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De la fenêtre, j'observe le phare des Poulains, l'obscurité s'étendant sur la pointe de l'île. Le ciel, bleu-noir, se fond dans l'océan.
Ces derniers jours, la température a chuté. Chaque soir, je me réfugie près de la cheminée, dans la petite bibliothèque de la vieille maison familiale. On y trouve de merveilleux ouvrages reliés sur l'alchimie, des grimoires anciens, de nombreux globes d'un certain âge, et je l'avoue, beaucoup d'objets insolites et surannés qui dépassent mes capacités d'analyse et de compréhension. C'est une pièce toujours un peu humide, sentant le vieux livre, le cigare et la cendre fumée, rappelant la passion de mon grand-père pour le whisky tourbé. Il s'enfermait souvent dans son antre, à la nuit tombée, accompagné du petit digestif écossais. Toute la nuit, il racontait ses aventures à l'aide de son antique machine à écrire. Il aimait à dire qu'il écrivait ses propres histoires. Il avait voyagé à Edimbourg à de nombreuses reprises, et connaissait très bien le gaélique écossais.
Lors des réunions de famille, Grand-père racontait ses histoires invraisemblables, et tout le monde l'écoutait avec un grand sérieux, puis riaient sous cape, se moquant de lui à travers les bulles de champagne, le traitant d'affabulateur.
Affabulateur, mythomane, dérangé. Grand-père le savait mais faisait semblant de ne pas le voir. Il connaissait son surnom, il avait toujours su en rire et s'en fichait royalement. C'était son pouvoir. Sur ses genoux, dans cette même bibliothèque, il me disait souvent, « le rire désarme tout, n'oublie jamais son pouvoir caché. » Il vivait dans son monde, passionné par les histoires surnaturelles et d'étranges contes de fée. C'était aussi un grand aventurier et un grand voyageur, l'éternel bourlingueur des années 70. Je n'oublierai jamais le récit qu'il écrivit lors de son voyage au Mexique à la recherche de l'herbe du diable et de la petite fumée et de sa rencontre avec les indiens Yaquis.
Aujourd'hui, je contemple un manuscrit posé sur mes genoux. Hier, en déplaçant le bureau en chêne massif, le parquet s'est fendu. En soulevant la latte abîmée, j'ai retrouvé ledit manuscrit, un peu défraîchi. Le cœur battant, je l'ai lu d'une traite. Je vous transmets un petit bout aujourd'hui.

Belle-Île-en-Mer, septembre 1970
(Je viens de rentrer d'un long voyage en Écosse. J'ai traversé tout le pays, les îles Hébrides, l'île de Skye, le nord de l'Ecosse et l'archipel des Orcades. Je me dois de vous faire le récit de ce qui m'est arrivé sur Mainland, l'île principale des Orcades. Avant que ma mémoire ne me joue des tours, et face à cette maladie révoltante qui me ronge, je ne peux que écrire très rapidement toutes mes aventures. Mon esprit se meurt, mais une fois écrits les souvenirs demeurent.)
Après plusieurs mois sur la route, voguant sur les pas des mythes et légendes écossais, je débarquai à Kirkwall après un voyage en mer tumultueux. Il pleuvait et de fortes bourrasques de vent me fouettaient le visage. Je m'engouffrai prestement dans le premier pub que je voyais et commandai une pinte et un verre d'Highland Park, whisky fumé au goût de bruyère. Le feu brûlait dans l’âtre. « Bonjour l'ami », répondit le serveur en me tendant une pinte dégoulinante de mousse. « Sale temps pour voyager hein ? »
Je n'eus pas le temps de lui lancer une réplique qu'il avait déjà disparu derrière le comptoir.
Le mois de septembre était effectivement sombre et pluvieux. Mais la côte, avec ses falaises effritées par l'érosion, ravivait mon amour pour l'Écosse. Je trouvai une place près de la cheminée et me mis à écrire sur un petit carnet les événements notables des derniers jours.
Je me dirigeai ensuite vers la bibliothèque de Kirkwall où j'avais rendez-vous avec une bibliothécaire. Je m'étais entretenu avec elle au téléphone quelques jours plus tôt. La bibliothèque était située non loin de la cathédrale Saint-Magnus et du musée des Orcades. Après un accueil chaleureux et un bon café revigorant pour me remettre les idées en place, je me penchai sur l'histoire de l'archipel. C'est une histoire qui se révèle passionnante et remonte au Mésolithique. De mon côté, je m'intéressais surtout au site néolithique de Skara Brae (3200 ans avant J.C), village intact découvert au bord du rivage, entre Kirkwall et Stromness. Il sortit de terre en 1867, lors d'une violente tempête.
Comme je n'avais pas d'endroits où dormir, je m'étais arrangé pour poser mon simple tapis de sol à même la bibliothèque. J'ai toujours aimé dormir
avec des livres autour de moi. Et c'était là une chance incroyable, l'unique occasion de le faire sur une île écossaise.
Le soir, je me retrouvais tout seul. Autour de moi, une douce lumière tamisée me rappelait ma petite bibliothèque bretonne. Plongé dans la lecture, je n'avais plus trop la notion du temps et m'endormais sur les pages d'un vieux livre traitant d'archéologie celtique. Je me rappelle seulement aujourd'hui l'odeur qui me vint au nez lors lorsque je tombais brusquement dans le sommeil : une odeur de rivage, de marée et de feu.
Je me réveillai, presque nu, non loin d'une plage. Étonnamment, et malgré le vent glacial, je ne ressentais pas le froid.
Le ciel étoilé était si lumineux et si clair, qu'on y voyait plusieurs voies lactées.
Au loin, j'aperçus un village et un grand feu dont les flammes oranges léchaient le ciel d'un bleu profond. Mon sang ne fit qu'un tour et je reconnus sans peine le fameux site archéologique de Skara Brae. Etais-je en train de rêver ? Réalité, univers parallèle, voyage dans le temps ? Le sable sur le sol, le tumulus qui protégeait le village de l'océan et des tempêtes, le ciel si pur, c'était merveilleux. Tout en me rapprochant du feu, je discernai plus de détails. C'était un grand feu de forme rectangulaire qui m'avait tout l'air d'un bûcher funéraire. Juste à côté du feu, un grand homme vêtu de fourrures, la peau recouverte d'écritures runiques, psalmodiait. Son corps volumineux et sec
l'imposait face à ses semblables et ses yeux bleus reflétaient l'espace. Une ceinture d'os de baleines et de phoques l'entourait à la ceinture. Il chantait dans une langue gutturale et brute. Je sentais en moi une sorte de « connaissance universelle » me permettant de comprendre sa langue. Devant moi se trouvait l'humanité primitive, l'essence primordiale.
(Je retranscris ici le texte de mémoire :
Ancêtres et Descendants
Les Dieux te permettent de voir
De voyager dans l'Espace et le Temps
Alors prends cette énergie brute
Vois, vis, sens et ressens
Loin, du fond des âges
A travers les noires Ténèbres
Contemple et célèbre
Sur terre et dans le ciel
Au firmament des étoiles
L'Humanité qui fut, qui est
Et qui sera)
Puis l'homme se comportant comme un chaman me regarda soudainement et me lança de sa main droite du sable mêlée de poussière et de cendre. Je me réveillai d'un coup. L'horloge indiquait 8h30 du matin. J'avais dans la tête de nombreuses questions, avais-je vraiment été là-bas, vivant pleinement une expérience de métempsycose ? Il était temps de me rendre à Skara Brae.

Le texte de Grand-père s'arrête ici.
J'ai toujours su que L'Écosse l'avait bouleversé. Il passa le reste de sa vie à apprendre l'histoire celtique des premiers âges, à se questionner sur la vie, l'au-delà, les expériences mystiques, la notion de samsara, le cycle de la naissance, de la mort et de la renaissance. Il me dit un jour : « l'Homme finira par devenir aveugle car il ne voit que le monde qui l'entoure et ne perçoit pas l'autre côté. Ses perceptions s'étrécissent, tout comme son esprit. » C'était avant la maladie, vicieuse et lente, effaçant ses souvenirs à petit feu. Mais l'esprit de Grand-père reste terriblement vivace dans ma mémoire. Par ses écrits, ses pensées, il m'a légué ce qui faisait de lui l'homme qu'il était : son insatiable curiosité, son ouverture aux autres et sa tolérance.
Peut-être a-t-il trouvé le chemin ? Tous les soirs, aux alentours de 19h, un homme se balade le long de la plage, en face de la maison. Une habitude s'est installée entre nous. Je l'observe, il s'arrête, me regarde. Je lui rends son regard. Et ses yeux bleus reflètent l'espace.
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Jarrié · il y a
Bien que pour moi il soit bien tard, vous me donnez goût pour visiter ce pays mystérieux. Reste le rêve. Merci pour ce moment de lecture.
Avec mon abonnement.

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Miraje · il y a
Un beau voyage, à travers l'espace, et le temps ...
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RAC · il y a
J'ai adoré l'Ecosse et j'apprécie toujours son single malt ! Merci pour ce voyage dépaysant, vos belles références et votre jolie plume ! Vous faîtes une suite ?
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Le Poulpe Nantais · il y a
Pourquoi pas ? :)
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anonyme · il y a
Un récit bien écrit! Bravo, je m'abonne! Je vous invite à lire ma ttc en concours, merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1
Yasmine

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