Solipsisme de la savonnette.

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"C'est un métier d'enfants, c'est un métier d'apôtre, un métier d'ajusteur ou mieux de repasseuse. Et les plis sont tenaces au corps et à l'esprit des enfants sur lequel a pesé, de toute sa  [+]

Il fait noir et j’ai froid. Je sens que l’abandon est une récurrence dans ma vie. Je suis prise et posée, trempée et rincée. Mon quotidien. Les semaines passent et je me traîne ici sur ce rebord céramique, le bruit de l’eau comme seule compagnie. Pourquoi m’a-t-il laissée là, parmi ces inconnus ?

À l’usine, un manutentionnaire s’est d’abord occupé de moi. Je sortais des cuves et du moule. J’étais fraîche sur les tapis, avec les copines. En terminant mon conditionnement, l’homme en blouse m’a détaillée avant de me sceller sous une cloche de plastique, pour le contrôle qualité. En me jetant dans le carton, il s’est exclamé :
« Tu auras un usage exclusif, ma belle. Des comme toi on en trouve qu’en pharmacie, pour les vieilles peaux. »

Puis ce fut l’apothicaire. Il m’a sortie du carton avec les autres. J’ai attendu les clientes sur le bord du comptoir. Le pharmacien plein d'espoir m'observait à la dérobée, entre les feuilles d'ordonnance et les tickets de caisse. Il espérait m’écouler vite. Il essayait avec ses : « Vous désirez autre chose Madame ? » mais allez savoir pourquoi, je ne faisais pas d’émules. J’embaumais le comptoir pour la commodité. Avec mes consoeurs nous avions trois sujets de conversation : l'hygiène du corps, les parfums et les humains. Souvent ces trois sujets se mélangeaient à l'entrée du pharmacien, quand il soulevait la grille, allumait les lumières, ouvrait la caisse. Souvent il était notre seul sujet, à nous embaumer de musc, le nuage d'odeurs sous sa blouse. Avant de s'installer en arrière-boutique il regardait le récipient dans lequel nous nous superposions,en soupirant. Nous étions trop chères.    

Quel soulagement quand il m’a dérobée ! Il m’a glissée sous sa veste, contre son ventre. Après un son de cloche j’ai rebondi contre lui, senti l’urgence quand il m’a sortie de mon étui. Je pouvais respirer, la cloche était loin. Quelle sensualité, hors de cette boîte qui simulait les galets de Roger. Partout où mon ravisseur allait, à la proximité d’un lavabo, il me sortait, me caressait. Je faisais des bulles pour lui, dans le jet d’eau. La première fois, sans emballage, il m’a reniflée. Il a complimenté ma peau de pêche, je sentais comme le fruit. Mais j’étais trop ronde. J’adorais le contact de ses mains lisses, longues. Dans sa poche, j’occupais une place de choix, entre l’herbe en sachets et un portefeuille de cuir qui me collait à sa cuisse, avec sa carte d’identité, sa photo, son nom. Diego. Cheveux longs et frisés, une mine de pensionnaire, d’exilé. C’est le seul visage que j’ai pu toucher et voir, en noir et blanc. Libre dans sa tête.

Dans la poche de Diego je suis entrée et sortie, souvent mouillée. De ma cachette j’ai entendu vrombissements, cris hispaniques, grenades, pleurs. Puis je retrouvais les lavabos, le robinet. Des fois il le faisait vite, des fois il prenait son temps. Des fois il avait même une substance rouge dont il avait du mal à se débarrasser. Je l’aidais. Un jour il m’a tenue à l’air libre, au-dessus d’une foule. J’ai glissé dans un vent de révolution hygiéniste, vu le ciel entre les fumigènes avant de tomber. Me faire écraser sous les bottes. La dernière fois que j’ai senti la poigne de Diego, un contact rapide et tenace quand il m’a récupérée au sol, d’une étreinte qui disait tout pour moi. Après, il m’a jetée là, sur ce rebord en céramique. Comme si nous n’étions rien, juste des frottements, une passade. J’étais pourtant encore capable de le suivre. Je n’ai pas compris. Je n’avais pas tant perdu d’épaisseur, une fine pellicule, tout au plus. Je n’étais pas maigre, ni malade. Et je l’aidais, on se rendait propres. Alors pourquoi ?

Court bien trop court notre amour disait une voix dans les hauts-parleurs.

Je ne savais pas. Non je ne savais pas.

J’ai attendu, sèche, inconfortable et meurtrie des mains de Diego. Puis la lumière est venue. Blanche, rectiligne et accompagnée de grésillements. J’ai vu ma proximité avec la fosse, le fond du trou. Un robinet fièrement dressé sur l’abîme où les glaires, la morve et l’eau s’écoulaient. Sur le bord, j’ai manqué de tomber. J’ai poussé chacune de mes molécules à le faire, se déporter, un petit peu plus. Je voulais me dérober. De nouvelles inconnues passèrent et me saisirent. Elles me redonnèrent espoir. Elles étaient jeunes, si petites ! Deux paumes qui ne parvenaient pas à me maintenir. Puis deux autres, plus grandes, qui les aidèrent entre rires et exclamations. J’étais soulagée d’entendre que je plaisais encore. J’ai bullé de mon mieux pour elles.

De temps à autre des messieurs viennent et les néons s’allument. Des portes claquent, quelques flatulences, des bruits de gorge, un crachat pour ces pauvres lavabos. Le bruit de séchoir, les gouttes qui me couvrent du mépris de mon non usage. Des pas qui passent sans même approcher mon domaine. Pourtant j’essaie, chaque jour je m’efforce de vivre ou survivre. Avec le temps j’ai appris à comprendre ce qu’ils étaient, ce qu’ils mangeaient. Le rythme de leur pas en sortant de la cabine. S’ils étaient propres ou sales ou négligents. L’état de leur humeur en m’approchant. Siffler en me touchant : un certain soulagement. Tousser : encore à vif de leur passage sur le trône. Passer leur main dans leurs cheveux avant de la mettre à l’eau : clairement scato. Leur âge quand ils me prenaient, qu’ils me faisaient tourner. J’ai compris qu’avec le temps leur vigueur diminuait, qu’ils en avaient vu d’autres et que je ne leur rendais qu’un service de plus. Je suis passée sur des barbes mal taillées, des avant-bras poilus, d’autres parties transpirantes. Je crois que l’hygiène des hommes m’était trop édulcorée avec Diego.

Maintenant sur l’émail et les liquides, je sais.

Quand le distributeur automatique de savon était vide, je faisais des doubles journées. Pourtant, quand il était plein, je ne lui faisais aucune concurrence. Un manque de fiabilité, selon certains. Les clients ne savaient pas où j’avais trainé. Ils se méfiaient, me prenaient par dépit. Et la routine, le film humide du passé dans les yeux est passée par là, prêt du labo dans lequel glissent l’attente, l’anxiété de se sentir diminuer, de frottement en frottement.

Un jour un homme est venu avec son frère. Ils avaient les mêmes doigts, les mêmes cals au commencement des phalanges. Ils ont joué avec moi. Au début j’ai eu peur. Je n’avais pas ressenti le tangage puis l’absence de pesanteur comme des menaces, sauf là. Ils se sont frottés jusqu’aux poignets chacun à leur place, sous les robinets. Et ils se sont regardés. Des « envole-moi ! envole-moi ! » résonnaient entre eux. Je suis passée de l’un à l’autre. Le premier avait la prise assurée. Je n’ai pas aimé sa façon de me faire rouler, écorcher ma robe rosée. Le deuxième était maladroit. Quand son frère m’a lancée il ne m’a pas rattrapée. Je me suis écrasée contre la tranche du plan vasque. Ma peau a absorbé le choc. J’ai rebondi, coupée. J’ai eu mal, une piqûre, presque un empalement, comme ces savons d’école que je voyais partir de l’usine en hurlant parce qu’ils savaient la suite, pourquoi ce trou au milieu d’eux. Dans la douleur succédant au rebond j’ai glissé sur le carrelage. Me suis arrêtée au pied d’un toilette. La lumière s’est éteinte, la porte a claqué. Je suis couverte d’urine. J’ai froid et mal et je ne peux pas bouger. Je ne peux pas me voir. Je me dissous à l’acide urique.

« Me laisse pas là. Envole-moi. Avec ou sans toi je ne finirais pas comme ça. »

La radio me berce, je pourrais presque boire ses paroles, le calice à la lie dont parlait Diego à toutes ces inconnues, dans des réunions où les voix s’étouffaient, derrière la musique. Dans ces milieux où les sons se réverbéraient, où dans sa poche, je sentais le contact d’autres corps. Où dans son pantalon je rebondissais contre une table, une chaise, le sol. Pendant la douche, je me souviens qu’il ne me prêtait pas. Maintenant, je peux m’endormir, le bruit des chasses ne me dérange plus, les gouttelettes non plus. Les bottes, les sneakers, les mocassins et les derbys passent. Je découvre les pantalons avec ou sans ourlets et la couleur des chaussettes. Avec la saponification, ma peau est réactive. Elle adhère, forme de glu, colle saumâtre contre le carrelage. Puis elle sèche, se durcit et je suis fixée au sol. Ce n’est qu’au passage de la serpillère, les plumes au bout du balais que je m’humidifie, que les coups me poussent et me font chavirer. Que la main gantée de bleu Mapa me récupère, avant de décider si, oui ou non, je mérite la poubelle, la bordure d’émail ou une nouvelle poche. Après examen, le gant me rince sous un filet d’eau. Me polit. Les yeux me regardent comme un trésor, retrouvent pour moi la grâce que j’avais perdue. Je suis séchée dans du papier recyclé, le contact est râpeux. Puis le gant bleu Mapa me glisse dans une poche de blouse. Je me sens belle. À l’abri et prête à buller pour l’inconnu prêt à me porter.
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Felix Culpa · il y a
Excellent ! La savonnette passe sa vie sur un terrain glissant... et à se faire passer un savon !
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Adrien Neves · il y a
Merci Felix de ce retour !
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Felix Culpa · il y a
Merci à vous Adrien !

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