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Si nous connaissions bien Syrine et Hicham, nous pourrions deviner que comme tous les derniers samedi du mois, ils iraient cambrioler lâchement une bijouterie ou un commerce tenu par un pauvre monsieur ayant dépassé avec peine la fragile soixantaine.

Seulement, ce soir-là, une dispute éclata dans le couple. Hicham annonça avec froideur qu'il ne voulait plus vivre cette vie de bandit, de voleur, de maskhout. Il voulait se racheter auprès de ses proches et menait une vie honnête.

- Ma mère m'a appelé hier ! Je ne peux plus lui faire endurer toutes ces imbécilités..., fit remarquer Hicham.

- Ne me dis pas que tu vas la laisser décider pour toi. Elle semble peut-être oublier que tu n'es plus le petit garçon qu'elle peinait à nourrir ! vociféra Syrine avec grand sarcasme.

- Mais tu ne comprends donc rien à rien ! Elle est très malade ! Je ne peux pas la laisser dans cet état... Elle refuse de prendre mon argent pour se soigner. Je dois trouver un bon travail et..., commença Hicham, furieux.

- Ça, c'est son problème ! Quelle ingrate celle-là ! le coupa Syrine. Mais qu'elle vienne le gagner elle-même ! D'ailleurs, rappelle-moi, est-ce qu'elle s'était bien occupée de toi, petit ? Je ne pense pas car si c'était le cas, tu ne serais pas devenu le bandit que tu es maintenant, répliqua-t-elle froidement. Tu as trop bon cœur, mais qu'avec les mauvaises personnes...

Hicham fusilla du regard sa femme. Jamais il ne l'avait autant haïe. Il aurait voulu lui répondre qu'elle faisait partie de ces mauvaises personnes. L'image de sa mère pâle, allongée et mourante sur un lit d'hôpital attendant désespéramment la venue de son fils, se forma devant lui. Il se prit longuement la tête dans les mains, s'arrachant presque les cheveux.

- Ça sera le dernier geste criminel que je ferai de ma vie..., marmonna-t-il après quelques instants.

- Et qu'est-ce qu'on fera de cet argent si l'abbé Hicham le trouve trop sale pour sa mère ? demanda sa compagne sans la moindre empathie.

- Tu termineras avec tes études et moi..., je fouterai le camp d'ici, annonça-t-il en plongeant ses yeux durs dans ceux de sa femme.

Elle le dévisagea longuement ainsi ; avec son habituel tic de froncer le nez comme un lapin gâteux ayant pris de l'extasy - qu'elle faisait lors d'un désaccord ou d'une indignation.

- Je n'ai pas besoin de ta charité, finit-elle par trancher, dignement.

Le jeune homme qui était avachi misérablement sur le fauteuil troué de partout, à l'état désastreux, sembla insensible à la réponse trop brusque de Syrine. Il y était bien trop habitué depuis ces cinq années passées à ses côtés. Il se contenta de soupirer d'exaspération - ce qui était venant de lui - l'être terriblement serein - un avertissement, puis tourna la tête vers l'une des horloges du salon. Il remarqua amèrement - pour la troisième fois de la semaine - que parmi les trois horloges présentes dans la cuisine, aucune ne fonctionnait, toutes étaient détruites.

La semaine dernière, son cousin Najib l'avait naïvement invité, par téléphone, chez lui, à Vélez-Málaga, pour faire la fête avec les belles filles du quartier. Il avait tout d'abord refusé en craignant les représailles de Syrine, puis s'était victorieusement mis en tête l'idée qu'il devait profiter de sa vie, tant qu'il était encore en bonne santé et - sans cacher l'évidence - ayant de très beaux traits et une silhouette Travolta, dont il aimait tant se vanter auprès des femmes câlines, qu'il draguait derrière le dos de Syrine.

Hicham était alors sorti en douce vers une heure du matin du piteux appartement - encore en un seul morceau - situé au centre-ville d'Almachar, une petite commune au sud d'Espagne.

Pendant le trajet entre les deux villes, de seulement une demi-heure en moto, le jeune homme reçut une dizaine d'appels manqués de sa femme. Il ne les vit qu'à son arrivée.

Mauvaise idée.

Comme toutes les fois où Syrine se retrouvait toute seule et délaissée par son mari, elle se préparait son petit « paradis » à elle. Une manière de combler un manque - des manques - et d'oublier sa sinistre et honteuse existence.

La jeune femme de caractère maniaque rentra dans la cuisine lumineuse, sortit du placard d'en dessus l'évier la petite balance qui pourrait servir à n'importe quelle exemplaire famille, pour peser la farine, à mettre dans les crêpes au sucre un samedi matin.

Elle ajouta précautionneusement de la weed bon marché, déjà broyée, sur l'instrument de mesure, et arrêta son petit jeu une fois que le poids afficha 0,32 grammes. Toute fière de sa précision et impatiente de se fuir, elle se glissa comme une ombre - avec son sachet plastique pesé précisément - hors de la pièce en éteignant en même temps que les lumières ses espoirs naïfs d'abstinence.

Elle s'installa confortablement sur l'étroite chaise en acier du balcon, sortit de sa poche de peignoir un paquet de Blunt Wrap et saisit une feuille. Puis, elle roula précautionneusement un joint, qui n'allait sûrement pas être le dernier de la soirée. Mais avant d'inspirer, elle laissa à Hicham une dizaine d'appels manqués, comme à chaque fois qu'il « faisait le mur » sans la prévenir de l'endroit où il allait, et comme à chaque fois, il ne lui répondit pas.

Lorsque le premier fut consumé, Syrine n'était pas satisfaite, il lui en fallait d'autres pour obtenir l'effet voulu. Alors qu'elle se rendait à la cuisine d'un pas mou pour reproduire la pesée, la jeune femme repensa à sa mère Khadija puis à Hicham, puis à sa mère Khadija, ensuite une nouvelle fois à Hicham puis à Khadija et cette fois elle rajouta son père Fouad. Les paroles qu'il lui disait, adolescente, tournèrent en boucle dans sa tête sans s'arrêter une seule seconde : « Pourquoi tu es comme ça ? », « Si ta mère n'était pas là, je te tuerais de mes propres mains » et « J'aurai tellement voulu avoir un fils, tu m'as tellement déçue ».

Au bord de la folie, la jeune femme ouvrit le tiroir du bas et en sortit un tranchant couteau, sans connaître les raisons de cette soudaine envie de possession. Prisonnière d'un terrible bourdonnement intérieur, elle s'attrapa violemment les cheveux de sa seule main libre. Ses racines noirs si fragiles et légères avaient l'air d'être à deux doigts de sortir de son crâne.

Le rythme et la vitesse des battements de son cœurs s'amplifièrent dangereusement comme les rythmes des ours Gongs d'un Copland. La panique la saisit abruptement ! Les paroles de son père tournaient en boucle dans sa tête et de plus en plus fort. Elle se mit à penser ardemment que c'était son dernier jour sur terre et que le lendemain n'aurait jamais lieu...

La jeune femme, dépassée, quitta la cuisine malgré ses jambes qui protestaient contre toute forme d'effort physique, pour pénétrer le salon. Elle n'avait jamais eu un Bad Trip aussi violent.

La vue des trois horloges de même forme, alignées, sur le mur lui devint flou, inexacte et houleuse. En retirant lentement sa main de ses cheveux, elle attrapa précipitamment le vase posé sur la table et le jeta de toutes ses forces contre l'un des murs du corridor. Un bruit strident de fracas retentit.

Alors qu'elle continuait d'observer d'un regard vide - de fou - les trois horloges, des images de catins chevauchant insensiblement son mari en cette heure là - 2h 05 - défilèrent lentement et vicieusement devant ses yeux. Syrine serra le couteau de sa main droite le plus étroitement possible, hurla de douleur et prise d'une agressivité ivre de sauvagerie, elle attaqua les horloges. Les débris de verre tranchants ne firent que rajouter de l'horreur à cette scène de terreur, que la pauvre femme avait provoquée.

Elle se mit à trembler si fort qu'elle ne pouvait plus songer à s'arrêter. « Le monde me veut du mal » se répétait-elle mécaniquement d'une voix diablement cinglée. Syrine accentuait ses incantations avec des « Je vais mourir », « C'est mon heure » ou encore des « Putain, je vais tuer Hicham puis me tuer ». En essayant d'arrêter cette auto-destructrice guerre intérieure, elle planta à plusieurs reprises son couteau dans le seul fauteuil du salon, en faisant voltiger les plumes partout dans la pièce.

Heureusement pour elle, les voisins se réveillèrent, ayant entendu le vacarme qu'avaient produit les fracas, les destructions de verres, les hurlements de Syrine et les aboiements de leur chien. Ils avaient appelé les urgences qui vinrent la calmer.

Hicham apprit la nouvelle seulement le lendemain, quand il revint et vit l'état de l'appartement. Il y pensait quotidiennement avec une certaine amertume, depuis qu'il le sut. Ces horloges étaient des cadeaux de sa mère. Elle qui croyait que son fils avait un travail dit sérieux, les lui avait offert pour qu'il soit toujours à l'heure, une règle d'or, de réussite, pour elle. Mais ça, c'était il y a quatre ans, quand elle ne connaissait pas la vérité.

Hicham fut secoué de frissons déstabilisants, de culpabilité et de dégout de lui-même en se remémorant ses souvenirs dans les plus précis détails. Il fixa Syrine d'un regard accusateur en attendant qu'elle dise quelque chose.

- On pourrait peut-être s'acheter un peu d'herbe..., commença la jeune femme, laissant ses désirs la contrôler.

Hicham planta nerveusement ses ongles de la main droite dans le haut de son autre bras. C'était sa manière à lui de se retenir de faire ou dire des choses atroces, qu'il regretterait plus tard, une fois calmé.

Il essaya en vain de se contrôler, mais c'en était trop pour un pauvre voyou-né qui avait grandi à Derb Ghallef, au centre de Casablanca, avec une mère qui était femme de ménage et un père espagnole, absent et inexistant depuis ses deux ans.

Les blessures infantiles créent celles d'adulte.

- Ah oui, bien sûr ! Très bonne idée ! Sûrement la meilleure que tu n'aies jamais eue ! ironisa furieusement Hicham. Comme ça, tu vas péter l'appartement ! Ah oui, j'ai failli oublier... TU L'AS DÉJÀ FAIT ! Mais je crois qu'avec ta mémoire de toxico, tu as déjà oublié ! hurla Hicham en déversant toute sa rage et sa frustration sur sa femme.

Pour la première fois de la soirée, Syrine parut profondément blessée. Elle qui avait raté tous ses examens d'entrées aux universités, à cause de cette maudite herbe. Elle qui avait fait la chouha à ses pauvres parents qui comptaient tant sur elle, pour les sortir de la précarité. Elle qui avait tant souffert et fait souffrir les aimés autour d'elle... Mais enfin, pourquoi persistait-elle dans cette voie ?

Incapable d'arrêter, incapable d'aimer, incapable de vivre. C'était une incapable tout comme son mari.

La femme ne dit plus aucun mot, plus aucun son, ne fit plus aucun tic, car au fond, elle savait bien que c'était une mauvaise idée. Hicham, conscient de l'avoir considérablement heurtée, rompit soudainement le silence, en adoptant le ton le plus calme que l'on pouvait avoir dans cette situation-là.

- Il nous faut absolument cet argent. Au moment venu, nous verrons comment nous pourrions l'utiliser pour se reconstruire. Maintenant, préparons-nous ! ordonna-t-il.

Après avoir reproduit la procédure habituelle, mais avec cette fois, moins de plaisir, ils se retrouvèrent sur leur vieille moto avec chacun un petit sac à main rempli de billets, dans les bras, au moins neuf mille euros.

Le couple était sur le chemin du retour, lorsqu'ils passèrent devant une piteuse épicerie - ce n'était pas n'importe laquelle - ils l'avaient cambriolée, un mois auparavant.

Hicham et Syrine avaient tous les deux entendu parler de la triste histoire de la propriétaire et son fils : une brave femme immigré d'Amérique latine, d'un certain âge, élevant à elle seule son pauvre fils atteint de leucémie. La malheureuse eut tout perdu, dix années auparavant, lorsque son mari mourut et laissa derrière lui d'importantes dettes de jeu. Puis, elle fut une nouvelle fois, un mois auparavant, dépouillée de presque tous ses biens, à cause d'un cambriolage commis par deux pitoyables mal aimés.

Maribel fut contrainte de dépendre des services sociaux, pour que son fils puisse continuer son traitement, elle pensa même à vendre sa minuscule épicerie, ne parvenant pas à payer correctement le loyer du mois. On ne savait pas comment elle s'en sortirait financièrement.

Installés sur la moto à l'état douteux, roulant tout doucement, Hicham et Syrine y pensèrent chacun de leur côté, avec un paradoxale mélange d'empathie et de cruauté. Hicham qui conduisait, fit demi-tour sans réellement s'en rendre compte, puis s'arrêta devant le petit commerce fermé.

Il coupa le moteur. Il coupa son souffle.

Syrine descendit du véhicule, Hicham la suivit avec les sacs et le tournevis. Arrivés juste devant la porte de derrière, ils se fusillèrent du regard, comme des parents, comme des personnes responsables, comme des enfants voulant faire la paix, pour se gronder d'avoir commis quelque chose d'injuste.

- Il faut donner cet argent pour avoir la conscience tranquille, soupira doucement Syrine.

- Tu as raison. Après, on changera. On deviendra des gens biens, tu verras, ajouta Hicham en souriant.

Ils révèrent séparément. Tout doucement et joliment. Syrine espérait faire des études en psychologie et rendre fière ses parents, voir cette merveilleuse lumière dans leur yeux, plus belle et chaleureuse que les étoiles. Hicham espérait réunir assez d'argent pour l'envoyer à sa famille puis former la sienne comme on forme un poème : passionnément et précautionneusement.

La nuit était très sombre, le vent faisait bruisser violemment les branches d'arbres et on entendait des feuilles qui craquaient bruyamment, sous des pas d'animaux, sûrement. Une ambiance typique de soirée de septembre.

Chacun dans sa petite bulle, ils avançaient de plus en plus vers l'épicerie. Mais soudainement, plusieurs coups de feu retentirent presque en même temps. Hicham et Syrine, morts de terreur, se plaquèrent instinctivement à terre, sur le ventre. Deux hommes cagoulés de très grande taille sortirent du petit bois d'à côté et coururent se placer devant eux :

- Tiens ! Regardez ! Voilà les deux connards qu'on cherchait ! cria l'un deux avec une expression de supériorité sur le visage.

- Vous savez que cette épicerie est sous notre protection ? Protection de la mafia du Barron, ça claque, n'est-ce pas ? sourit vicieusement l'autre homme.

- Et vous savez aussi que maintenant vous allez mourir ? Allez ! Dis à ta pute de femme que tu l'aimes une dernière fois, ricana très fort le premier.

En terminant sa phrase, ils tirèrent plusieurs rafales en même temps, sur les deux corps tremblants de terreur. Les deux âmes qui moururent telles qu'elles étaient.
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