Sorcières.com

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Humour et originalité au menu dans cette histoire de jeunes sorcières. Le ton est magnifiquement maîtrisé, tant dans sa légèreté que son

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Mahana te Miti - AOC n°56  [+]

Image de Printemps 2020

http://www.librairiemirage.com

« Bienvenus, habitants du Sidh, sur le site surnaturel de la librairie Mirage, tenue par Christiane Balincourt, sorcière agréée.
Vous trouverez ici tous types de livres rares, exotiques, interdits, ensorcelés et autres originalités, disponibles à la demande ou sur commande.
La preuve de votre appartenance au Peuple du Dessous vous sera demandée pour tout achat d’un article de catégorie 3 ou supérieure.
Si vous souhaitez nous rencontrer, physiquement ou ésotériquement, l’onglet contact vous permettra de trouver notre adresse à Paris, ainsi que la signature de notre présence psychique.
La librairie et tout son personnel vous remercient de votre visite. »

Voilà, ça devrait faire l’affaire. De toute façon, ce n’est pas comme si j’étais payée pour ce boulot. Et puis ma mère est incapable de faire la différence entre le site internet d’une librairie et une page Facebook, alors bon… C’est d’ailleurs pour ça que c’est moi qui m’y colle.
Christiane, ma mère, tient cette librairie depuis qu’elle a dix-huit ans et elle en est très fière. La prunelle de ses yeux. Pas comme moi. Il faut savoir aussi que, dans la famille, on est sorcières de mère en fille depuis plus de trente générations. Autant dire, un paquet de temps. Et puis il y a eu moi. Une défaillance dans l’arbre généalogique, sans doute. Car moi, Eleanore, seize ans et toutes mes dents, fille de sorcière, petite-fille de sorcière, etc. je n’ai hérité absolument aucun des dons familiaux. Mais vraiment aucun, pas le moindre talent pour la sorcellerie. Je ne suis pas capable de lancer ne serait-ce qu’une incantation mineure ou de fabriquer un gri-gri de démangeaison. Pas même une petite potion de rien du tout. Pourtant, n’importe quel imbécile avec une recette et les bons ingrédients devrait réussir à faire une potion correcte, mais pas moi, non. Rien. Nada.
J’en ricane maintenant, mais ça n’a pas été facile au début. Quand on s’est aperçu que je n’avais pas le moindre pouvoir magique, la déception a été grande. Et si je m’y suis faite assez rapidement, ça n’a pas été le cas de ma mère. Elle n’arrivait tout simplement pas à accepter que la fille de la plus puissante sorcière de Paris, et probablement de cette moitié de la France, puisse être une banale humaine sans la plus petite capacité surnaturelle. Elle a vécu un bon moment dans le déni, essayant des incantations de plus en plus exotiques pour tenter de révéler mes aptitudes à la magie. Bien sûr, ça n’a pas fonctionné.
Quand elle a fini par se rendre à l’évidence, elle a tout simplement décidé que le reste du monde n’avait pas besoin de savoir qui j’étais. Hors de question que les autres habitants du Sidh apprennent que sa fille était une handicapée. Ce qui fait que la quasi-totalité du Peuple du Dessous ignore tout de mon existence, à quelques exceptions près, comme Fatima ou Alibert, que je connais depuis très longtemps.
En parlant de Fatima, la voilà qui vient vérifier que je ne sabote pas le travail par rancœur envers ma mère. Elle passe la porte avec grâce, grande, mince et impérieuse, ses longs cheveux flottant derrière elle. Elle me sourit, s’assoit à côté de moi et jette un coup d’œil dubitatif sur l’écran de mon ordinateur.
— Le design est pas trop mal, mais tu devrais agrandir la police de caractère. C’est quoi le mot de passe pour accéder à la partie ésotérique du site ?
— Abracadabra.
— Tu as toujours eu un humour déplorable. Garde la page de présentation, mais change la couleur de fond, c’est trop terne. Sur quoi est-ce qu’il faut cliquer pour arriver à la partie réservée au Sidh ?
— Sur le « m » de Mirage. Ça ouvre une page qui te demande le mot de passe, et si tu donnes le bon, tu arrives là. D’ailleurs, il faudra que toi et maman distribuiez les flyers à la prochaine réunion de la lune noire, et que vous disiez aux autres de faire passer le message. Ensuite, une fois sur le site, tu n’as plus qu’à faire ton choix dans les articles que propose ma mère. Je les ai classés par sujet et par dangerosité.
— Cool. Donc, si je cherche le Nouveau Recueil des Plantes Magiques des Eaux Profondes, je vais d’abord dans « botanique » puis dans « aquatique » et enfin dans « niveau 2 », c’est ça ?
— Exactement. Il y a aussi les dates et les auteurs, quand ils sont connus. Et j’ai presque fini de paramétrer la recherche par mot-clé.
Fatima me fait encore quelques suggestions, avant que nous délaissions le numérique au profit des ragots. Elle a toujours un nombre impressionnant de nouvelles croustillantes sous le coude, je me demande parfois comment elle fait et si elle n’utilise pas un peu de magie pour récolter toutes ces informations.
Fatima est ma meilleure amie et également la seule qui appartienne au Peuple du Sidh. Elle descend aussi d’une très longue lignée de sorciers, remontant à un prêtre de la IXème dynastie de l’Égypte antique, mais ses talents à elle font la fierté de ses parents.
C’est elle qui a eu l’idée de ce site internet. En moins de deux jours, elle avait réussi à convaincre ma mère que ce serait excellent pour le commerce, elle qui jusqu’ici considérait internet comme une extension de Satan (pas un si mauvais bougre, d’après m’man, mais très mal élevé). Dès le lendemain, je me retrouvai mandatée pour la création du site de la librairie, avec ses pages cachées réservées au Peuple du Dessous. Ma mère m’avait fait comprendre que je devais faire ça bien, et surtout me débrouiller sans elle vu que la technologie et tous ses dérivés sont une forme de magie qui lui reste totalement hermétique.
Un raclement étouffé au-dessus de nos têtes interrompt soudain notre conversation, suivi d’un autre. Fatima m’interroge du regard. Je hausse les épaules, passe une main dans mes cheveux.
— C’est Alibert. Ne t’en fais pas, il bouge les meubles quand il est énervé, et il a passé une très mauvaise nuit.
Alibert, c’est le vampire qui vit dans le grenier. Environ quatre cents ans, délicat, misanthrope et complètement dépassé par le siècle actuel, ce n’est généralement pas un colocataire encombrant.
— Alibert ? demande Fatima avec intérêt. Qu’est-ce qu’il lui arrive ?
— Lui et ma mère ont passé une bonne partie de la nuit à se disputer bruyamment à propos d’une des dernières acquisitions de maman. Il a fini par aller bouder en claquant la porte de sa chambre. Ça lui arrive, de temps en temps.
Je comprends mon erreur lorsque je vois une lueur s’allumer dans les yeux de mon amie.
— Un livre de Christiane ? Quel genre de livre ?
— Aucune idée, dis-je d’une voix aussi neutre que possible.
Mais Fatima a déjà bondi de son fauteuil et se dirige vers la porte.
— Je veux voir ça ! Ta mère ne rentre pas tout de suite, n’est-ce pas ? Allez, viens !
Je pense pour ma part qu’il s’agit là d’un potentiel lot de problèmes, mais je sais d’expérience que lorsque Fatima a une idée dans la tête, rien ne peut l’en sortir, surtout que ma mère a toujours des trucs assez intéressants en magasin. Je me lève donc avec un soupir de résignation pour la suivre lentement dans l’escalier. La librairie occupe tout le rez-de-chaussée de la maison où nous vivons, remplie de livres anciens et poussiéreux. Fatima n’y jette même pas un coup d’œil. Les véritables trésors sont dans l’arrière-boutique, là où maman garde les marchandises destinées aux membres du Peuple du Dessous. Fatima se met à farfouiller un peu partout.
— Aucune chance qu’il soit déjà référencé sur le site ?
— Non, je n’ai pas encore eu le temps d’enregistrer les arrivages de cette semaine.
Adossée au chambranle de la porte, je la regarde s’agiter dans tous les sens.
— Aha ! s’écrie-t-elle soudain en se redressant, un gros livre à la reliure de cuir craquelée entre les mains. Ça doit être ça.
Elle pose avec douceur l’ancien grimoire, qui doit peser un âne mort vu sa taille, puis l’époussette tendrement avec sa manche.
— Alors, voyons voir ce que nous avons là…
La couverture est d’un noir passé, avec une énorme pierre de lune encastrée dedans et aucun titre visible. Fatima tente de l’ouvrir, sans succès malgré tous ses efforts. Elle fronce les sourcils, fait une moue, puis susurre une incantation tout près des crevasses du vieux cuir. Rien à faire, le bouquin reste obstinément clos.
— Très bien, monsieur est difficile. Il va donc falloir passer aux choses sérieuses.
Elle écarte les bras de chaque côté de son corps, et commence à murmurer des paroles de pouvoir. Ses beaux yeux noirs deviennent d’un blanc laiteux, ses cheveux se dressent, formant un halo sombre autour d’elle, ses pieds décollent de quelques centimètres du sol. Ce serait très impressionnant si je ne l’avais pas déjà vu faire un bon millier de fois. Je me contente donc d’enfoncer les mains dans mes poches en mâchonnant un chewing-gum d’un air renfrogné.
Soudain, le livre se met à émettre un léger sifflement, qui s’intensifie petit à petit. Puis, avec un chuintement de gond rouillé et une lueur vaguement inquiétante, il s’ouvre lentement, ses pages défilant les unes après les autres. Alors, dans un nuage de poussière, un éclair de lumière rouge s’échappe de l’ouvrage et file vers la porte de la boutique, renversant tous les livres qui se trouvent sur son passage.
Pendant un assez long moment, nous ne disons rien, les yeux surpris de Fatima fixés sur le grimoire, et mon regard à moi parcourant d’un air ennuyé le désordre dans les bibliothèques de ma mère.
— Bon, se décide à dire mon amie, qu’est-ce que c’était que ça ?
— Aucune idée, c’est toi la sorcière. Et je tiens d’ailleurs à te signaler que c’est aussi toi qui vas ranger ce foutoir avant que maman revienne.
Fatima me lance un coup d’œil agacé avant de se pencher sur le livre. Elle marmonne, puis grimace.
— J’arrive pas à lire ce truc, viens par là !
Je m’approche avec circonspection et pose les yeux sur les textes sibyllins qui s’étalent devant nous.
— Connais pas.
— Je maîtrise l’ancien égyptien, le grec antique et le sumérien, mais ce n’est aucune de ces langues. Et toi ?
— J’ai fait latin et araméen, ma mère a insisté, mais c’est pas ça non plus.
C’est alors que, venant des profondeurs de la terre, un grondement sourd se fait entendre, aussitôt suivi par ce qui ressemble à un tremblement de terre. Le sol se met à vibrer, les murs à trembler, les meubles à bouger et les livres à dégringoler. Je me retrouve les fesses par terre, le coccyx douloureux, le genou de Fatima dans les côtes. Puis tout s’arrête.
Je me relève, aide mon amie à faire de même, puis nous nous regardons un instant avec la même pensée : qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
— Euh, Fatima ?
— Oui, je sais. Tu penses que…
— Que ça a un rapport avec l’éclair de tout à l’heure ? Oui.
— Ouais, c’est bien ce que je pensais aussi. Bon, du coup, on fait quoi ?
Nos regards se portent en même temps sur le vieux livre.
— La question, c’est de savoir ce qu’on a libéré exactement.
— Mais on comprend rien à ce qu’il y a de marqué.
— Oui, c’est un problème.
Nos yeux se croisent à nouveau, puis nous sourions au même moment.
— Alibert !
Fatima s’empare du recueil, le glisse sous son bras puis m’emboîte le pas dans l’étroite et sombre cage d’escalier en direction du grenier. Je monte les marches quatre à quatre, attrape l’échelle qui va sous les combles et tambourine à la trappe. Celle-ci s’ouvre avec brusquerie, laissant apparaître le visage aristocratique et contrarié d’Alibert.
— Quoi, qu’est-ce que c’est ? On ne réveille pas les gens à une heure pareille ! D’abord ce tremblement sorti de nulle part, et maintenant ça. Il fait encore jour.
— Je suis désolée Alibert, mais c’est une urgence. Nous avons besoin d’un linguiste.
Je vois une lueur d’intérêt s’allumer dans ses yeux fauves. Le vampire a mis à profit son immortalité pour apprendre toutes les langues, vivantes ou mortes, dont il connaît l’existence.
Au bout d’un temps de réflexion presque assez long pour être vexant, il finit par s’écarter lentement pour nous laisser pénétrer dans son antre, puis tend les mains pour s’emparer avec avidité de l’ouvrage que lui présente Fatima.
— Ah ! s’exclame-t-il triomphalement en posant les yeux dessus. Je savais bien que celui-là serait un problème, je l’avais bien dit. Un verrou magique d’une telle puissance après tout ce temps…
Il le pose sur un antique lutrin et l’ouvre avec révérence, caressant doucement la couverture de ses longs doigts fins.
— Oui, marmonne-t-il, un livre ancien, très ancien, beaucoup de puissance enfermée là-dedans…
Il continue son manège un instant, puis se met à déchiffrer.
— Alors, eruk, non, erek… utar, hmm, ce mot-là, peut-être alum ? Hummm…
Fatima et moi ne bougeons pas, attendant son verdict.
— C’est une traduction en mauvais gaulois d’un dialecte très ancien et pratiquement oublié. Un petit bijou. Attendez, j’essaye de comprendre. Souvenir… mauvais… prison ?
Soudain, il rejette la tête en arrière avec un petit cri d’animal blessé, avant de se tourner vers nous, les yeux agrandis par la terreur.
— Quand… quand vous avez ouvert ce livre, est-ce qu’il s’est passé quelque chose d’inhabituel ?
Mon amie et moi échangeons un regard gêné.
— C’est possible, avancé-je avec prudence.
Le vampire se met à trembler de tous ses membres, ce qui n’arrive normalement que lorsqu’il découvre une tache sur une de ses chemises Armani.
— Mon Dieu, fait-il à voix basse (ce qui est chez lui l’équivalent d’un juron de grossièreté apocalyptique), le tremblement de terre, je ne l’ai pas imaginé, c’était ça ? Je crois bien que vous venez de condamner Paris.
— Pardon ?
Fatima n’a pas l’air de trouver ça drôle, les lèvres pincées en une ligne fine, les doigts crispés comme si elle s’apprêtait à étrangler Alibert. Je lui pose une main apaisante sur le bras avant de foudroyer le vampire du regard.
— Est-ce que tu voudrais bien nous expliquer de quoi il retourne exactement ?
Il se laisse tomber dans un fauteuil Louis XIV avec une expression dramatique et pose un poignet éploré sur son front, comme la diva qu’il est. Son attitude commence à m’énerver, aussi je campe mes poings sur les hanches, me dresse au-dessus de lui de toute ma hauteur et prends mon visage le plus sévère.
— Alibert, tu vas nous dire ce que tu sais, ou je dirai à maman que c’est toi qui nous as incitées à ouvrir le livre.
Son air choqué est du plus haut comique. Ma mère lui file une trouille bleue.
— Tu ne ferais pas ça !
— Tu es sûr ?
Silence. Je hausse un sourcil.
— Très bien, très bien ! J’allais vous en parler, de toute façon. Vous êtes au courant, bien sûr, pour le monstre qui dort sous les fondations de la ville ?
Fatima hoche la tête avec entendement alors que j’ouvre la bouche d’un air incrédule. Hein ? Mais je ne suis absolument pas au courant d’une telle chose ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Ils m’expliquent. Apparemment, tout le Sidh (à part moi) sait que les bases de Paris ont été bâties pour emprisonner un monstre endormi, ce que ma mère n’a de toute évidence pas jugé bon de m’apprendre. Quel genre de monstre ? Aucune idée. Pourquoi est-il emprisonné ? Aucune idée non plus. Comment a-t-il été endormi ? Toujours rien. Ça fait plus de deux mille ans qu’il est là, sans bouger, si longtemps en fait que plus personne ne s’en soucie, comme s’il faisait juste partie du folklore. Bref, nous ne sommes pas plus avancés.
— Quel rapport avec l’éclair qui s’est échappé du livre ?
Alibert se racle la gorge, ce qui est peu conforme au personnage.
— Eh bien, il semblerait que ce livre ait servi de contenant à un sort de réveil conçu justement pour le monstre en question.
— C’est embêtant.
— Oui, en effet.
— Donc, le tremblement de terre de tout à l’heure ?
— Probablement le monstre qui commençait à se réveiller.
— Du coup, c’est pas fini ?
— Je ne pense pas, non. D’après ce qui est écrit ici, nous avons à peu près vingt-quatre heures pour le rendormir avant qu’il ne se libère de sa prison et ne détruise Paris.
— Ok, c’est faisable. Comment on le rendort ?
— Je ne sais pas, il n’y a rien marqué à ce sujet. Ça dit juste « voir les Dits du druide Atomix » ou quelque chose comme ça.
— Ah.
Nouveau silence. On se regarde tous dans le blanc des yeux, sans trop savoir quoi faire. Puis soudain, l’illumination. Je me précipite vers la trappe pour rejoindre ma chambre à l’étage en dessous, et reviens avec mon ordinateur portable. Alibert n’en a pas, il n’a même pas le téléphone, étant donné qu’il fait semblant d’ignorer l’existence de toute technologie datant d’après le XVIIe siècle. On notera cependant que cette aversion pour le moderne ne s’étend pas jusqu’aux vêtements.
Mes deux compagnons me jettent des regards d’incompréhension.
— Le catalogue !
Fatima comprend où je veux en venir, mais Alibert continue de me contempler avec perplexité. J’explique :
— J’ai quasiment fini de cataloguer les livres de maman sur le site. Si la solution existe, elle doit être quelque part là-dedans.
Je me connecte et me mets à parcourir le site de la librairie, encouragée par les suggestions de Fatima.
— Regarde à « monstres ». Non ? « Paris » peut-être ? « Libération de sortilège » ?
Les minutes passent, notre recherche est toujours infructueuse et Alibert commence à remettre en question mon idée de génie avec des remarques moqueuses. Et puis ensuite, il ne rigole plus du tout quand le sol se remet à trembler, pas très fort, sans violence, un peu comme une de ces machines de sport supposées vous aider à maigrir. Mais il vibre, indéniablement. Nous échangeons des regards inquiets.
— Est-ce que c’est ce que je crois que c’est ?
— Le réveil du monstre ? Probablement.
— Bon, déclare Fatima, essayons de traiter le problème de manière logique. À quel endroit sommes-nous les plus susceptibles de trouver un sort capable de rendormir un monstre gigantesque prisonnier depuis des millénaires sous Paris ?
— Le druide machin peut-être ?
— Atomix ? C’est pas bête. On aurait même dû commencer par là. Lance la recherche !
— J’ai quelque chose : Guide des anciens traités de magie, section D.
Fatima et moi nous précipitons en bas, abandonnant Alibert dans son grenier qu’il ne peut pas quitter tant qu’il fait jour. Nous nous ruons dans les rayonnages de la boutique de ma mère, bousculant les livres déjà tombés pour accéder à la section D. Chacune d’entre nous s’attaque à un bout de la section.
— Je l’ai ! crie Fatima au bout de quelques minutes.
Elle tire des étagères un livre assez miteux et l’ouvre aussitôt pour trouver le passage recherché. Elle parcourt les pages avec fébrilité. Soudain, je la vois pâlir.
— Quoi ? Fatima, qu’est-ce qu’il se passe ?
Elle me tend l’ouvrage béant. Je lis, après avoir extrapolé le sens du texte en ancien français :
« Les parchemins des Dits du druide Atomix, contenant notamment le sort de sommeil runique utilisé pour endormir dans les entrailles de Lutèce le tout dernier argelot du monde connu, ont été perdus au cours du XIIIe siècle. Aucune copie n’a jamais été retrouvée. »
Je lève les yeux vers Fatima, qui me contemple d’un air désespéré.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Un argelot, c’est… C’est une très mauvaise nouvelle.
Je ne réponds rien, perdue dans mes réflexions, les sourcils froncés, les lèvres pincées. En effet, l’argelot, sorte de gigantesque vautour psychopathe doué de pouvoirs magiques, n’est pas vraiment le genre d’animal que l’on veut relâcher dans Paris. Pendant un long moment, je cogite ferme, en silence, face à l’attente anxieuse de ma meilleure amie.
— Fatima, ta magie, elle est puissante à quel point ?
— Très puissante, la plus puissante de ma famille depuis dix générations. Presque autant que ta mère, je dirais.
— Bien, alors je pense qu’on peut tenter quelque chose.
— Quoi ?
— On va faire exactement comme Atomix : on va endormir le monstre.
— Mais on n’a pas le sortilège !
— On n’en a pas besoin. Je te l’ai dit, on ne va pas le rendormir, on va l’endormir tout court. Maintenant qu’on sait ce que c’est comme espèce, on peut en faire un nous-même, de sortilège, on n’a pas besoin de celui du druide.
— Je ne suis pas très douée en écriture de sortilège…
— Moi, si. Tu n’imagines pas combien ma mère m’en a fait inventer en espérant que ça réveillerait mes dons pour la magie. Bien sûr, ça n’a pas fonctionné, mais au moins maintenant, je maîtrise le concept.
— Mais ça ne marchera pas ! Je ne veux pas te faire de peine, Eleanore, mais tes sortilèges ne marchent jamais.
— Ils ne marchent pas quand c’est moi qui les lance. Mais si c’est toi…
Petit à petit, je vois le regard de Fatima s’éclairer.
— Ça peut réussir…
Il n’en faut pas plus. Je me mets aussitôt au boulot, papier et crayon en main, et une demi-heure après, je suis suffisamment satisfaite de mon travail pour le tendre à Fatima. Heureusement, d’ailleurs, car les vibrations du sol ont sensiblement augmenté. Mon amie me jette un coup d’œil dubitatif.
— Tu es sûre de toi ?
— Raisonnablement. De toute façon, on n’a rien d’autre sous la main.
Fatima acquiesce, puis entame, la voix pleine de pouvoir :
« Qu’au fond de la ville de Paris
L’argelot immortel repose
Et que sur le front du monstre endormi
L’oubli à tout jamais se pose. »
Nous attendons un moment, anxieuses, mais rien ne se passe. Le sol continue de vibrer et les murs de trembler. Fatima se racle la gorge.
— Bon, c’est peut-être le moment d’appeler ta mère.
Je lui jette un regard incrédule, les yeux ronds comme des soucoupes.
— T’es folle ? Tu réalises qu’elle va nous assassiner ?
— Eli, j’ai plus trop de solutions, là.
Mais je n’ai pas dit mon dernier mot. Je récupère mon ordinateur pour continuer mes fouilles sur le site, de plus en plus désespérée. Finalement, je pousse un soupir de soulagement. La recherche du mot « endormissement » a donné quelque chose. Berceuses occultes, section F.
Quelques minutes après, nous avons le livre. Le sol vibre tellement qu’on doit se tenir aux murs pour ne pas tomber. Encore un long moment de traduction laborieuse de l’araméen, puis Fatima et moi échangeons un regard sceptique.
« Pour augmenter la puissance d’un sortilège d’endormissement, liez le pouvoir des mots à celui de la musique en utilisant l’air et les paroles d’une berceuse pour enfants. Les montres en sont friands. »
Bon, et bah puisqu’il le faut. Je m’attelle à la tâche et finis par tendre à Fatima le bout de papier qui, avec un peu de chance, nous sauvera tous.
— Alors, tu vas devoir le chanter sur l’air de Au clair de la Lune, c’est tout ce que j’ai trouvé dans l’urgence.
Elle pousse un soupir.
— Très bien.
De nouveau, elle laisse le pouvoir l’envahir, commence à léviter, révulse ses yeux, dresse ses cheveux sur sa tête. Puis, d’une voix sépulcrale, elle se met à chantonner :
« Au clair de la Lune
Petit Argelot
Oublie dans tes plumes
Le monde d’en haut
La journée est morte
Il n’y a plus de feu
N’ouvre pas la porte
Qui mène aux cieux
Au clair de la Lune
Petit Argelot
Au milieu des runes
Endors tes vieux os. »
Fatima se met à scintiller de magie, à mesure que les filaments invisibles qui la lient au monde apparaissent. Sa voix résonne, comme si l’univers répondait par un écho profond à la puissance de ses mots. La chanson semble glisser dans l’air, descendre vers le sol, puis se faire absorber et disparaître. Alors, le tremblement continu du parquet et des murs cesse brusquement.
La sorcière retombe sur ses pieds, l’air épuisé. Elle se tourne vers moi, un léger sourire sur les lèvres.
— Je crois que nous avons réussi. Ton sortilège a marché, Eleanore.
Je lui souris également, puis j’éclate de rire, avant de parcourir la pièce des yeux et de grimacer. Le pire n’est pas encore passé.
— On fait une bonne équipe, toi et moi, finalement. Mais maintenant que nous avons sauvé Paris, et possiblement le monde, le plus dur reste à faire : ranger la boutique avant que maman rentre, et trouver un très bon mensonge à lui raconter pour justifier… eh bien, tout. Ah, et j’espère que tu as une ou deux potions de Nostalgie sous le coude, parce qu’il va falloir soudoyer Alibert pour que la vérité sur ce qui s’est passé aujourd’hui ne sorte jamais du grenier. Il faut qu’on arrive à établir avec certitude que ces tremblements de terre n’ont rien à voir avec nous et que nous ne savons rien à ce sujet. Parce que sinon, je ne pense pas que tous les pouvoirs du monde empêcheront ma mère de nous tuer.

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Amélie Guyot · il y a
J'adore les sorcières !
Ines 9ans et demi

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Laetitia Beau · il y a
Merci ! Elles sont devenues toutes rouges sous le compliment !
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Michèle Dross · il y a
Eh bien oui, même les argelots sont sensibles aux berceuses!
Bravo Laetitia!

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Laetitia Beau · il y a
Merci !
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Christian Pluche · il y a
Bravo Laetitia pour cette histoire aux antipodes de Harry P ! Une histoire au style léger et à l'humour sous-jacent, un excellent moment de lecture ! Que diriez-vous de partager un thé au Café Flore, sur ma page ?
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Felix Culpa · il y a
Ah, mes sorcières bien aimées !
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M. Iraje · il y a
Bravo pour ce beau podium " recommandé " !
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Laetitia Beau · il y a
Merci !
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Doria Lescure · il y a
Félicitations pour ce prix bien et je suis d'autant plus ravie pour vous que ce récit était mon préféré de toutes les nouvelles !
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup ! :)
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M. Iraje · il y a
Ces sorcières ont bien failli m'échapper. Faut dire que sur leur balai, elle vont plus vite que moi 😀😀😀 !
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Nili ROBERTS · il y a
Sympathique! Bonne chance!
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Laetitia Beau · il y a
Merci :)
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François Paul · il y a
Sympatrique et frais. Bonne finale.
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Laetitia Beau · il y a
Merci !
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Sandrine Michel · il y a
J'apprécie beaucoup ce style de récit merveilleux et sa chansonnette ! Très bien mené. Mon soutien...
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Laetitia Beau · il y a
Merci à vous !

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