus était devenu complètement fou, il était tombé amoureux de Soshi la jeune servante du Vénéré qui comme chacun sait, puisait une grande partie de sa spiritualité dans les soins qu’elle lui apportait.

Le Grand Maître comprit soudainement qu’il était allé trop loin dans ses railleries vis-à-vis de Fleur de Lotus. Les moqueries se transformaient en une séance d’humiliation publique. Il avait mis, sans s’en rendre compte, son jeune apprenti au pilori de la vindicte populaire. Il calma les troupes et les dispersa en culpabilisant fortement sur ses bas agissements. Fleur de Lotus s’enfuit et s’enferma dans sa cellule pour pleurer.

Celui-ci se réveilla en pleine nuit par un bruit sourd qui se propageait sous son lit. Il quitta sa natte et se mit à quatre pattes pour voir d’où il provenait. Un visage rayonnant s’approcha et l’embrassa à pleine bouche. Il tenta vainement de reconnaître Soshi mais il s’agissait d’une autre servante. Elle se montra docile et câline. Ses gestes lents et lascifs eurent raison de la légère résistance qu’il opposa dans un premier temps. Il s’abandonna rapidement dans un duel qu’il savait perdu d’avance. Les doux gémissements de sa partenaire lui rappelèrent ô combien Soshi portait haut le don de soi au point d’en oublier ses propres plaisirs et de satisfaire ses propres désirs. Ces ébats d’une toute autre nature lui firent comprendre que Soshi n’appartenait à personne et qu’aucun homme n’avait le droit de s’octroyer son exclusivité. Elle représentait l’incarnation de l’absolu, d’un bonheur que seul l’instant ne pouvait produire et qu’aucune mémoire ne pouvait emprisonner. Après plusieurs étreintes, la jeune servante quitta le lit de Fleur de Lotus. Elle déambula nue dans le couloir encore engourdie de ses orgasmes quand elle croisa le regard du Grand Maître qui lui souriait. Il lui glissa quelques pièces dans la main avant qu’elle ne disparaisse définitivement du Monastère.

— Bonjour Fleur de Lotus, tu as l’air épanoui ce matin.
— Oui grand Maître, en peu de temps, j’ai aimé être aimé puis j’ai aimé aimer.
— Et qu’as-tu préféré mon fils ?
— Le plaisir que l’on reçoit n’a pas de prix quand il est offert sans rien attendre en retour. C’est également vrai pour celui que l’on donne.
— Tu es jeune Fleur de Lotus, penses-tu que l’amour charnel est le seul susceptible de satisfaire tes besoins ?
— Bien-sûr que non, mais le trouble qu’il provoque n’a pas son pareil. Les hommes et les femmes ont en leur possession un pouvoir énorme qu’ils ont décidé de structurer à travers des institutions et une morale. Je crois que ce modèle de vie ne me conviendrait pas. Soshi incarne la liberté. Cette femme que j’ai comblée de tout ce que mon corps pouvait lui offrir incarne également ma liberté. Ce que mon esprit va chercher au-delà des corps pour alimenter mon désir de liberté n’est que l’expression de l’Amour. Je pense qu’un moine a besoin de connaître l’autre au-delà de son corps parce que celui-ci est limité à des échanges de fluides. Le secret de Soshi est de maîtriser ces fluides au point de prendre possession de l’esprit de celui qu’elle entreprend. Le Vénéré a compris son pouvoir et l’utilise pour s’approcher encore plus près de la Vérité.
Le Grand Maître changea de ton, d’une voix mal assurée et triste il annonça :
— Soshi est morte cette nuit, on a retrouvé son corps dans la fontaine du jardin d’hiver. Le Vénéré est souffrant, son chagrin est si grand qu’il ne s’en remettra probablement pas. Un aigle géant trône sur le rebord du puits qui jouxte la fontaine. Frère Or du Temps pense y avoir aperçu une fleur de lotus qui renferme un objet. Le prédateur empêche quiconque d’approcher menaçant de le défigurer de ses griffes acérées.

Fleur de lotus était effondré, des larmes coulaient le long de son visage défait. Il se dirigea sans entrain vers le puits pour découvrir ce que cachait la fleur de lotus repliée. Le grand aigle disparut au moment même où Fleur de Lotus entra dans le jardin d’hiver. Il souleva délicatement la fleur de lotus et la déplia. Il découvrit un cœur chaud baignant dans un petit récipient transparent. Son regard pointa le corps allongé de Soshi. Son sourire béant mais figé le glaça, elle avait fait don de son cœur.

Au même instant, le gong du monastère sonna le glas et un brouhaha se fit entendre à l’entrée de l’enceinte. Instinctivement, Fleur de Lotus y accourut et ne fut pas étonné de trouver une veille femme hideuse mourante soutenue par deux paysans mongols réclamant une aide inespérée.

La greffe du cœur de Soshi sur cette vielle femme prit miraculeusement. Une aura majestueuse entoura cette femme charismatique qui devint la confidente et la première conseillère du Vénéré Fleur de Lotus qui prit ses fonctions peu de temps après la mort de son prédécesseur. Les règles de vie monacales évoluèrent avec le nouveau Vénéré qui portait une attention singulière au rôle des femmes dans la société d’une manière générale et au sein de son institution plus particulièrement. Les moines purent se marier ou vivre des aventures selon leur nature ou l’objet de leur dernière occupation qui avait programmé leur esprit...

Les moines vouaient un culte très spécifique à la déesse Soshi qui incarnait à travers ses fluides et ses prédispositions au don de soi la Vérité Divine : la femme était l’avenir de l’homme...

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Un petit mot pour l'auteur ? 32 commentaires

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Shinji11 S · il y a
J'ai absolument et résolument apprécié votre écrit , sur le fond et la forme style fluide précis qui porte le lecteur ... Du grand art vraiment. :-)
Merci pour cette lecture .
Du coup je ne peux que très modestement vous inviter sur ma page ...
Belle journee

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Pensées Légitimes · il y a
Un commentaire bien agréable, merci ...
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Shinji11 S · il y a
C'est vrai .
Juste si vous avez le temps je vous orienterai sur deux textes hors compet récents sensations et sensations partagées ... Merci bcp

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Yannickclaude · il y a
Bonjour .J'ai un sushi en bocal
je suis en finale Fanart Harry Potter avec un dessin Allumés du bocal
Voici le lien si cela vous tente
http://short-edition.com/oeuvre/strips/allumes-du-bocal-28
Merci ...Yannick

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Kev Lad · il y a
Merci, merci pour se conte merci pour cette lecture que j'ai pu faire
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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour ce commentaire enthousiaste !
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Kev Lad · il y a
Merci, merci pour se conte merci pour cette lecture que j'ai pu faire
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Kev Lad · il y a
Très très beau
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Guy Bellinger · il y a
Un très beau conte asiatique, où la spiritualité ne se résume pas à quelque obéissance mécanique à des dogmes et à des rites. Que l'accession des moines à l'Amour avec un grand A passe par l'amour charnel et la dévotion de la femme est une idée audacieuse que certains intégristes feraient bien de méditer.
Pourriez-vous déployer tout l'Amour qui est en vous en lisant (et peut-être en l'approuvant) de ma propre participation au Prix de Printemps, "Fatum" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/fatum-1/votes) ?

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Pensées Légitimes · il y a
Merci, l'écriture a cet avantage de dépasser les réalités ... ou de les rattraper. Je ne manquerai pas de vous lire
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Keith Simmonds · il y a
Recherché d'absolu, un dépaysement bien dessiné! Bravo! Mon vote!
Mon poème, Un linceul blanchi, est en compétition pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016. Merci de le soutenir!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1

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Pensées Légitimes · il y a
merci
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Philip Kie · il y a
Donner, recevoir, à deux ça marche mieux. Vive les femmes !
Un hymne qu'elles méritent.

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Pensées Légitimes · il y a
Un cri du cœur, merci !
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Isabelle Lambin · il y a
Un voyage dépaysant
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Pensées Légitimes · il y a
à portée de tous ! Merci
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Jean Calbrix · il y a
Bravo, Pensées Légitimes, pour cette nouvelle qui nous transporte dans un ailleurs féerique. Un pur dépaysement. Mon vote.
Vous avez aimé mon fauteuil, aimerez-vous ma pie ? : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pie-5

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Pensées Légitimes · il y a
merci pour votre commentaire, même si le vote n'a pas suivi, c'est l'intention qui compte ... ! L'histoire (en poésie) du fauteuil m'avait effectivement ravi , allons voir si la pie m'enchante...
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Pensées Légitimes. Je vous renouvelle mes remerciements pour l'intérêt que vous avez porté à ma pie. Elle est en finale et cherche un nouveau soutien. Le lui offrirez-vous ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pie-5 Merci d'avance.
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Jean Calbrix · il y a
Un oubli (il faut m'excuser, c'est mon grand âge !). Voilà, c'est réparé !

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