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Sombres desseins

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MissButterfly79

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Il faisait froid. Elle ne savait pas où elle se trouvait. Que faisait-elle là, en pleine
forêt ? Elle ne se souvenait de rien. Où avait-elle passé la soirée ? Où était
sa voiture ? Qui l’avait déposée ici, au milieu de nulle part ?
Elle commença à marcher, tomba plusieurs fois dans l’obscurité, s’écorcha les
jambes, les bras, le visage... La peur montait doucement en elle, tel un poison
qui se diffusait dans ses veines. Elle se mit à courir, à tomber, se relever. Elle
avait froid, ses jambes la faisaient souffrir. Soudain, elle sentit une vive douleur
derrière la nuque, et s’effondra.
Quand Célia reprit connaissance, le soleil se levait. Il régnait une atmosphère
oppressante dans cette forêt. Pas un seul bruit, juste le vent qui sifflait dans les
arbres. Elle avait été blessée à la tête, mais le sang avait coagulé depuis. Petit à
petit, la mémoire lui revint...
Quelqu’un approcha tandis qu’elle était perdue dans ses pensées. Elle
n’entendit pas les brindilles craquer sous ses pas. Quand Célia sentit une
présence derrière elle, il était trop tard. Elle était de nouveau à terre, et son
agresseur lui assénait de violents coups de pieds dans le ventre, le dos. Son
visage n’était pas épargné non plus. Son corps était en feu, elle souffrait, ne
bougeait plus. Elle fut trainée sur plus d’une dizaine de mètres, hurla à n’en
plus finir. Abandonnée près d’un ruisseau, elle rouvrit les yeux et sa
première vision fut celle du cadavre d’un homme. Le malheureux avait été
poignardé, éviscéré et énucléé. Après les cris, les larmes, les appels à l’aide,
Célia réussit à bouger. Elle se leva, et se rendit compte qu’elle connaissait cet
homme : c’était Mathieu, son ami Mathieu avec qui elle allait à l’école étant
enfant.
Elle courut à en perdre haleine, avec le peu de force qu’il lui restait, la peur au
ventre, croyant que son agresseur la pourchassait... Elle courut longtemps,
tomba encore et encore, et repartit de plus belle. Quand elle arriva près d’une
route, elle se mit à hurler son désespoir. Tout s’enchaina très vite : elle eut la
chance d’être prise en charge par un automobiliste, une ambulance arriva
rapidement ainsi que la Police... On lui soigna ses blessures, sa mémoire lui
revint en totalité.
Elle avait passé la soirée avec sa meilleure amie Anne et Jennifer, la sœur de
cette dernière. Elles étaient allées au cinéma à Saint-Quentin, puis avaient
décidé d’aller boire un verre dans un pub du centre-ville. Les deux sœurs
partirent ensemble, laissant Célia avec un jeune homme qui l’avait abordée au
bar. Ils semblaient passer du bon temps ensemble. « Mais je suis partie seule
du pub, j’en suis certaine. Je me revois aller jusqu’à la voiture, je ne trouvais
plus mes clés. David ne m’a pas suivie, il est parti dans une autre direction. »
David et Célia avaient échangé leurs numéros. Il fut interrogé, et prouva qu’il
était hors de cause.
« Je me vois rouler, me sentir fatiguée, mais ça allait. Je me vois descendre de
la voiture...et après ? Après ? Je me suis réveillée dans la forêt... »

Tu ne comprends pas, Célia... Pour l’instant, tu ne comprends pas. Bientôt, tout
prendra forme et tu comprendras. Tu regretteras de ne pas avoir compris, à
l’époque. Tu regretteras de n’avoir rien vu.

La vie reprit son cours, plus ou moins normalement. Célia habitait près de la
gare de Saint-Quentin. Son appartement donnait sur le canal. Personne ne
partageait sa vie. Elle avait rompu quelques mois auparavant avec son ex, après
que celui-ci l’eut trompée.
C’est de la forêt domaniale de Saint-Gobain qu’elle s’échappa. Cette forêt qui
aurait pu être son tombeau, la forêt de ses peurs, de son agression, de la
douleur, des cris, de la solitude. Le cadavre de Mathieu. Mathieu... L’ami de son
enfance, de son adolescence. Ils avaient grandi ensemble, fréquenté les mêmes
établissements. Anne et Jennifer également. La petite bande d’amis avait perdu
Mathieu. Célia n’avait qu’à fermer les yeux pour revoir la dépouille de son ami,
tout ce sang, cette atroce boucherie, cet acharnement sur le corps de ce
pauvre garçon. Jamais elle ne pourrait oublier. Jamais.
Anne était son amie fidèle. La meilleure. Elles avaient toujours été là l’une pour
l’autre. Les ruptures, les coups de cœur, les entretiens d’embauche, le premier
boulot, le premier logement, elles partageaient tout, ou presque.
Célia essaya de reprendre le cours de sa vie. Sa convalescence se passa bien,
elle se remit de cette épreuve douloureuse. Physiquement, elle allait mieux.
Psychologiquement, elle était toujours perdue. Elle était toujours prisonnière
de cette nature implacable, féroce, dont elle n’avait pu s’échapper qu’au prix
de nombreux efforts. Et le cadavre de Mathieu la hantait.
L’enquête piétinait. Il n’y avait pas d’empreintes, pas de traces ADN, rien. Pas
de pistes, pas de témoins. La victime n’était pas connue des services de Police,
n’avait aucun antécédent. Etait-ce un règlement de compte quelconque ? Un
tel acharnement n’était certainement pas gratuit.
Il fut prouvé que le malheureux était en vie lorsqu’il a été torturé. Son calvaire
a duré des heures selon les spécialistes.
Célia ne rappela pas David, le jeune homme dont elle avait fait la connaissance
le soir où sa vie a basculé. David avait tenté de contacter la jeune femme, mais
elle ne répondit jamais.
« Ma vie ne sera plus comme avant, je ne serai plus jamais la même » se
répétait-elle. « Cette nuit-là, une partie de moi est restée dans la forêt, l’ombre
m’empêche d’en partir... »
Célia quittait le travail tous les soirs à 18h. Elle était conseillère dans une
banque, et rentrait chez elle en bus. Elle retrouvait parfois Anne en ville pour
faire du shopping, et ensuite, elles allaient diner dans un restaurant asiatique.
Les deux jeunes femmes aimaient se retrouver pour papoter. Anne restait
secrète sur sa vie amoureuse. Elle disait avoir quelqu’un, mais n’avait pas
encore présenté l’heureux élu à son amie.
Le lendemain matin, Célia eut la surprise de recevoir un appel d’Anne.
- Célia ? C’est terrible... Le corps de Franck a été retrouvé dans la forêt de
Saint-Gobain ! Il a subi les mêmes atrocités que Mathieu, et il a été
retrouvé au même endroit...
- Quoi ? Mais... ce n’est pas possible, Anne, qu’est ce qui se passe ?
Célia et Anne connaissaient bien Franck. Lui aussi faisait partie de leur bande
d’amis. Il avait emménagé à Saint-Quentin avant le lycée, et s’était vite lié
d’amitié avec Mathieu, puis avec les trois filles, Célia, Anne et Jennifer. Ils
s’entendaient bien, tous les cinq.
Célia ne pouvait le croire... Mathieu, et maintenant Franck... Elle pensait qu’elle
était en plein cauchemar, et qu’elle allait se réveiller. Elle aimait beaucoup
Franck, même s’il avait espacé ses contacts avec tout le monde. La vie est
ainsi... Elle savait qu’il était sur le point de se marier, qu’il était heureux. Et
maintenant, sa vie était finie. Quelqu’un avait décidé qu’il devait mourir. Dans
les plus atroces des souffrances.

Commences-tu à comprendre, Célia ? Je ne pense pas. Ne vois-tu pas ce qui
reliait Mathieu et Franck ? Ne t’es-tu jamais rendu compte de rien ? Bientôt,
Célia, tu sauras.

Anne, Jennifer et Célia se donnèrent rendez-vous le soir même, dans un petit
café tranquille, non loin du Palais de Justice. Complètement perdue, Célia avait
besoin de parler, de confier ses craintes. Tout se bousculait dans sa tête, elle
revivait sans cesse son agression, les coups, l’acharnement de cet inconnu, sa
fuite dans les bois, ses larmes, ses hurlements, et la découverte de la dépouille
de Mathieu. Une vision tout droit sortie de l’Enfer. Elle y avait mis un pas , cette
nuit-là. Et n’en était toujours pas sortie. La mort rôdait depuis ce tragique
épisode. Anne et Jennifer en étaient très affectées également, et tentaient
malgré tout d’apporter du réconfort à leur amie.
Il semblait à présent évident qu’un tueur en série sévissait dans l’Aisne, autour
de Saint-Quentin. Les forces de Police avaient ratissé une bonne partie de la
forêt de Saint-Gobain, et n’avaient rien trouvé de plus. Les contrôles routiers
s’étaient intensifiés autant sur les grands axes que secondaires.
Mais sans résultat. L’assassin savait qui il tuait, et pourquoi. Le mode
opératoire était le même. La violence des deux meurtres était déconcertante.
Il commençait à se faire tard quand les trois amies décidèrent de quitter le
café. Anne proposa à Célia de la raccompagner chez elle. Il faisait nuit, déjà, et
elle n’avait pas envie que son amie rentre seule.
Anne prit la route tranquillement, sa sœur assise à l’avant, et Célia avait pris
place à l’arrière. Cette dernière était toujours perdue dans ses pensées, et ne
remarqua pas la main de Jennifer serrer celle d’Anne. Il faisait sombre dans la
voiture, mais elles se regardaient. Il y avait quelque chose de touchant dans
leurs yeux, et d’extrêmement triste. Leurs mains ne se quittèrent jamais.
- On t’emmène quelque part, Célia, murmura soudain Jennifer.
- Non, les filles, il est tard... Je vais aller dormir, rétorqua Célia.
- Il n’y en a pas pour longtemps, répondit Anne, s’il te plait Célia.
Celle-ci soupira et acquiesça. Elle aperçut la sortie de Saint-Quentin, mais ne
s’inquiéta pas. Les filles l’emmenaient sûrement dormir chez leurs parents
résidant à proximité de la ville. Au calme, pour penser à autre chose.
Elles roulaient depuis presque une demi-heure, et avaient dépassé depuis
longtemps la village des parents. Célia commençait à trouver le temps long, et
se mit à questionner les sœurs. Aucune ne lui répondit.
Arrivées en bordure de forêt, Anne coupa le contact, sortit de la voiture et
ouvrit le coffre. Elle en extirpa plusieurs torches, demanda à Célia et Jennifer
de venir la rejoindre.
- Mais où sommes-nous, Anne ? Je n’ai pas bien lu les panneaux tout à
l’heure, on fait quoi en forêt si tard ? Si c’est une blague, ce n’est
franchement pas drôle ! Tu sais ce que j’ai subi en forêt...Allez, on rentre,
s’il-te-plait...
Maintenant tu vas comprendre, Célia, il est temps pour toi de tout savoir. Il est
temps pour nous de savoir si tu te doutais de quelque chose, si tu fermais les
yeux volontairement.
Jennifer avait rejoint sa sœur et lui tenait la main, comme pour lui donner du
courage. Comme pour lui dire qu’elle l’aimait. Qu’elle serait toujours là pour
elle.
- Allez-vous m’expliquer ! Qu’est-ce qui se passe ici ? Anne, parle-moi !
Anne ne répondit pas. Elle se contenta de prendre son amie par la main, et
commença à l’entraîner dans un petit sentier, suivie de Jennifer qui fermait le
chemin. L’épaisse forêt semblait avaler de plus en plus la lueur des torches.
Quelques minutes plus tard, elles avaient disparu. La forêt les avait englouties.
Célia préféra ne pas parler. Le silence était pesant, elle commençait à avoir
peur. Le poison s’infiltrait doucement, propageant dans son esprit des idées
aussi saugrenues les unes que les autres.
Elles marchèrent encore et encore, dans un silence devenu étouffant. Célia
ne reconnut pas l’endroit, mais elles étaient arrivées exactement là où elle était
revenue à elle cette fameuse nuit. Anne chercha quelque chose dans sa poche,
sortit une photo et la tendit à Célia.
- Tu reconnais cette photo ? dit-elle gravement. Son regard avait soudain
changé, on pouvait y voir de la colère.
- Oui, c’est une photo de nous cinq, on devait être au lycée, c’est ça ? On
partait camper de temps en temps à Saint-Gobain. Les garçons avaient
acheté des tentes, et moi, j’avais celle de mes parents, on dormait toutes
les trois dedans. Où veux-tu en venir, Anne ?
Jennifer se rapprocha, serra la main de sa sœur, et s’apprêtait à parler quand
Anne se mit à pleurer.
- Quand as-tu cessé de nous accompagner en forêt, Célia ? et pourquoi,
d’ailleurs ?
- Tu le sais... Mes notes avaient chuté, je ne travaillais pas beaucoup...
Mon père avait menacé de m’envoyer en pension. J’ai dû passer moins
de temps avec vous, me concentrer sur mes études... Et quelque part, je
ne regrette pas, car j’ai obtenu mon Bac avec mention.
- Ah, tu ne regrettes pas ? explosa Anne. C’est à partir de là que tout a
basculé, pourtant ! Tu sais ce que c’est l’enfer, Célia ? Et la honte, tu
connais ? Mathieu disait que tu avais compris qu’il en pinçait pour
Jennifer, et Franck pour moi. Il disait que tu voulais nous laisser en
amoureux, il disait que tu te doutais de ce qui se passait, mais que tu
t’en moquais.
Célia ne comprenait rien à rien. Anne avait baissé le yeux, pleurait à n’en plus
finir, Jennifer ajouta ironiquement :
- T’es drôlement lourde, ma vieille, combien tu pèses ? On a galéré pour te
ramener ici l’autre soir. Mais quel plaisir c’était de te passer à tabac, de
te voir t’enfuir dans les bois, la peur au ventre.
Célia, abasourdie, titubait et allait s’effondrer. Elle venait de comprendre que
ses amies l’avaient enlevée, rouée de coups, frappée sans relâche, traînée
comme une bête, et abandonnée près d’un cadavre. Et pourquoi ? « Vous êtes
folles... Folles.... Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez vous ? Je ne comprends
rien à tout ça, expliquez-moi ! Pourquoi vous m’avez fait ça ? » hurla-t-elle.
- Ils nous répétaient sans cesse que tu savais mais que tu ne ferais jamais
rien contre eux. Que tu ne venais plus pour qu’ils aient le champ libre
Jennifer était déchaînée, et aurait pu faire n’importe quoi.
Anne tenta de la calmer, et continua :
- Tu crois connaître la peur, la souffrance, l’enfer, Célia ? Je vais te
dire ce que c’est, l’enfer sur terre. Tu pensais connaitre Mathieu et
Franck ? Les gentils Mathieu et Franck ? Les mêmes qui nous ont violés,
encore et encore ? Ici même ?
Leur calvaire avait débuté à l’endroit même où Célia avait repris connaissance,
dans cette forêt qu’elles aimaient tant. L’enfer se situait ici, là où ils avaient
pour habitude de se retrouver entre amis, là où ils rigolaient, s’amusaient... en
toute innocence. Tout bascula quand Célia s’éloigna un peu pour le bien de ses
études. Anne avait 16 ans, Jennifer 14. Mathieu et Franck abusèrent des deux
jeunes filles à la première occasion, et recommencèrent à chaque fois qu’ils le
purent. Le chantage, les menaces, les violences physiques et morales, avaient
empêché Anne et Jennifer de parler.« Si vous parlez, on tuera l’une de vous,
ou alors si on ne vous tue pas, on niera tout en bloc, on dira que vous étiez
consentantes, que vous aimiez ça. Personne ne vous croira. Et Célia sait ce que
nous faisons, Célia ne vient plus à cause de ça. Célia ne fera rien pour vous »
Elles avaient gardé le silence, enduré leurs sévices pendant des mois. Enduré
les viols et la douleur. La honte, le désarroi. L’envie de mourir, qui était
pourtant tenace. La nuit, dans la forêt, elles étaient en Enfer. Le jour, elles
revêtaient leurs masques de jeunes filles heureuses et normales. Pourtant,
elles étaient mortes depuis longtemps. Mortes dans cette forêt froide, hostile.
Leur calvaire avait pris fin quand il fut impossible de camper dans la forêt. Elles
avaient décidé d’oublier, de tourner la page, de faire comme si toutes ces
horreurs n’avaient jamais existé. Ou alors juste dans leurs pires cauchemars. La
vie les avaient tous éloignés, sauf avec Célia. Célia, l’amie qui n’avait rien vu,
rien compris, rien demandé peut-être. Célia qui n’avait jamais remarqué que
ses amies avaient changé, ne sortaient pas avec les garçons. Elle n’avait jamais
prêté attention aux bleus sur leurs bras, à leurs regards si tristes.
Quand Anne avait fait une tentative de suicide, elle crut comme tout le monde
que c’était à cause d’un garçon.
Célia n’avait rien vu, rien compris. Mathieu et Franck étaient des monstres, et
elle ne se doutait de rien. Elle aurait dû se rendre compte de ce qui se passait.
Elle aurait voulu leur dire qu’elle était désolée, qu’elle aurait dû ouvrir les yeux,
qu’elle ne savait pas, qu’elle ne les avait pas protégées, mais les larmes
l’empêchaient de parler.
- On n’a pas pu oublier, faire semblant, vivre normalement, reprit Anne. Ils
devaient payer. La justice aurait été trop indulgente, ils s’en seraient
sortis. Ils devaient souffrir, ils devaient mourir.
En effet, ils avaient souffert, agonisé, supplié, pleuré. Comme elles avaient
souffert, agonisé, supplié, pleuré. Ils n’avaient jamais eu pitié. Elles non plus. La
vengeance les avaient transformées en redoutables prédatrices, en fauves
avides de sang. Elles n’étaient plus elles-mêmes depuis longtemps, et avaient
planifié leurs actes soigneusement.
- Célia... Toi seule aurait pu nous sortir de cet Enfer... murmura Anne
tandis qu’elle fit s’agenouiller la jeune femme. Désolée, Célia...Désolée...
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