Solitude, solitaire...

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Eté 2016
Elle ne néglige rien. Du choix des vêtements au maquillage. Comme chaque mardi, Florence se prépare à passer la journée à Nancy. Comme chaque mardi, elle se promet beaucoup de sa sortie. Malgré les échecs successifs de sa vie sentimentale, elle n’a toujours pas renoncé à l’amour. Forcément, un jour, elle fera la bonne rencontre. Mais le temps passe, et parfois elle est prise de doutes.
Solène, sa belle-fille l’incite à fréquenter les sites de rencontres. Elle la pousse à être de son temps, à s’inscrire sur internet. Mais ça, Florence s’y refuse. Elle ne veut pas du virtuel. Trop d’artifices. Elle veut pouvoir faire son choix en toute connaissance de cause. Pour ça, elle a un petit truc, facile à mettre en place. Un truc qu’elle pratique tous les mardis. Elle choisit un convive, seul, dans un restaurant bondé, s’arrange pour partager sa table et alors, vogue la galère ! La conversation s’engage ou pas ; la sympathie fait son courant ou pas...
De toute façon, même si la plupart des rencontres n’ont guère été suivies de résultats, elles ont eu au moins le mérite de réjouir l’après-midi qui suit.
Depuis un an, pas une fois elle n’a manqué sa visite hebdomadaire à Clara. Depuis que son amie a fait son AVC, elle supporte une rééducation douloureuse qui ne semble pas servir à grand-chose. Son côté droit reste paralysé et son élocution est des plus pénibles, mais elle a gardé son indéracinable optimisme. Et leur complicité se recrée chaque mardi avec le récit détaillé de ce qu’elles appellent : le « menu » du jour. Florence lui raconte, par le menu précisément, les événements survenus au restaurant. Si bien que, même si la rencontre a été décevante, elle s’arrange pour en faire un numéro comique qui les fait rire aux larmes, et d’autant plus quand c’est un fiasco !
Ce premier mardi de mars, il fait un beau froid sec. Florence a choisi une robe gaie et colorée, au tombé original. Elle marche dans la Rue Gourmande, jetant un œil sur les restaurants. La salle de L’Ecailler est complète et bourdonne d’une rumeur joyeuse. Elle tente sa chance à l’étage et repère immédiatement son « invité ». Il est installé, côté miroirs. Cheveux blancs, abondants et souples (des cheveux de chef d’orchestre qui la font craquer !), grand, élégant, et seul (c’est essentiel). Une soixantaine sereine, un peu mystérieuse. Toutes les places sont occupées par ailleurs. Florence s’approche de la serveuse et habilement, suggère à la jeune femme qu’elle pourrait peut-être l’installer à cette table, là-bas, où est installé ce monsieur seul, si toutefois l’intéressé n’y voit pas d’inconvénient. Pourquoi pas ?
L’homme lève les yeux vers la serveuse, puis les pose sur Florence et accepte, courtoisement. « Je vous en prie ». Florence se réjouit. Les choses se présentent bien aujourd’hui. Elle pose son manteau sur le dossier de sa chaise. Quand elle se retourne, elle s’aperçoit que son compagnon a retiré ses lunettes. Elles sont posées, repliées près de son assiette. Elle sourit intérieurement à ce petit geste de coquetterie. C’est bon signe, non ? Il a envie d’être vu sous son meilleur jour et il a raison car ses yeux sont d’un brun chaud très enveloppant.
Apparemment, il a déjà passé sa commande. Florence fait son choix rapidement. Les entrées arrivent et elle commence à parler, de tout et de rien, des petites phrases qui se perdent un peu dans le brouhaha ambiant. L’homme la regarde avec une bienveillance douce. Sur ses lèvres un indéfinissable sourire, un peu retenu, le rend très séduisant.
Lorsque le plat arrive, ils s’aperçoivent qu’ils ont choisi tous les deux la dorade royale... Encore un signe, non ? Il a commandé un petit vin blanc pour accompagner son plat. Elle, une eau pétillante. Il sort la bouteille de Riesling du seau à glace et lui en propose. Elle n’en boit pas d’ordinaire mais elle trouve qu’il serait mal venu de refuser. Elle acquiesce donc à son geste d’invite par un sourire. Ils trinquent délicatement. Le plaisir de la rencontre et le vin lui montent un peu à la tête. Elle a infléchi le ton de sa conversation. Elle se laisse aller à des propos plus personnels. Il a une façon d’écouter si douce, si concentrée qu’elle fond de satisfaction. Il mange lentement, avec gourmandise mais sans gloutonnerie. Il a du savoir vivre, c’est un fait. Leurs mains se croisent et se frôlent dans la corbeille à pain. Il ne s’excuse pas. Il sourit. Florence est sur un petit nuage. Le dessert arrive. Elle se sent merveilleusement bien. Dans cette exquise béatitude qui vous saisit vers la fin d’un bon repas quand il est partagé. Si bien qu’elle se laisse aller aux confidences. Elle lui parle de son amie. Elle lui dit la solitude où cet accident l’a enfermée... Son regard profond et patient la réconforte. Elle ne veut pas cependant, poursuivre sur ce registre mélancolique. Il ne faudrait pas plomber l’ambiance. Son silence à lui se prolonge mais elle n’en tire pas de conclusion. C’est un taiseux, voilà tout. Et puis il a une si belle façon de la regarder.
Elle lui explique qu’après sa visite à Clara, elle a l’habitude d’aller au cinéma. Le complexe ciné est tout à coté du centre de rééducation. La séance de dix-sept heures. La semaine dernière, elle est allée voir Chocolat. A-t-il vu le film ? C’est une œuvre magnifique. Florence en est restée éblouie. Touchée par la tristesse pudique de Foottit autant que par la beauté sculpturale de Chocolat et la vitalité qui irradie du moindre de ses mouvements... Florence voudrait briller, cherche ses mots. Elle est encore encombrée de ses émotions, elle ne veut pas se laisser submerger. Elle aimerait qu’il pense que c’est une femme cultivée, qu’elle sait analyser, mettre en valeur. Elle craint d’en faire un peu trop. Pourtant, ce regard tranquille et attentif qui revient sans cesse l’envelopper, peu à peu lui fait oublier les codes, l’autorise à être elle-même, tout simplement.
Il est presque quatorze heures. Florence ne tient pas à être en retard auprès de Clara. Elle demande la note et se lève. Il se lève à son tour. Avec galanterie, il l’aide à passer son manteau. Il lui souhaite une belle journée. Sa voix est chaude et grave. Florence a le cœur qui frappe ses coups de fête, sa tête est remplie de cent petits ballons colorés. On dirait que la vie lui fait un signe, non ?
Alors, avant de s’éloigner elle ose dire : « à très bientôt... ». Puis elle ajoute : « peut-être? ». Peut-être à tout à l’heure, au cinéma, ou la semaine prochaine au même endroit, rêve-t-elle. Puis elle s’éloigne, chavirée et légère.
Lui, s’est réinstallé sur la banquette du restaurant. Il la regarde partir, termine son deuxième café. Puis d’un geste tranquille, il remet ses lunettes sur son nez, ajuste ses appareils auditifs qu’il rebranche l’un après l’autre et qu’il règle avec minutie.
Puis il fait signe à la serveuse et lui demande l’addition.

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