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SOS

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Prijgany

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Je suis indigné.
Cette indignation ne date pas d'hier. Probablement, demain, après-demain, je le serais autant.
Puisqu'il en a toujours été ainsi, pourquoi jeter dès à présent mon dévolu sur le papier ? Suis-je en ce moment plus décomposé que ces trois dernières années ? Peut-être ; en tous cas, je me sens à bout. Je n'en peux plus. La force me manque de crier, de hurler mon mécontentement.
Le fait de troubler la douce quiétude des passants ne résoudrait pas mon problème. Aussi est-ce par écrit que je tiens à m'exprimer. Je désire que l'on sache ce que je ressens au plus profond de moi. Bon sang, qu'avons-nous fait au ciel, pour que l'on nous ignore autant ? Pourquoi tant parler des autres, des S.D.F - Sans Domicile Fixe -, et nous laisser sur la touche comme des vulgaires torchons ? Pour quelle raison ne parle-t-on jamais des C.D.F ? - Cents Domiciles Fixes -. Pas un journal ne nous mentionne, portant la preuve que nous existons, que nous sommes faits de chair, d'os, et d'eau, comme tout le monde. J'ai l'impression qu'on ne veut pas de nous. Ah, que ma femme et moi sommes bouleversés.


Depuis quelques temps, nous ne savons plus où donner de la tête. Hier soir, nous avons encore changé de domicile à plusieurs reprises. Où dormir ? Quel endroit choisir ? Pourquoi celui-ci plutôt qu'un autre ? Cent lieux de résidence... N'y-a-t-il personne sur cette terre, aucune organisation humanitaire susceptible de nous comprendre ?
Je ne vais pas étaler notre vie au grand jour, mais... ah, qu'il est difficile de se confier, de se plaindre... Tant pis, je me lance. Ainsi, chère lectrice, cher lecteur, prenez connaissance du fait suivant : hier, nous étions le dix neuf janvier ; il devait être vingt deux heures. Après une petite balade en Rolls à Versailles, puis du côté du bois de Boulogne, nous nous sommes retrouvés au 1, place Vendôme, deuxième étage ; un petit appartement de quatre cents mètres carrés, bon chic, bon genre, meublé comme il se doit. Avons-nous dormi une heure ? Je m'interroge, et puis... dormi... somnolé, plutôt. Le simple fait de frôler la combinaison en satin de ma femme, m'a rappelé que j'étais comme elle, un véritable iceberg sexuel à la dérive. Et le timbre de cette voix, de sa voix... murmure effacé d'une sainte, attendant de recevoir l'extrême onction. Ma femme était-elle en train de se résoudre à tendre la main à ce qui guettait de l'autre côté ? A Dieu, ce Dieu à elle ? J'ai aussitôt réagi ; "Ça ne va pas Alberte-Rolande ?" "Pas assez sûrement", m'a-t-elle répondu, d'une voix cassée, étranglée. "Vous sentez-vous à votre aise ici, Edouard-Georges ?" A-t-elle poursuivi ; "Bof !" lui ai-je répondu. ; "Si nous nous rendions avenue Foch ; peut-être que là-bas..." ; "Essayons... Je vais faire venir un taxi, mon petit amour". Alors nous nous sommes rendus avenue Foch ; un bel appartement, mais un peu étroit, d'après nos amis, les De La Chalbodière, lotis comme nous le somment, qui compensent leur mal être en prenant des anxiolytiques à tour de bras.
Seulement deux heures se sont écoulées, lorsque Alberte-Rolande est intervenue à nouveau : "Rue de la Paix, Edouard-Georges, ne penseriez-vous pas que... qu'à cet endroit nous fermerions au moins un œil ? Rue de la Paix, au grand calme." ; "Au numéro 22 ?" ; "non, au 7 ! Vous savez, le triplex que nous a offert votre neveu Guillaume pour sa fête, l'an dernier..." M'a-t-elle conseillé. Ayant pour seuls compagnons nos petits sacs de voyage en cornes de banane chargés à l'excès de cartes bancaires, nous nous sommes déplacés en taxi jusqu'au numéro 7 de la rue de la Paix. Seulement, la rue de la Paix restera toujours la rue de la paix. Ainsi, selon une certaine logique qu'il vous est peut-être difficile de comprendre... dans la demi-heure qui a suivi, plus exactement, sur les coups de deux heures du matin, sous une pluie fine, nous avons quitté le sept pour le 22. Là, nous avons emprunté l'ascenseur qui nous a mené au quatrième étage. Sur la terrasse, nous nous sommes rendus ; de là, nous avons vu, déambulant sur les trottoirs, quelques groupes de piétons ; un jeune homme et une jeune fille se sont arrêtés pour s'embrasser tendrement ; ma femme a aussi aperçu deux clochards ; "Eux au moins, Edouard-Georges, n'ont pas de bâtiments sur leurs épaules ; ils n'ont aucun domicile fixe", m'a-t-elle lancé la larme à l’œil.
Après une quinzaine de minutes passées entre deux pots de fleurs, nous sommes allés nous coucher. J'abrège, mais... à trois heures vingt précisément, entendez-vous, nous étions dans le quartier du Marais. Un petit sept cents mètres carrés, sorte de vieille usine réaménagée comme ça se fait maintenant, endroit assez spacieux ma foi, par rapport à celui de l'avenue de Breteuil. Mais ça n'allait pas mieux. A quatre heures dix, le taxi nous a conduit au 6 de la rue Monge, dans un petit deux pièces du genre Garden Center ayant gardé des traces de la révolution française sur les pans de mur. Il n'y avait même pas de grooms pour nous accueillir. Enfin... Dès six heures, direction le 17, rue de Rivoli ; dernier étage ; un petit bain de pied dans la piscine couverte et hop, au lit. On tourne et on se retourne sans compter, et à sept heures dix, précipitant les couvertures au bas du lit, je me suis jeté sur le téléphone ; "un taxi, vite, pour la rue Georges Clémenceau..." ; Alberte-Rolande a tout de suite acquiescé.

Des êtres torturés, des lions en cage, voilà comment je nous vois ; jamais tranquille, sans cesse en mouvement ; la nuit, mais aussi au cours de la journée ; nous ne savons plus où aller. De grâce, parlez de nous dans la presse, parlez des C.D.F., ne nous laissez pas tomber ; on ne demande pas grand-chose ; un peu d'estime voilà tout ; ont-ils tous des œillères, ces journalistes, ces professionnels, qui entretiennent l'actualité ? Pourquoi toujours rédiger dans un sens qui place les plus munis au premier échelon d'une échelle qui compte bon nombre de barreaux ? Car nous autres ne sommes pas méchants, dans le fond, même si nous gardons un aplomb un peu hautain. Est-ce de notre faute ? Grand papa et grande maman nous dépassaient grandement à ce propos ; une histoire de gêne, voilà tout. Et puis nous sommes généreux. La preuve, il y a de cela quelques jours, j'ai croisé un S.D.F ; je lui ai remis cinq cent euros ; plaçant une main sur son épaule droite, je lui ai chuchoté à l'oreille : "Vous avez de la chance, cher monsieur, car vous au moins, on vous considère : vous existez !" Et bien, le cher homme en question a baissé honteusement la tête. Je l'ai senti frissonner un bref instant ; il a eu pitié de moi, j'en suis certain. Puis il s'est éloigné avec élégance ; une démarche quasiment surnaturelle ; j'ai bien cru qu'il marchait sur un tapis de velours. Certes, il était à l'aise dans ses vieux baskets ; du coup, j'ai observé mes mocassins faits sur mesure, cousus Good Year évidemment, comme une cloche en train de s'observer dans la glace en écoutant un air de Debussy.

C.D.F ; quelqu'un peut-il comprendre ce que ce sigle recèle ?
(Au fait, si d'aventure il vous arrive de croiser des gens qui présentent un statut quelque peu analogue au notre, n'hésitez pas à nous tendre ce petit billet qui rassure, ce petit quelque chose qui nous donnerait la marche à suivre, des ailes pour pouvoir vivre dans des conditions moins pitoyables. A l'avance, merci du fond du cœur. Merci. Merci. Merci, d'exister, ne serait-ce que pour nous, les C.D.F).
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Je suis trop triste, mon coeur se serre. Soulageons les CDF , chargeons nous de 99 domiciles ! ( Un pour moi quitte à faire !).
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Prijgany · il y a
Je propose une suite Patricia pour la st valentin : deux, sans domicile fixe, autrement dit bien sûr : 200 domiciles fixes. Pire que l'autre ; tu l'écris celui-ci ? Allez vas-y Patricia ; tu as mon feu vert.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Je ne dis pas non mais pour Saint Valentin 2017.
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Prijgany · il y a
Oh toi alors... rire.
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Mirgar · il y a
De l'humour caustique pour ce texte original...Y a rien à faire, la misère reste beaucoup plus médiatique...+1
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Mirgar · il y a
Pour échanger, j'ai quelques textes récents sur ma page, si le cœur vous en dit...
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RKJ · il y a
Combien pour le sac en cornes de banane ? :-)
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Celine · il y a
Superbe Indignation Prijganyenne
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Prijgany · il y a
Merci Céline ; tu trouves pas qu'ils devraient m'offrir un de leurs appartements avec ce que j'ai pondu là ? Et puis ça les mettrait tranquille, n'ayant plus que 99 abris.
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MissFree · il y a
Oh les pauvres... C'est dure la vie de cents domiciles fixes...;-)
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Prijgany · il y a
Oui, moi je les plains tu sais.
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Pingouin · il y a
Fabuleux l'humour sous-jacent qui anime ce texte. J'en redemande.
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Prijgany · il y a
Merci pingouin ; sympa ; oui je vais essayer de faire encore mieux la prochaine fois.
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Cajocle · il y a
A mourir de rire Edouard
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Prijgany · il y a
"je prépare un autre : deux, sans logis (200 logis).
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Joëlle Brethes · il y a
Franchement, je vous plains ! Si ça peut vous rendre service, je veux bien échanger mon carton contre n'importe lequel de vos appartements... Et si vous avez encore un petit billet de trop, vous me trouverez dans mon carton, justement (un grand et costaud : il protégeait un frigo américain de Darty ! ) sous le Grand Pont ; ça vous permettra d'ailleurs de le visiter !
;-)
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Prijgany · il y a
Rire ; ah, comme j'aime délirer Joëlle ; ma tasse de thé (faux, je préfère le café restretto).
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Joëlle Brethes · il y a
Et menteur par dessus le marché ! ;-) ;-) ;-) Ah ! ces rupins ! ;) ;) ;)
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Granydu57 · il y a
Une fois de plus il fallait y penser : CDF, cela me fait rire. Pour la petite histoire en face de chez moi vit un majordome à la
retraite, les très riches sont en effet bizarre et ne vivent pas dans le mème monde que nous d'après quelques anecdotes qu'il
ose raconter et tout ce que l'on n'ose pas dire...Tout un monde décalé, bien vu Yves. +1

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Prijgany · il y a
Merci Grany ; chouette que ça fasse rire ; c fait pour ça...
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Sylvie Loy · il y a
Elle est géniale cette nouvelle ! Inédite ! Tu me fais rire: c'est rocambolesque et j'adore cet absurde de situation. Tu devrais la présenter pour le concours.
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Prijgany · il y a
Refusée Sylvie ; voilà pourquoi elle se retrouve ici ; tant pis.
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Dolotarasse · il y a
L'argent ne fait pas le bonheur... et l'amour ne s'achète pas ! Pauvre CDF ;-) + 1
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Prijgany · il y a
Oui, on a pitié d'eux quand même...
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