Solution naturelle

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J'ai 400 caractères pour dire l'essentiel. C'est déjà mieux que sur twitter où je n'ai que 140 caractères pour essayer d'avoir une pensée pertinente. Bon, en même temps 400 caractères pou  [+]

Image de Automne 2014
Je ne fais plus rien depuis des jours. « Des mois » aurait été plus approprié mais « des jours » me laisse un semblant de dignité. Je me couche et me lève de plus en plus tard, espace mes douches au-delà du socialement convenable, réserve ma garde-robe à la mode du trash-wear.
Une bonne tenue trash-wear doit être ample, souple, si possible aux couleurs mal assorties et à la propreté douteuse. C’est celle que vous mettez pour descendre vos poubelles, celle que vous justifiez par un honteux besoin de vous sentir à l’aise, l’anti-costard, la réponse insolente et nonchalante au diktat des sociétés modernes. Un maillot de rugby ringard des Springboks, un vieux bas de survêtement et des tongues à l’odeur inquiétante, c’est la pièce unique de ma collection automne/hiver. Des fois je me demande si cette tenue n’est pas la raison essentielle de mon naufrage. Au début je ne la mettais presque jamais, surtout pas en présence d’autres individus. Même pour sortir Marc Aurèle, mon arrogant lévrier et rejoindre ma voisine Nathalie entre le quatrième et le cinquième étage, le seul écart que je m’autorisais se limitait à associer mon ensemble Armani à la désinvolture calculée d’une paire de Nike à 200 euros.
Tout a vraiment débuté par une grosse paire de chaussettes en laine que j’ai pris l’habitude de porter le soir, sous prétexte que le marbre me glaçait les pieds. Je ne supportais plus les chaussures. Ce refus aurait dû m’alerter. Amanda, ma femme, s’en est beaucoup amusée. Pauvre inconsciente, le premier coup venait d’être porté à ses rêves de bonheurs partagés et elle, forte de son intuition féminine, elle trouvait ça mignon. Evidemment quand j’ai commencé à dormir en jogging Adidas, j’ai senti qu’elle trouvait ça nettement moins touchant. De toute façon cela faisait déjà un moment que ses désirs ne m’intéressaient plus. Même le sexe était devenu une corvée obligée, l’assouvissement grotesque d’un instinct procréateur.
Amanda est partie avec Philippe, le mari de Nathalie. Et moi qui croyais être le seul à baiser entre les étages.
Une fois célibataire, le trash-wear est devenu mon ensemble officiel dans le cadre privé avant de s’aventurer, petit à petit, dans la sphère publique. Au fur et à mesure que mon dégoût du monde extérieur grandissait, mes habitudes vestimentaires se dépréciaient. Au bureau j’utilisais au maximum l’excuse du vendredi après-midi pour me libérer des oppressantes cravates, vestes et autres ceintures. C’est d’abord bien passé, je devins même un exemple, une référence, le symbole de la nouvelle économie et de ses méthodes de travail new age et puis en pleine tempête boursière, alors que la chute du Nasdaq renvoyait tous ces jeunes milliardaires virtuels à une réalité bien réelle, j’ai reçu en rendez-vous de la dernière chance, nos plus grands investisseurs, nos derniers business angels, nos business gods, en short, sweat-shirt et espadrilles.

Le cheveux gras, l’œil désœuvré, je ne sors quasiment plus de chez moi, excepté pour aller vider ma boîte aux lettres. Vendredi matin, alors que je m’apprêtais à jeter le lot quotidien d’offres publicitaires, j’ai remarqué une lettre. Ce n’est pas le fait qu’il n’y ait pas de timbre qui m’a le plus étonné, mais l’absence totale d’adresse ou d’une quelconque référence. Juste mon nom en majuscules et mon prénom en minuscules. J’ai attendu d’être de retour chez moi pour l’ouvrir. A l’intérieur il y avait un simple feuillet, sans en-tête ni signature :

Monsieur,

Compte tenu de votre situation actuelle et après une étude détaillée de votre parcours, il nous a semblé indispensable de vous rencontrer. Merci de vous présenter à 14H lundi 15 novembre.

Agrafé, il y avait un billet de train libellé à mon nom pour rejoindre la capitale, un plan détaillé avec une adresse précise et même des tickets de métro pour m’y rendre depuis la gare.

Lundi 15 novembre. Cette date m’est familière. J’ai été viré un 15 novembre, il y a un an exactement. Mon petit numéro avec les investisseurs de la dernière chance n’avait été que très moyennement apprécié. Pour une majorité de mes collaborateurs, élevés dans le culte de l’ultra libéralisme, mon licenciement fut même considéré comme un châtiment insuffisant. Les premières semaines j’ai ainsi reçu de nombreuses lettres anonymes aux menaces les plus diverses. Un flot d’injures puériles, avec parfois une ou deux tournures promptes à me faire sourire. Mais les projets de vengeance et autres promesses d’humiliation n’ont jamais été mis à exécution. Les lettres sont devenues plus rares, mon téléphone a cessé de sonner à 4h du mat. Malgré la date à la coïncidence douteuse, difficile de croire qu’un de mes anciens collègues a eu la rancœur assez tenace pour patienter un an avant de relancer une grotesque action épistolaire.
Le ton employé me dérange. Solennel, presque officiel, « il nous a semblé indispensable de vous rencontrer » c’était qui ce « nous » d’abord ? Pas de signature, aucun indice concernant l’expéditeur. De toute évidence l’enveloppe avait été directement déposée dans ma boîte aux lettres. Un chasseur de têtes ? Leur style est souvent direct et ne s’embarrasse pas de fioritures mais de là à renoncer à toute identification, impossible. Et puis soyons sérieux, qui pourrait bien s’intéresser à un ex-cadre ayant volontairement provoqué sa mise à l’écart d’une société qu’il déteste, sans avoir le courage de la quitter définitivement ?
Déjà midi. Je remets la lettre anonyme et le billet de train dans l’enveloppe, sors une vielle pizza du frigo et commence mon repas, anonyme lui aussi. J’ai pris l’habitude de manger seul, debout, ça facilite la digestion et lorsque votre repas se réduit à un bout de pizza froide arrosée de coca-cola, une aide à la digestion ne se refuse pas.
Mon reflet dans la vitre graisseuse du four me fait sourire. Les taches d’huile brûlée donnent un aspect burlesque à mon apparence, comme si des larmes de végétaline me coulaient le long des joues. Mon sourire s’étend en rire suspect. J’en deviens presque effrayant, je ris de plus en plus fort, des morceaux de pizzas s’échappent de ma bouche, mon rire devient spasmodique, le four me renvoie l’image d’un lépreux en phase terminale, je ne ris plus. Je crie. La bouteille de coca vient de s’écraser sur l’horrible miroir.

« Compte tenu de votre situation actuelle »

Quelle situation ? Je n’ai plus de situation. Plus de travail, plus d’amis, plus de femme, plus d’envie. C’est ça qu’il recherche nous ? Un chômeur insociable sans croyance ni désir ? Qu’est-ce qu’il veut nous ? Monter un boys band des ratés de la vie, organiser un séminaire sur la misérable condition humaine ? Peut être que derrière nous se cache un honteux laboratoire pressé d’expérimenter ses nouvelles armes bactériologiques sur des cobayes humains ou même un haut responsable de la NASA, soucieux d’envoyer un pauvre type sans attache pour tester l’atmosphère de Pluton. Rien à foutre. J’irai pas à ton rendez-vous nous, t’avais qu’à signer.

Lundi 15 novembre, 10h. Je suis dans le train. De toute façon je n’avais rien à faire et puis nous considérait que c’était « indispensable ».
La dernière fois que j’ai pris le train j’avais treize ans. J’étais accompagné d’une assistante sociale, Ambre, nous allions à l’enterrement de mes parents. Je présume que dans un moment pareil j’aurais dû être submergé par le chagrin, luttant pour retenir mes larmes, maudissant la cruauté de la vie. C’est d’ailleurs ce que je réponds toujours aux oreilles faussement compatissantes qui m’interrogent sur mon passé. J’ajoute en général que c’est ce jour-là que je me suis promis de réussir, en souvenir de mes parents. La vérité c’est que la seule chose qui me submergeait alors c’était la poitrine d’Ambre, la longueur de ses jambes, l’intenable indécence de son sourire. La tête enfouie au creux de ses seins, pour consoler ma soi-disant détresse, je chérissais Dieu d’avoir fait une femme aussi belle. J’ai connu ma première masturbation dans les toilettes d’un train de banlieue, deux heures avant l’enterrement de mes parents. Ma prof de philo disait qu’on ne devenait adulte qu’à la mort de ses géniteurs. Elle ne croyait pas si bien dire.
Vingt ans plus tard, la tête posée contre une fenêtre sale, je sens encore la pression de la main d’Ambre sur mon cou lors de la mise en bière. Singulière journée qui fut la plus terrible et la plus exquise de ma vie.
— 30 à 0 qu’on va leur mettre. Au moins cinq essais dans la vue !
— Pardon... ?
— Sûr ! On va leur botter le cul, mon gars !
— Pardon... ?
« Pardon », c’est tout ce que je suis capable de dire ? Deux fois en plus.
Manifestation consciente d’un sentiment refoulé de culpabilité. Vingt ans après tu t’en veux encore d’associer le 14 mars 1981 à la chute de rein d’une assistante sociale plutôt qu’à la mémoire de tes parents. Voilà exactement ce que m’aurait sorti, fier de lui, mon psy. Mais mon psy est un con. Je ne demande pas pardon à mes parents, ni même à Ambre qui pourtant dut se sentir salement gênée quand, profitant des dernières minutes de recueillement, je lui ai glissé une main aux fesses. Je demande pardon car je ne comprends pas un mot de ce que me raconte le porc adipeux qui vient de s’asseoir à côté de moi. Je demande pardon mais maintenant que je le regarde j’aurais dû dire « tire-toi ».
— Le match... France / Afrique du sud... C’est bien là que vous allez, non ? En tout cas, classe votre maillot, y paraît que c’est impossible d’en trouver maintenant, y sont en rupture de stock... Ah ! On arrive. Pas trop tôt, y commençait à faire soif. Faut se dépêcher mon gars, la prochaine correspondance pour le stade de France est dans six minutes.
Je l’observe essayer d’extirper aussi vite que possible sa grosse masse graisseuse hors du train, portant son sac à dos au-dessus de sa tête, beuglant qu’il va rater sa correspondance. Les gens se poussent, non pas par civisme ou par compréhension, mais pour ne pas avoir à subir le même sort que cette pauvre vielle qui, au milieu de l’allée, se retrouve plaquée contre son aisselle transpirante. Presque dehors, tout excité, il m’adresse un dernier salut comme si nous étions de vieux amis partageant le même secret :
— Regarde y’en a plein dehors !
Plein. Des maillots bleus, des maillots verts et des bas de survêtements. Partout. Le trash wear est dans la rue. Un vrai cauchemar. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez, cette putain de société finit toujours par gagner. Vous croyez pouvoir lui échapper ? Grave erreur. C’est toujours pareil. Alors que vous pensiez avoir enfin la solution, être l’ultime rebelle, celui qui est sorti du rang, votre arme se retourne contre vous et de détracteur officiel de la société vous en devenez le premier ambassadeur. Kurt Cobain en produit marketing, Virginie Despente en collection librio et moi, planté comme un con gare du Nord, entouré de deux cents clones transformant ma création trash-wear en uniforme et chantant « We are the champion ».
La fureur du bruit d’un train qui entre, WE ARE THE CHAMPION ! Le grondement du sol, WE ARE THE CHAMPION ! Une odeur de bière, WE ARE THE CHAMPION ! Des claques dans le dos, WE ARE THE CHAMPION ! Ça bouge, ça crie, ça pue. Je vais hurler.
Crise d’angoisse, aurait dit mon psy. Ta gueule le psy.

— Ça va monsieur ? Comment vous sentez-vous ?... Vous vous êtes évanoui. Vous avez bu ?... Je suis Clarisse, vous voulez qu'on vous emmène à l’infirmerie de la gare ?
— Quelle heure est-il ?
— Bientôt midi, vous avez rendez-vous ?
— Oui, avec nous.
Sourire distant de celles qui ont l’habitude de se faire draguer.
— Je crains qu’il n’y ait pas de nous, monsieur.
C’est vrai après tout, peut être n’y a-t-il pas de nous. Sur les quais le calme est revenu, la première fournée de supporters s’en est allée. J’ai les tickets de métro dans la main mais l’idée de retrouver l’ambiance des troisièmes mi-temps enfermé dans un wagon dix mètres sous terre ne m’emballe pas vraiment. Je me relève, il faut que je sorte.
Dehors le froid est mordant, le trash-wear est peut-être devenu à la mode à Paris mais il n’est pas adapté.
Qu’est-ce que je fous là ? J’aurais peut-être dû aller à l’infirmerie. Elle n’était pas mal Clarisse.
12h00. Encore deux heures et je vais enfin rencontrer nous. Je me dirige à pied vers Pigalle. Je croise quelques putes, à leur allure je peux dire celles qui sont déjà là et celles qui sont encore là. J’ai toujours eu une excitation particulière pour les putes. Pas les call girls que je croisais dans mon boulot, non, les putes, les vraies. Quel intérêt de payer pour baiser dans un quatre étoiles un clone de ma femme qui sourit dans les dîners mondains et jouit sur commande ? Moi ce que j’aimais c’était les putes bien vulgaires, trop maquillées et compressées dans des micros jupes en latex. Celles qui au détour d’une rue trop sombre s’accoudent à la fenêtre de ta caisse, celles qui ne savent plus comment sourire, celles que tu prends sans ménagement, tout habillé, sans jamais parvenir à leur arracher un seul soupir. Celles dont le souvenir honteux te suit toute la semaine. Celles qui te font sentir comme ta nature profonde est nauséabonde, comme ton âme est crasseuse, à l’image des murs des hôtels pourris où tu les sautes.
Mes souvenirs remontent comme une lame de fond. Décidément c’est journée nostalgie aujourd’hui. Je me revois arpenter ces rues, haletant. Je me revois monter des escaliers miteux, hypnotisé. Je ne marche plus. Je cours. Je revois tous ces visages de femmes bariolées comme des clowns, je revois mes mains sur leurs hanches, mon visage déformé par l’effort. Je cours de plus en plus vite. Je les secoue sans ménagement, leur crie des insultes, les frappe parfois. Je vois leurs yeux noirs, leurs larmes, leurs peurs. Je trébuche contre une borne, m’étale contre un mur. Je crois que je vais vomir, parviens à ravaler mon fiel.
Dans les toilettes d’une brasserie, la tête sous le robinet d’eau froide, je cherche à retrouver mon calme. Les yeux hagards, les cheveux poisseux, le teint blême, je dois être devant un miroir magique qui me renvoie le reflet de mon âme. Tout est à jeter chez moi. Arrogant, brillant, méprisant, je déteste ce que j’étais. Inutile, nonchalant, larmoyant, je déteste ce que je suis. Je rêve d’avoir le courage et la foi d’un kamikaze pour jeter une armée d’avions sur cette putain de société qui m’a créé, formé, puis consommé. Mais du courage je n’en ai jamais eu.
L’odeur de graisse brûlée et de friture qui remonte des cuisines me soulève le cœur. Je retourne dans la rue, sors la lettre. Le plan agrafé est assez précis et l’adresse indiquée n'est pas très loin. Après un quart d’heure de marche, je me retrouve dans une ruelle du IXème arrondissement, au numéro sept. C’est là. Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais. Une tour, une villa ? Rien de tout ça, juste une porte cochère sans nom ni sonnette. Je ferais mieux de rentrer chez moi.
— Excusez-moi, le numéro sept, c’est bien là ?
Elle a parlé si doucement que je ne l’ai presque pas entendue. Comme je ne réponds pas, elle ajoute :
— Je crois que j’ai rendez-vous.
— Rendez-vous ? Moi aussi.
— Avec qui ?
— Je ne sais pas. J’ai reçu une lettre anonyme.
— Vraiment ?
D’un coup ses yeux s’éteignent.
— Je croyais que c’était une idée de mon ex-mari. C’est comme ça qu’il m’a séduite, avec des rendez-vous secrets. Je n’ai plus de nouvelle depuis un mois, il est...
Elle s’arrête, honteuse d’en avoir trop dit.
— J’ai pris l’habitude de me parler à moi-même. Pardon.
Sans aucun maquillage et malgré l’épaisse chevelure qui lui couvre le visage, je la devine jolie.
— Maintenant qu’on est là, autant rentrer non ?
— Mademoiselle... ?
— Amandine.

La porte est ouverte, je suis Amandine dans un long couloir sombre, trop étroit pour nous deux. Tout au bout, au centre d’une pièce circulaire, une dame âgée nous accueille d’un sourire poli. Si elle avait porté une paire de Ray Ban, assortie à son strict tailleur noir, j’aurais parié avoir été recruté dans une organisation secrète chargée de lutter contre les extra-terrestres.
Amandine lui tend sa lettre. C’est exactement la même que la mienne.
— Il me semble qu’on a rendez-vous.
— Vous êtes ensemble ?
— Non, j’ai rencontré ce monsieur en bas, à la porte.
Le monsieur en question commence à en avoir assez de sa journée, il ne comprend pas ce qu’il fait là, il ne comprend même pas pourquoi il continue à vivre, mais il commence à s’impatienter :
— C’est quoi ce rendez-vous mystère, qu’est-ce qu’on fait là, je n’ai pas que ça à faire.
La vielle chasseuse d’extra-terrestres pose un regard navré sur moi.
— Vraiment ? Et bien si vous avez réellement quelque chose d’autre à faire, partez. Nous ne vous retiendrons pas.
Ça y est, voilà que nous fait son grand retour.
— Patientez dans la salle d’attente, ça ne sera pas très long.
Comme un aveu de mon désœuvrement, j’invite Amandine à venir s’asseoir. Plusieurs chaises sont disposées sans logique. Un jeune homme occupe l’une d’entre elles. Il ne semble pas avoir noté notre entrée. Pas une lueur dans son regard, pas un frémissement. Amandine choisit la chaise la plus éloignée de lui. Je m’assieds à côté d’elle. Tout me semble irréel, le lieu, les gens, ma présence ici. J’ai perdu le fil de mon existence, je dérive.
Dix minutes que l’on attend. Pas une parole échangée. Une anorexique jamais remise de son amour perdu, un adolescent aussi expressif qu’un autiste et moi. Qui peut bien avoir intérêt à recevoir trois ratés comme nous ? Ah ! Une nouvelle arrivée vient compléter l’idyllique tableau. Elle pleure, renifle et pleure à nouveau. Pas un de nous ne se lève pour l’accueillir ou juste s’inquiéter de son état. Bienvenue. Une pleureuse, il ne manquait plus qu’elle. Blonde décolorée, bouffie par les larmes, on dirait Loana après dix ans d’enfermement dans le loft. C’est ce moment-là qu’a choisi nous pour faire son entrée.
Il est arrivé par une porte que je n’ai pas remarqué. Un petit gros étonnamment jovial, on dirait Joyeux, le nain préféré de Blanche-Neige. L’œil pétillant, il respire la joie de vivre. Le contraste avec nous est saisissant. Loana cesse de pleurer, l’autiste lève les yeux.
— Allez Franck, c’est à nous, en route !
Emmenant l’adolescent par le bras, le petit gros repart aussi vite qu’il est arrivé. Loana se remet à pleurer. L’attente silencieuse recommence.
Quelque chose cloche dans cette salle. Il n’y a aucun magazine pour nous occuper, pas une affiche, pas de musique d’ambiance.
Soudain, arrachant un cri de surprise à Loana, les premières notes de Lettre à Elise résonnent dans la pièce. Je les reconnais tout de suite. Ma mère les jouait au piano chaque matin, réveillant la maison dans la mélancolie. C’était la seule mélodie qu’elle connaissait, elle n’a jamais voulu en apprendre d’autres, elle disait ne pas s’intéresser à la musique. Elle éprouvait juste le besoin inexplicable de jouer cet air à chaque lever du jour. Elle n’était pas très équilibrée, sa journée était rythmée par des rituels dont même ses proches ignoraient la provenance. Mais ma mère et ses tocs sont morts et ce n’est pas d’un piano que provient la musique mais du téléphone d’Amandine. Au vu de la tête qu’elle fait, je me demande si il a déjà sonné un jour.
— C’est lui !
— Qui lui ?
— Mon ex-mari.
Enfin, comme si elle venait d’en comprendre le fonctionnement, elle porte le téléphone à son oreille, coupant court au remix métallique de Beethoven.
— Allô... oui... oui... pas du tout. Surprise... maintenant ? Heu... c’est-à-dire que... si si bien sûr... bon j’arrive.
Elle tremble tellement qu’elle a du mal à remettre son portable dans son sac. La beauté que j’avais tout à l’heure à peine deviné illumine son visage. Un seul coup de téléphone et le printemps a chassé l’hiver de son regard. Je jurerais que la pièce est plus lumineuse, Loana se met à sourire. Amandine se lève.
— Il est à Paris, il aimerait me voir. Maintenant.
Elle m’embrasse sur la joue, fait un signe à sa voisine puis, comme une écolière libérée par la sonnerie, elle se précipite vers la sortie.
Je reste là, à fixer la porte, la joue encore humide. Jamais je n’avais assisté à une telle montée de bonheur, à croire qu’elle avait bu un verre d’eau de félicité. Je lui en veux presque, comme on en veut toujours à son meilleur ami qui a réussi un examen alors qu’on a échoué. Pourquoi je n’y ai pas le droit, moi, à mon explosion printanière? Je suis né en automne et n’ai connu que l’hiver ! Pourquoi mon téléphone ne sonne-t-il pas?
Mais qu’est-ce quelle croit Amandine, que son ex-mari s’est repenti ? Qu’un an après, il s’est levé un matin en se disant : « C’est elle que j’aime, c’est la femme de ma vie. » Réveille-toi ma vieille, on n'est pas chez Disney, ici c’est la vraie vie. Si ton mec t’a quitté c’est parce qu’il n’a pas su résister à l’appel de tous ces petits culs qui s’agitent chaque jour devant son nez. C’est parce qu’un jour il a croisé une petite garce à peine majeure qui lui a dit : « Vas-y, gicle-moi dessus ! » Et qu’il a trouvé ça vachement mieux que : « Bonne nuit mon amour. » Et toi, parce qu’il a un coup de blues, parce qu’il s’est fait plaquer par une fille un peu plus salope que lui, tu cours au premier coup de fil. T’es vraiment nulle Amandine. C’est même peut-être toi la plus nulle de nous tous. A ta place j’aurais envoyé mon téléphone tout droit dans la gueule de Loana, ça m’aurait défoulé et ça lui aurait donné une raison de chialer.
Tiens, Joyeux est réapparu, je ne l’ai même pas vu arriver cette fois.
— Allez, à nous. C’est parti !
Mécaniquement je me lève, il m’attrape par le bras. Qu’est-ce qu’il a ? Il me prend pour un autiste ? Il est où l’autiste au fait ? Je ne l’ai pas vu ressortir.

La porte du fond me semble étonnamment lourde, joyeux a toutes les peines du monde à l’ouvrir.
— Asseyez-vous là.
Son bureau ressemble à une salle de chirurgie, les murs sont blancs, le linoléum sent le désinfectant. Sur le mur en face de moi est accroché un portrait d’un type au crâne dégarni et à la longue barbe blanche.
— Vous savez qui c’est ?
— Heu... Le père Noël ? Le grand Stroumpf après une séance d’UV ?
— Très drôle... C’est Charles Darwin. Le darwinisme vous connaissez ?
— Vous avez monté toute cette mise en scène pour me faire un cours sur la théorie de l’évolution ? C’est ça ?
— Pas vraiment un cours, disons plutôt des travaux pratiques. Voyez-vous chaque espèce a des éléments, comment dire, moins performants. Des maillons faibles en quelque sorte. Pour continuer d’évoluer l’espèce doit se débarrasser de ces éléments. Normalement c’est la nature qui s’en charge. On appelle ça la sélection naturelle. Mais l’homme s’est cru plus malin, il a voulu maîtriser la nature, pire il a voulu éviter la sélection naturelle. Non mais de quoi on a l’air maintenant ? Tout a commencé par les théories à la con des humanistes, puis des socialistes : « Aidez les plus faibles ! » qu’ils disaient. Regardez maintenant, on en arrive à des sociétés d’assistés. On a créé le chômage, le RMI, les restos du cœur, les gens idolâtrent une bande de loosers enfermés dans un loft et écoutent Saez à la radio !
Joyeux parle de plus en plus fort, de plus en plus vite. Il commence à ressembler à l’ogre du Petit Poucet. Comme je ne peux pas voir ses mains, cachées sous le bureau, je me penche en arrière.
Elles s’appliquent à visser un silencieux sur un revoler.
— L’espèce est en danger, des jeunes cadres plein d’avenir mettent en péril leur société, puis s’enferment dans leur appartement. Il est grand temps de rétablir la sélection naturelle !
J’aurais dû tenter quelque chose, lui sauter dessus, courir vers la porte, mais je suis resté là, planté sur ma chaise. J’ai toujours pensé qu’une balle dans la tête était le moyen le moins douloureux de mourir, qu’après une sourde détonation on n’entendait plus rien, on ne voyait plus rien. C’est faux. J’ai senti ma peau fondre au contact de la balle, mon crâne se fissurer et mon cerveau exploser. J’ai vu mon lévrier courir dans l’escalier, mes collègues de travail chanter « joyeux anniversaire », Amanda me dire « je t’aime », Nathalie me dire « baise-moi » ! J’ai senti l’odeur du désinfectant envahir mes narines alors que ma tête rebondissait sur le linoléum. J’ai entendu ma mère jouer Lettre à Elise, puis hurler lorsque mon père a perdu le contrôle de sa voiture. Je me suis demandé si les Springboks gagnaient contre la France, si Ambre était encore en vie, si Clarisse se souvenait de moi. J’ai pensé qu’un coup de téléphone du dernier des salauds avait sauvé la vie d’Amandine. Puis je suis mort.
De toute façon, je n’avais rien à faire.

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Ikouk OL · il y a
J'aime bien. Le style est clair. On lit facilement. J'aime bien la chute
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Julien · il y a
Merci d’être passé me lire. Toujours sympa d’avoir un retour
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Utilisateur désactivé · il y a
Haletant, passionnant, délirant, virevoltant, sombre et pessimiste mais j'adore ! Ravie d'avoir eu la chance de découvrir cette nouvelle, même tardivement!
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Mireille Bosq · il y a
"Noir c'est
noir, il n'y a plus d'espoir" Mais ça balance!

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Garouvarou · il y a
joli texte
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Djak · il y a
agréable lecture
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Clément Paquis · il y a
J'aime beaucoup ce talent que tu as de réussir toutes tes digressions. Un super texte que je découvre, comme toujours, après tout le monde ! (Mais j'ai une excuse: en 2014 je ne connaissais pas short)
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Elena Lmr · il y a
Pfiou, ça claque... je viens de finir la lecture de cette nouvelle, je suis complètement abasourdie, même en ayant vu la fin venir. Bravo pour cette nouvelle très bien menée et ce personnage vraiment attachant !
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Julien · il y a
Merci Elena, j'apprécie ton passage. Je m'en vais te lire.
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JadeGo · il y a
Je suis partagée entre rire et dégout... C'est excellemment écrit, bravo
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Julien · il y a
Merci
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Shanao · il y a
Tombée totalement par hasard sur cette œuvre, je suis restée accrochée au texte du premier au dernier mot. Ambiance particulière et sombre mais tellement captivante ! J'ai beaucoup aimé, très belle écriture, très beau texte :-)
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Julien · il y a
Merci beaucoup
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prijgany prijgany · il y a
+1Au hasard de mes pérégrinations sur Short... Bravo pour cette écriture ; en fait tu n'es pas fainéant ; tu es un sacré bosseur, toi... le lévrier Marc Aurèle ; pas mal ça ; moi mon chien quand il vivait s'appelait Pyrrhonn ; le philosophe. Parlant de décalage, viens à l'occasion voir mon monde ; ça devrait pas te prendre plus de 2 mn ; le vote on s'en fout ; si ça te plait, et bien ça me plaira que ça t'ai plu. Je vais voir si tu en as d'autres... http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-trou

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