Soirée parisienne

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Ses dents blanches parfaitement alignées se découvraient en un rire dont l'apparente légèreté peinait à masquer la cruauté. Elle déchirait délicatement son poulet de Bresse en même temps que la réputation de sa victime. Se moquer, médire, mettre à nu, tel était le passe-temps favori de Claire Lorient, sous couvert de son métier de journaliste qui lui permettait d'accéder à tous les cercles parisiens « qui comptent ». Entendez par là, cette poignée d'hommes et de femmes qui façonnent la pensée française, nous disent ce qu'il faut penser, qui il faut aimer ou bien détester. De ma campagne, j'avais bien conscience de l'existence de ce petit monde, mais jamais je n'aurais imaginé le côtoyer un jour.
Alors, comment avais-je pu me retrouver, ce soir de mars, attablée à un des célèbres dîners de Claire Lorient ? J'avais cinquante ans, un physique et une carrière banals, une provinciale parmi tant d'autres ; aux yeux de cette assemblée brillante, je faisais partie de ceux qui n'existaient pas. Par le hasard de la vie et des circonstances, j'avais retrouvé une amie d'enfance, devenue médecin réputée, qui à l'occasion d'un de mes rares passages à Paris, m'avait convaincue de l'accompagner à cette soirée. Plus jeune, j'aurais refusé, effrayée de participer à un évènement auquel je savais que ma timidité et mon manque d'entregent me marginaliseraient immanquablement. C'était toujours le cas, mais la maturité aidant, je croyais m'en moquer. Après quelques hésitations, j'avais pensé que l'expérience pourrait être riche d'anecdotes que je partagerai avec les miens, à mon retour.

Nous prîmes l'apéritif debout, servis par de jeunes hommes vêtus de tenues noires décontractées, portées avec des baskets blanches, dans un immense salon Haussmannien dominant la Seine, meublé de façon minimaliste de meubles design. Blottie contre la cheminée en pierre, un peu masquée par le grand palmier en pot, je sirotais mon champagne, détaillant les tenues des convives, reconnaissant quelques-uns des invités, jubilant comme une petite fille qui observe ses parents et leurs amis, alors qu'ils la croient endormie dans sa chambre.
Assez détendue, je passai à table, suivant de près mon amie, à la droite de laquelle je pris place. À ma gauche, une très belle et très jeune femme, certainement un mannequin, ne m'adressa pas un regard et le sourire que je lui adressai s'effaça, faute de réception.
Je dégustai mon entrée, en écoutant la verve mordante de Claire et les brillantes répliques de ses invités, protégée par mon invisibilité.


J'étais en train de mâcher un bout de poulet quand j'entendis soudain :
— Et vous, Hélène, que faites-vous ? 
Inexplicablement, le silence s'était fait d'un coup, tout le monde me scrutait, attendant ma réponse. La chaleur du sang monté dans mes joues, j'avalais à grande peine ma viande, me demandant désespérément quoi répondre. Comme aucune idée géniale ne vint, je me contentai de la vérité :
— Agent aux impôts à Foix.
Un silence stupéfait puis des rires étouffés, des gloussements... Ma voisine me regarda enfin et je devinai son sourire apitoyé et narquois, sans avoir à lever le nez de mon assiette. Je fixai les restes de nourriture sans les voir. Je n'avais même pas dit « Trésor public », j'avais dit « aux impôts », quelle plouc j'étais ! Les larmes me piquaient les yeux, tous les souvenirs d'humiliation ancienne revenaient en cortège me narguer. J'avais cinq ans, huit, dix ans... Comme dans l'enfance, je retenais ma respiration, espérant ainsi disparaître aux yeux de tous dans un effort de dissociation. Claire sentit le filon. Après tout, son devoir d'hôtesse était de faire passer à ses invités une bonne soirée. Et là, elle tenait un sujet...
— Ah, comme c'est intéressant, Hélène ? Foix, c'est où exactement ?
— Dans l'Ariège, lâchai-je, priant le ciel qu'elle passe à quelqu'un d'autre.
— Nous n'avons pas souvent l'occasion de côtoyer un agent du Trésor public ou alors c'est une expérience très désagréable ! Son rire fusa, accompagné de celui des convives. Vous aimez fouiller dans les affaires des autres et chercher la faille, je crois, vous n'avez pas un tout petit peu honte d'exercer ce métier, au fond détesté par tous, dit-elle en souriant délicieusement et en prenant les autres à témoin. Tout le monde hocha vigoureusement la tête et un brouhaha s'installa, chacun racontant sa petite ou grande mésaventure fiscale. Je respirai, on allait peut-être m'oublier.
Mais Claire revint à moi.
— Franchement Hélène ? 
Elle me regardait, presque tendrement, attendant ma réponse, prête à l'hallali. Dans tous les cas, je connaissais ma fatale défaite.
Mon sort était scellé, j'allais être massacrée, rapidement, aisément, puis on passerait à une proie plus intéressante. Mes années d'insignifiance me poussèrent brutalement à me révolter. Je redressai la tête et les regardai tour à tour.
Que pouvais-je répondre ? Que là d'où je viens, réussir un concours de la fonction publique était le summum de la réussite, permettant d'échapper au sort de la plupart, celui de travailler chez l'équipementier automobile d'à côté ?
Leur parler de la fierté de mes parents quand ils parlent de « leur fille aux impôts » ? Je comprenais le dérisoire de ma révolte sociale sous ces lustres précieux, je devinais combien elle allait sonner creux.
Près de moi se trouvaient des écrivains de renom, des journalistes brillants, des politiques rusés, des femmes d'affaires réputées, des artistes talentueux. Et moi ? Quel était ma particularité, mon talent, ma contribution au monde ? Je me sentis accablée par la médiocrité de ma vie, remplie de haine de soi.
Je renonçai au combat. Un sourire fatigué qui dévoila mes dents plus très bien alignées et jaunies par la nicotine laissa Claire sans voix, une petite seconde.
— Vous ne répondez pas Hélène ? En plus d'être aux impôts, vous êtes mutique ? Ça fait beaucoup pour une seule personne, non ? 
Les rires perdaient en intensité, telle une marée qui se retirait doucement. Claire comprit, en hôtesse attentive, qu'il était temps d'amener ailleurs son auditoire.
Je restai assise, toujours pétrifiée, infiniment triste.
Je n'aspirais qu'à une chose, rentrer chez moi, retrouver mon chien, mon jardin, mon abri, mon cocon, mettre la tête sous les couvertures et dormir.
Je n'osais pas me lever, même pas capable de ce mouvement de rébellion, empêtrée de mon éducation. Mon amie m'avait pressé gentiment le bras pour me réconforter avec un rapide « c'est pas grave, ne t'en fais pas », puis s'était tournée de l'autre côté pour reprendre une discussion animée.
Jamais, je ne m'étais sentie si seule.

Et c'est à ce moment-là que ma jeune voisine me glissa à l'oreille :
— Claire est une cocaïnomane invétérée, son voisin de droite n'a jamais pu honorer une femme, celui de gauche est bipolaire et moi je suis anorexique. Ça va mieux ? 
Nous échangeâmes notre premier regard et je vis autour de la table des hommes et femmes qui essayaient maladroitement et courageusement de vivre.
Toute amertume me quitta soudain.
J'étais en train de partager un repas avec mes semblables et je me sentis bien, à ma place.
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Doc Pavo · il y a
Dérangeant de vérité quand on sait qu'on peut se retrouver dans la même situation et on est certainement mieux à Foix
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Sylvie de Tauriac · il y a
Merci pour ce moment de lecture, pour cette histoire où chacun d'entre nous se reconnaît. J'ai ressenti le même sentiment que cette femme de la province quand une personne me fit remarquer que je ne voyageais pas assez loin et assez souvent. J'étais une plouc, attachée à son pays varois. Il faut écrire encore et à bientôt.
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire,Roger.
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ROGER DELBOS · il y a
Votre texte est un cruel tableau de la hiérarchie sociale "implicite" de notre société. C'est d'autant plus fort qu’il donne l'impression de ne pas y toucher
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Juliette Makubowski · il y a
Vous dressez un tableau pittoresque d’un milieu parisien qui s’estime bien-pensant. La cruauté est à son comble. La chute est remarquable.
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Juliette pour votre commentaire qui me fait plaisir !
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Maha Lox · il y a
Fantastique! Votre histoire est la toile peinte de notre société 😁. Félicitations
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Maha, pour votre commentaire élogieux !
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J.A. TROYA · il y a
Une histoire très sympathique.
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Isabelle Levy · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire !
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isabelle Le Charpentier · il y a
L.invitée aurait pu se révolter, dire que son métier permettait de contribuer au service public. Elle n.en fait rien, retombe à la place que les snobs réunis et si peu curieux lui ont assignée. Un moment déception et puis non la conclusion inattendue est d.autant plus cruelle et touchante

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