Son et poussière

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Lire, écrire et parcourir le monde. Ecrire court pour alterner les plaisirs, pour se défaire de l'inutile. En voyage, écrire pour se souvenir. Auteure d'un blog sur la vie au Caire:  [+]

Image de Automne 2020
Mes parents, convaincus à juste titre que l’argent qu’ils me donnaient servait à caresser le poil dans la main du routard fauché dont j’étais tombée amoureuse, me coupèrent les vivres.
Je m’inscrivis à l’agence d’intérim la plus proche. Une dame affable aux cheveux coupés courts me demanda :
— Quelles sont vos compétences ?
— Euh… j’ai un Bachelor en Lettres classiques.
— Ah…
Ce « Ah » remisa d’un coup Homère et Virgile au rayon des objets inutiles. La dame dont la compétence ne faisait aucun doute fouilla dans ses dossiers et en tira une fiche.
— Voici peut-être quelque chose qui pourrait vous convenir, dit-elle. La biscuiterie Grenier recherche du personnel en extra pour faire face à une grosse commande les 3 et 4 février prochains, rémunération 75 euros bruts la journée. Ça vous va ?
— Ça me va.

À l’entrée de la biscuiterie, dont j’avais souvent longé les murs jaunes en allant à l’Université, il y avait foule comme au portail d’une école. Je casai ma bicyclette dans le rail réservé aux deux roues au milieu d’une vingtaine de scooters. Là, c’était le rendez-vous des mamies en doudoune noire, sac serré sur le ventre, casque vissé au sommet du crâne, qui les faisait ressembler à de gros insectes. Aucune ne m’adressa la parole.
À huit heures cinquante, les scarabées se mirent en mouvement vers une porte de fer qui poussait à chaque passage un couinement de cochon qu’on égorge. Hiii ! Vlan ! Je me voyais déjà happée par de puissantes mâchoires d’acier, mais non, il fallait juste se propulser assez vite pour ne pas recevoir une claque sur les fesses au retour du battant.
Les sacs des femmes contenaient une blouse bleu ciel et des chaussures plates qu’elles enfilaient dans le couloir tapissé de casiers et de patères. Canard en ciré jaune porté par le flot bleu, j’ai tout de suite été repérée par la contremaître qui me fournit mon paquetage et m’expliqua brièvement la nature du travail : debout derrière la fille en bout de chaîne, à droite d’une table garnie d’une pile de cartons aplatis, je devais mettre en forme l’emballage prédécoupé, en fermer une extrémité et le tendre à la collègue chargée d’y fourrer deux rangées de biscuits au son contre la constipation.
Ça les faisait marrer les filles, même pas moyen de grignoter en travaillant, sous peine de dépasser son temps de pause pipi-caca. Fous rires.
Deux types en bleu de travail s’approchèrent du distributeur de café situé à trois mètres derrière mon dos. Tout en se servant une boisson dans un gobelet de plastique, ils me reluquaient. Le grand brun se pencha pour chuchoter quelque chose à l’oreille du plus jeune, un frisé mou avec une gueule de garçon boucher. Je savais qu’ils parlaient de moi, de mes jambes, mes seins, mes fesses, comme d’une belle bête à découper en tranches. Je leur lançai un regard haineux qui les fit se tordre de rire.
— Vous n’êtes pas ici pour foutre la pagaille ! hurla la cheffe en déboulant sur moi.
Je n’eus pas le temps de répliquer. La chaîne avait démarré, dans un cliquetis de ferraille. Le bruit était amplifié par les parois vitrées, si haut placées qu’elles ne filtraient qu’un échantillon de ciel, d’une couleur verdâtre à vous décourager de le regarder. Je m’étais méprise sur le sens de l’expression travail à la chaîne : il ne s’agit pas de se passer un objet de main en main, de faire la chaîne en somme ; non, le travail à la chaîne c’est celui qui vous cloue sur place, écorché par les décibels métalliques qui vous assaillent de partout, des cuisines où des emporte-pièces martelaient des plaques d’acier, du roulement à billes du tapis convoyant les biscuits, des engins actionnés par les caristes, des pas pressés des cheftaines autorisées à garder leurs chaussures à talons, de la machine à café que ces chanceux mâles et femelles activaient toutes les trois minutes, ce café dont je percevais les effluves obsédants. J’aurais pu, si mes calculs étaient exacts, en avaler un sans rompre la cadence puisque je disposais de quatre secondes pour quatre gestes précis : un, saisir un carton plat sur la pile, deux, lui donner, grâce aux pliures, sa forme de boîte à biscuits, trois, en fermer l’extrémité, trois et demie, placer l’objet dans la main tendue de Monique, la fille en bout de chaîne. Restait une demi-seconde pour boire une gorgée, à condition que le gobelet fût à portée de ma main gauche.
Et ça papotait gentiment devant moi en dépit du vacarme, de conseils diététiques inspirés par la nature des biscuits du jour.
— Les fibres, disait Monique, c’est parfait pour le transit intestinal, la salade verte aussi, si tu n’aimes pas les céréales, mais bon, le problème avec la salade c’est la sauce, et la salade sans sauce, franchement, on n’est pas des lapins tout de même.
— Moi, répliquait la maigre très fière de l’être, j’utilise du yaourt à zéro pour cent, un peu de citron, des herbes fraîches, essaye, tu verras, c’est excellent pour la ligne.
Fascinée, j’observais le ballet bien réglé des mains de Monique, qui scandaient la conversation sans en rompre le fil, mains de danseuse aux poignets déliés, mains papillons qui laissaient glisser une, deux barquettes dans l’emballage, repliaient la languette et s’envolaient, paquet tendu vers deux mâchoires d’aluminium qui l’enveloppaient d’un film de plastique avant de l’avaler, puis de le recracher un mètre plus loin dans un grand carton posé sur une palette.
Au bout de deux heures, les filles ont changé de poste. Pas moi.
— Vous êtes ici en extra, a dit la contremaître, demain on vous mettra ailleurs.
Comme aucune des filles ne se levait pour prendre un café, j’y renonçai aussi. La chaîne s’est remise en marche. À la fin de la matinée, j’utilisais ma demi-seconde pour m’étirer un peu, une fois les jambes, une fois le dos, une fois les bras, surtout le droit, qui avait tendu trois cent soixante cartons à Monique, je les ai comptés, pour passer le temps.

La demi-heure de pause réglementaire, je l’ai passée dehors, adossée au mur jaune comme une vingtaine d’ouvrières devenues silencieuses pour mieux apprécier le pâle soleil d’hiver.

Sirène. Hiii ! Vlan ! Les nerfs à vifs, j’ai regagné ma place et me suis assise sur la table, la pile de cartons à ma gauche. La cheffe est accourue en jappant :
— Debout ! Qu’est-ce que vous croyez ? Ce n’est pas une écurie ici !
Comme à l’école, les coups de règles en moins. Lentement je me suis laissé glisser de la table en souriant.
— Désolée, je trouvais la position plus commode.
Monique s’est retournée – ah ! tiens, ce n’était plus Monique – la main tendue vers un carton qui ne venait pas. Embouteillage de biscuits au terminus du train. Le bouledogue s’est éloigné, la mâchoire en avant, et je suis remontée sur la table.
— Tu vas te faire virer, a dit la fille.
— Et alors ?
Il n’y avait personne pour prendre ma place, j’ai rattrapé les secondes perdues, on a fini par me foutre la paix. J’alternais les positions, les heures s’ajoutaient aux heures, le geste était devenu automatique. Tous les dix cartons, presque inconsciemment, j’accélérais légèrement la manœuvre afin d’étirer mon dos pendant une seconde entière. Les caristes désœuvrés pouvaient bien s’étrangler de rire avec leur café, l’orage d’acier gronder sans répit, je m’en fichais. À cinq heures et demie je me trémoussais d’une fesse sur l’autre, remplie de fiel jusqu’à la racine des cheveux, prise d’une terrible envie de pisser. Une goutte de plus dans le vase et j’allais envoyer valdinguer la pile de cartons sur le type qui prenait dans mon dos son dixième café de la journée, lui ébouillanter la gueule, le faire hurler de douleur, ce porc !
Un événement imprévu m’a évité les ennuis. Des éclats de voix vinrent rompre la symphonie métallique que mon esprit avait fini par intégrer, des cris à l’endroit où la chaîne communique avec les cuisines, des objets se fracassant sur le carrelage. Les cuisiniers dans leur cage vitrée levaient les bras au ciel, les ouvrières en début de chaîne gesticulaient. Reflux massif des contremaîtres vers le lieu du désastre.
— Arrêtez la chaîne ! commençait-on à crier de tous côtés.
Le tapis roulant s’était emballé, charriant à une allure folle des monticules de biscuits que plus personne n’essayait de saisir. On aurait dit les wagons entrechoqués d’un train qui déraille, montés les uns sur les autres et finalement renversés hors de la voie. Tout le monde s’était arrêté pour regarder le spectacle.
Harcelées par le bouledogue, quelques filles se sont mises à ramasser des biscuits, machinalement. Ne sachant pas quoi en faire elles les laissaient retomber au sol. Furibarde, la cheffe, les bras en ailes de moulin, brassait du vent et criait des ordres aux filles qui regardaient leur montre. Leur visage exprimait la jouissance trop rare de la désobéissance.
La sirène a retenti. Six heures. La contremaître, abandonnée par ses troupes, avait fini par s’accroupir et empiler dans des barquettes les biscuits restés entiers. Toutes les filles se sont dirigées vers la sortie sans un regard pour la femme qui braillait :
— Nous demandons des volontaires ! Qui est volontaire pour faire des heures supplémentaires ?

En moins d’une minute l’usine s’est vidée. Les constipés boufferaient sans le savoir la poussière de l’usine avec le son.
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Tess Benedict  Commentaire de l'auteur · il y a
Ni crime, ni suicide dans cette nouvelle. Je vous remercie d'avance pour vos commentaires.
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Gina Bernier · il y a
J'ai aussi fait du travail à la chaîne dans mes jeunes années, pour des vêtements. Réaliste la situation
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Etienne Mutabazi · il y a
superbe votre écriture.

Je vous invite à découvrir mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-mere-et-moi

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N Louison · il y a
Texte réaliste et bien écrit. Bravo.
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VERONIK DAN · il y a
Très réaliste. J'ai aussi travaillé à la chaîne pour mettre des chewing-gums en boite. Odeur de la chlorophylle en plus avec envie de vomir. beurk
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Camille Berry · il y a
Trop bien cette nouvelle tragi-comique !
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Johann Schneider · il y a
J'ai beaucoup aimé le réalisme savoureux et l'humour communicatif.
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Chris Falcoz · il y a
Merci pour cette nouvelle ! Voilà une "tranche de vie" que l'on ne souhaite à personne.
Et je suis ravie d'avoir décidé de faire mes gâteaux maison. Moins de plastique, moins de poussière !

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de l air · il y a
Toujours aussi drôle et tragique...
Car d'autres filles, elles, restent...

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Julien1965 · il y a
Une écriture captivante pour décrire la vie à l’usine. J’y étais dans cette usine à biscuits en vous lisant. Une pensée pour la philosophe Simone Weil et le Grand Charlie.

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