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Soleil de mes nuits

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Laura

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Soleil de mes nuits


Tous les cartons sont bouclés, il ne reste plus qu'à fermer les volets et s'en aller. Sous mes pas le plancher craque, mes pieds nus ont longtemps parcouru ses planches noueuses et les nombreuses rayures et taches d'encre témoignent du temps écoulé dans cette chambre.
Je m'arrête un instant face à cette vue, elle qui m'a accompagnée de mon âge le plus tendre jusqu'au commencement de ma vie d'adulte.
De la rue du Centenaire, j'ai vu la vie fourmiller et se vider. J'ai senti l'odeur des pavés mouillés et du bitume brûlé, j'ai entendu la grêle frapper et l'orage gronder, j'ai vu des nuits étoilées et une vie défiler. Minute après minute, nous avons vécu tout cela ensemble, dans cette maison où les souvenirs anodins sont devenus des reliques, qui embrasent toujours un peu plus mon cœur.
La nostalgie étant de mise, je reviens à mes vieilles habitudes en m'asseyant sur le rebord de la fenêtre. Ma tête est lourde, seuls mes yeux s'animent et s'imprègnent religieusement des alentours... Les maisons aux toits grisonnants, les balcons décrépis, le linge voletant, les chats aux allures de Sphinx le regard languissant de cette rue bien trop familière. Mes yeux se plissent, se ferment, sursautent, se plissent... Je te vois, juste devant moi, tu me parles mais je ne t'entends pas. Le front bas, le regard perdu sous une broussaille noire, les pommettes saillantes, la mâchoire forte. La lumière joue sur ton visage un air rustre, et dévoile imperceptiblement tes timides sourires. La lueur est de plus en plus éclatante, tout scintille comme neige au soleil, elle brille si fort sur des souvenirs presque disparus, ceux qui émergent rarement de l'obscurité de la mémoire.

Les réveils étaient difficiles et expéditifs, on traînait à se lever et à peine debout qu'il était déjà l'heure de s'en aller. Le petit déjeuner était pris sur le chemin, heureusement au coin de la rue il y avait une boulangerie, et tous les matins c'était une choco pour moi et un croissant pour toi. L'odeur chaude et sucrée des viennoiseries embaumait, l'aube rougeoyante nous frappait en plein visage, c'était un vrai délice. La journée pouvait être terrible, ce court instant suffisait à nous transporter, l'esprit léger.
Les matins sans soleil, où le labeur de la nuit alourdissait tes pas et ton moral, il en était de même, nous étions toujours côte à côte. Tu me serrais la main et portais mon sac mauve sur une épaule. Les passants, les commerçants, ceux qui avaient l'habitude de nous voir, devaient trouver ça drôle un grand gaillard comme toi avec ce petit cartable sur le dos. Et encore, c'était sans entendre nos conversations, au sujet de l'école ou de ce que j'avais sous le nez, j'avais assurément quelque chose à raconter! Toi tu t'en amusais, tu posais des questions sur mes amies du moment et riais de mes potentiels amoureux. Je pense que cela te réjouissait de voir ta fille débordante d'énergie et te confier ses petits tracas du quotidien, mais j'avais l'impression déjà que tes sourires sonnaient faux. Les enfants ont eut être les sens les plus aiguisés de la nature humaine, cette innocence éprise d'ignorance leur confère une sensibilité exacerbée, qui même sans mots, jaillit en eux comme un torrent de sentiments mêlés.

Après l'école il arrivait fréquemment qu'on se balade dans le quartier. Nous étions au parc quand il faisait beau, autour de l'étang on jetait aux canards du pain rassi que tu avais pris soin d'apporter. Sous ton air habituellement taciturne, tu étais bourré de bonnes attentions. Et lorsque le printemps se faisait sentir on achetait des glaces à la camionnette de la vieille vendeuse. Comme tout habitué de longue date, elle nous servait le parfum qu'on souhaitait sans qu'on lui demande. Elle était une figure emblématique du quartier, et elle connaissait aussi bien les générations d'habitants que leurs affections sucrées.
Les jours de pluie nous n'étions pas résignés à rentrer tôt, il est vrai que tu avais tendance à porter plus d'importance au temps passé avec ta fille qu'au temps passé à faire les devoirs. On a écumé notre quartier de long en large, on s'arrêtait au vidéo club, ou dans une vieille libraire aux allures de bazar. J'adorais ce genre d'endroits, il y avait toujours des trouvailles à faire et les propriétaires étaient tout aussi originaux. J'étais curieuse et toutes les nouveautés étaient passées en revue. J'inspirais profondément l'odeur des vieux bouquins, je me faufilais entre les étagères submergées, mes mains s'encrassaient très vite de poussière. Ces œuvres d'excentriques voués à une décrépitude précoce ont joué leur rôle à merveille et puis sont tous disparus. Face à ces devantures ayant hébergé mes petits drames lors d'après-midi entiers, mon cœur chavire, ces spectacles du passé garderont leur rideau rouillé définitivement baissé...
Pourtant ce sont dans ces repères à four-tout que tu m'as initié à tes passions, et les vieux films policiers français en était la première. Si ton quotidien t'accrochait terriblement à la réalité tu parvenais toutefois à négocier avec la fatigue pour t'accorder ces quelques moments d'évasion. Et ces soirs où tu ne travaillais pas on s'organisait de longues soirées ciné, sans lever les yeux du petit écran et en engloutissant les nouilles chinoises achetées chez le traiteur d'en face. On revenait tout le temps à nos classiques et les répliques de Lino, Jean et Bebel n'avaient plus de secrets pour nous. On se donnait la réplique la bouche pleine, barbouillée de sauce, et même une fois dehors n'importe quelle occasion était bonne pour rejouer nos scènes préférées. Parfois on attirait les regards indiscrets, d'autres fois on intriguait notre entourage, mais ce n'était pas grave. Ces moments de complicité compris de nous seuls avaient beaucoup plus d'importance.

Les samedis je les passais avec les voisins, des gosses d'ouvriers du même âge qui, pour la majorité, étaient destinés à prendre la relève de leurs parents. L'usine était la seule source d'attraction de la région et des générations s'étaient pressées pour y vivre. Notre quartier était essentiellement habité par ces travailleurs, il régnait une ambiance familiale où tout le monde se connaissait. Quoi qu’attachée à cet endroit, très tôt j'ai eu des envies d'ailleurs et je ne m'imaginais pas marcher dans tes pas. Tu étais rentré à l'usine comme d'autres à l'université, tu as eu une petite fille à élever et tu t'es enlisé dans cette vie. Tu ne t'es jamais plains mais tes silences en disaient long. Mieux vaut ne rien dire que de dire mal, et une fois le lycée terminé, tu n'as pas essayé de me retenir. La maison devait te paraître bien vide à ce moment là, mais tu connaissais l'absurdité de la vie, la tienne avait déjà était écrite alors que la mienne ressemblait encore à une feuille vierge.
Tu t'en es accommodé, comme de ton boulot et tu t'entendais bien avec tes collègues. On passait souvent des soirées chez eux, j'étais la seule fille à votre table, qui plus est, la petite dernière, et je profitais amplement de ce privilège. Leurs femmes affairées à s'occuper des enfants et de la maison, trouvaient toujours le moyen de participer à vos discussions en gueulant et riant à gorge déployée. Moi aussi je rigolais à toutes vos histoires même si j'en comprenais à peine la moitié. On pouvait rester jusqu'à tard, tu avais l'alcool plutôt joyeux et il te désinhibait. Tes soucis semblaient s'évaporer et j'avais cette drôle d'impression que tu pouvais, comme moi à cette époque, aller sans peine d'un jour à l'autre.

Puis le dimanche soir arrivait, les semaines recommençaient, les veilles d'école se succédaient et tu retournais travailler. Tu préparais le repas en vitesse, tu réservais les tentatives gastronomiques aux fins de semaine quand tu avais plus de temps pour t'exercer. Tu as connu quelques échecs culinaires... Beaucoup même. Malgré tout tu persévérais toujours, et certains de tes plats étaient devenus des incontournables. Le dîner aussi vite préparé qu'avalé, tu te préparais à sortir quand moi je m’apprêtais à me coucher. Tu venais toujours me voir avant de partir, je n'aimais pas rester seule dans cette maison et me plaignais souvent de ton absence, c'était à deux sinon rien. Je me souviens des soirs où les esprits nocturnes prenaient un malin plaisir à m'effrayer. La lune fantomatique dessinait des silhouettes affreuses aux arbres, tandis que le vent irascible répondait aux pitoyables aboiements de chiens, en faisant claquer de toutes ses forces les volets. Je n'avais qu'une hâte: d'être au petit matin. Le soir, sentant la peur montée tu venais m'apaiser assis sur un coin du lit, tu caressais mon front soucieux et me disais doucement «Le temps passe plus vite en dormant, et demain matin je serai là. Bonne nuit, Soleil de mes nuits». La nuit passait, le soleil se levait et comme tous les matins, tu étais là.

En grandissant j'ai senti les jours s'écoulaient un peu plus lentement, peut être que le nom de la rue n' y était pas au hasard. Les soubresauts de la vie ont parfois fait accélérer les choses: mon passage au collège, au lycée, mon départ...Tout ce que nous avions partagé auparavant, les diverses sorties, les soirées ciné, les repas en tête à tête vite avalés, étaient devenus du passé. C'était l'âge des virées entre amis, où les confidences du chemin de l'école n'étaient plus des banalités mais mes principales préoccupations. Tes silences ont été miens, et c'était toi maladroitement, qui trouvais à dire des futilités pour faire la conversation. La maison n'avait jamais été très bruyante mais elle était à ce moment muette et d'une étrange façon, vide. Aussi morose que cela est pu me paraître avant, tant de mots se bousculent aujourd'hui pour remplir cet espace, pour arrêter le temps et revenir vivre dans cette chambre. Cette pièce immense pour mes yeux d'enfant s'est transformée en l'étroit refuge d'inestimables souvenirs.

J'espère faire taire les bruits de la culpabilité qui ronge. Celle qui vous rend trop imbécile pour comprendre certaines choses, mais vous laisse l'être juste assez, pour se sentir assailli de remords. Petite, l'amour filial d'un père et de sa fille sont indivisibles, ensuite c'est différent, le cœur a ses raisons que celui du père n'explique pas. Mes aspirations de jeune fille ont créé la distance, elles ont raréfié les confidences et n'ont dévoilé que farouchement les signes d'affection. La colère et l'incompréhension ont souvent elles aussi élevé la voix, un père ne peut apporter ce qu'une mère est. On apprend à être parent mais l'amour maternel a l'avantage de déceler plus facilement les énigmes de sa fille, ces petits secrets que lui même a déjà longtemps parcouru. C'est ce que j'ai compris plus tard, tu as essayé de combler ce vide avec tes gestes gauches dont certains ont marqué ma mémoire: nouer mes cheveux avec tes mains non habituées aux tâches délicates, m'offrir des vêtements à l'esthétisme discutable, amorcer le sujet des prémices de l'âge d'adulte que ni toi ni moi n'avions envie d'aborder. Toutes ces choses que tu as endossées de faire, alors que pour certains, le rôle de père s'arrête à celui de géniteur.
Tous ces mots se sont envolés, ceux que je n'aurais pas dû te dire, et ceux me brûlant les lèvres désormais. La culpabilité d'avoir voulu faire autrement est aussi teigneuse que la volonté d'accepter d'aller de l'avant. Ces moments d'amour, et de tristesse parfois, ont fait de nous ce que nous sommes et je ne serais pas tout à fait rassurée si ma gorge ne se serrait pas à la simple prononciation de ton nom. Deux vies très différentes pourtant liées à jamais au vieux quotidien de la rue du Centenaire. Tout ce qui m'a ravie enfant, dégoûtée jeune fille, me rassure adulte. Ce que j'ai pu te reprocher fût un temps, je l'admire aujourd'hui et j'aspire à le devenir. Je l'avais finalement compris mais ces sentiments s'étranglaient de pudeur, elle qui avait remplacé les affections passées.

J'aimerais pour une dernière fois revenir sur le chemin de l'école et sentir la chaleur de l'aurore, l'odeur sucrée des matins, et ma main dans la tienne. Un simple instant de cette époque et manger des glaces, des nouilles chinoises et tes plats incontournables du dimanche. Chercher des livres curieux et tes sourires affectueux. Parler de mes amies et de la vie. Écouter le plancher qui craque et les coups de feu des films noirs qui frappent. Sentir la peur monter et ta main m'apaiser. Entendre le rire des femmes d'à côté et le cliquetis de la clé quand tu t'en allais... Un seul fragment retrouvé suffirait à me ramener à toi.

La lumière réapparaît, me voici toujours perchée au rebord de la fenêtre, la nuit est tombée. Il est l'heure de quitter cette chambre vide, autrefois remplie de rêves et bientôt tombeau des souvenirs enfouis. De quitter cette maison où sont enfermés les silences des mots les plus tendres, d'une présence d'or à l'ombre d'une absence. De quitter cette rue au nom immémorial, dont j'aurais aimé qu'elle soit synonyme des années passées ensemble... Cette rue où mes pas ont foulé par centaines de milliers les pavés défoncés. Où mes sentiments se sont cent fois enflammés près des murs délavés. Où cent larmes versées en ce jour ont été cent éclats de rire hier. Cent vœux prononcés hier est un seul désir aujourd'hui, celui de te retrouver. Même si les volets ne s'ouvriront plus jamais, saches que tous les soirs je t'entends me dire que, demain tu seras là «Bonne nuit, Soleil de mes nuits».

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Laura · il y a
Un grand merci pour votre commentaire Ratiba, je suis heureuse que cela vous ait ému c'est un objectif atteint pour moi, au plaisir de vous lire également, à très vite!
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Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement construit tout en pudeur et en retenue. Un bel hommage à ce père aimant et attentionné qui a su prendre soin de sa fille et a essayé de compenser l’absence d’une mère. C’est beau ! La fin m’a émue. Merci pour le partage. À bientôt !
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Laura · il y a
Merci Isabelle, votre commentaire me fait énormément plaisir! A vrai dire voyant la session d'hiver se terminait bientôt, je pensais qu'il était mieux d'attendre la prochaine pour le proposer. Je suis toute nouvelle sur le site alors si vous avez des conseils pour la suite je suis preneuse :)
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Isabelle Lambin · il y a
Un bien joli récit rempli de nostalgie. Vous avez une très jolie plume. Ne me dites pas, Laura que ce texte a été refusé par le comité ?
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