Singulière vacance

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Enfant, j'aimais les châteaux de sable. Je les bâtis aujourd'hui avec des mots. Je m'y installe avec ma femme et mes chats pour regarder la marée montante  [+]

Image de Automne 2020

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Il ressemble au chat qui feint de dormir à poings fermés quand une agitation inhabituelle dérange sa tranquillité. En réalité son regard comme celui du chat reste aiguisé sous ses paupières qui se soulèvent d’un millimètre à peine afin de voir sans être vu. Il se méfie des bruits qui bouleversent le cours normal de la vie. Les journées sont rassurantes tant qu’elles vous portent en douceur entre leurs rives. Le moindre accident de parcours y provoque des remous et laisse émerger des rochers qui vous guettent comme des crocodiles. Pourquoi cette agitation dans la maison, ces portes qui claquent, ces montées et descentes d’escalier ? Pourquoi la voix d’habitude si rassurante de maman part-elle dans des aigus qui donnent la chair de poule ? Ce n’est pas à lui qu’elle s’adresse, mais à son amie, une dame beaucoup plus jeune qui jette vers lui à la dérobée des regards bleus. « Descends la valise au-dessus de l’armoire ! Vite ! Non pas celle-là ! La grande à côté ! Dépêche-toi ! Nous allons être en retard ! Pose-la sur le lit. »
Il tient contre son ventre son ourson blanc, son ami du jour et de la nuit, calme et rassurant avec ses yeux qui brillent et sa truffe fraîche comme un baiser mouillé. D’habitude il aime ce moment où, le matin, maman entre dans la chambre, surtout en été quand elle ouvre la porte-fenêtre et pousse le fauteuil jusqu’à l’arbre qui pleure dont les feuilles tombent comme de longs cheveux jusqu’au sol. Maman écarte les longs cheveux et pousse le fauteuil à l’intérieur de l’arbre qui pleure. On dirait une cabane dans la forêt. Il y est à l’abri de tous les dangers, il bat des mains, il essaie d’attraper les lézards de soleil qui se posent sur lui et disparaissent aussitôt qu’un souffle de vent fait bouger le feuillage. Il écoute les oiseaux. Il y en a un qui chante plus fort. C’est le chef des oiseaux. D’autres oiseaux lui répondent, mais ils ne sont pas à la hauteur. Il pourrait rester des heures, son ourson contre le ventre, à écouter leurs chants. Maman s’assied près de lui, mais elle ne reste jamais longtemps. Elle dit qu’elle ne parvient pas à lire à cause des lézards de soleil qui passent sur les pages. Et puis il ne faut pas attraper froid. Elle dit qu’il est fragile et qu’il tousse à s’arracher les poumons chaque fois qu’il s’enrhume. Elle tire le fauteuil sur la terrasse dans la lumière qui fait mal aux yeux. Elle ouvre le parasol rouge, mais ça n’est pas pareil, le parasol ne descend pas jusqu’au sol comme l’arbre qui pleure. Un jour le parasol s’est envolé à cause du vent, il est retombé sur un pot de fleurs blanches. Le pot s’est cassé en deux, la terre noire a coulé sur la terrasse avec les fleurs blanches. Maman a poussé un cri. Il a eu peur. Il a peur quand maman crie, il croit qu’il a fait une bêtise et qu’il va être grondé. Il a laissé tomber l’ourson et s’est caché les yeux avec les mains. Il a appuyé très fort. Tout est devenu rouge comme le parasol, avec des étoiles qui filaient dans tous les sens. Il n’avait rien fait de mal, ça n’était pas de sa faute si le parasol s’était envolé. On ne peut pas retenir un parasol quand on est attaché dans un fauteuil roulant.
Depuis quelques jours maman lui parle des vacances. Chaque année, quand il fait beau, elle parle de vacances. Il y pense la nuit avant de dormir. Il pense à la plage qui mange la mer avant d’être mangée à son tour. C’est la marée qui fait ça, tantôt c’est la plage qui gagne, tantôt c’est la mer. Il n’a pas oublié cet été où papa lui avait dit que la mer ne reviendrait pas, qu’elle était partie en Angleterre et que les Anglais ne nous la rendraient pas. C’était une plaisanterie de papa. La mer était revenue. Il avait couru jusqu’à la vague, il avait donné des coups de pied dans l’écume comme dans un ballon qui éclate au soleil. Il y avait une petite fille devant lui. Elle avait de l’eau jusqu’à la taille. Elle lui a demandé de passer entre ses jambes. Il a plongé et il s’est faufilé comme une anguille en l’effleurant à peine, mais assez pour la chatouiller et la faire rire. Il a ri avec elle malgré les grands gestes de maman qui leur criait de revenir parce que la mer montait et qu’ils étaient dans une bâche. Il n’avait jamais compris ce qu’était une bâche et comment tout à coup on y perdait pied. Chaque été des gens s’y noyaient parce qu’ils paniquaient et ne parvenaient pas à lutter contre le courant. La petite fille ne savait pas nager et quand l’eau soudain lui était arrivé aux épaules, elle avait appelé au secours. Plus elle appelait et plus elle buvait la tasse. Il saisit la petite fille par la taille, il la soulève pour qu’elle puisse respirer. Il a de l’eau jusqu’au menton, mais il continue d’avancer prenant appui sur le fond pour sauter. Il retombe la tête sous l’eau sans lâcher la petite. Il saute de nouveau, respire à pleins poumons, retombe la tête sous l’eau en retenant sa respiration. Saut après saut il avance. L’eau baisse enfin, à la poitrine, à la ceinture. Il est épuisé, il tombe sur le sable. Papa accourt, le prend dans ses bras, le frictionne avec ses grandes mains. Il dit qu’il est fier de lui, qu’il a sauvé la petite fille, qu’il est un héros.
Il ne sait pas pourquoi il ne peut plus courir comme avant, pourquoi il est attaché dans un fauteuil. Il n’a plus envie de partir en vacances parce qu’il ne peut plus donner de coups de pied dans l’écume ni ramener sur le rivage une petite fille qui se noie. Ça ne lui plaît pas de rester pendant des heures dans son fauteuil, devant la plage où des enfants font des châteaux de sable.
Maman a fini de crier. Les valises sont rangées dans l’entrée à côté de lui. Il s’énerve, il n’aime pas qu’on l’oublie comme ça, comme une valise. Il appelle maman. Personne ne répond. Personne ne l’entend comme dans ses rêves où son fauteuil dévale vers le bord de la falaise et où il a beau appeler maman de toutes ses forces, aucun son ne sort de sa bouche. C’est un rêve qui revient souvent et qui l’empêche de se rendormir malgré l’ourson blanc serré contre lui.
On sonne à la porte. Un homme très grand prend les valises pour les mettre dans le coffre d’une grosse voiture. Il fait glisser une porte de côté et soulève le fauteuil qu’il fixe à l’arrière. L’homme très grand conduit la grosse voiture. Maman est assise à côté de lui et elle parle comme si elle avait oublié qu’il était là, à l’arrière, tout seul, malgré l’amie beaucoup plus jeune qui a posé une main sur son cou. Longtemps la voiture roule avec maman qui parle sans s’arrêter, sans se retourner. C’est lui qui, le premier aperçoit la mer. C’était un jeu avec papa, le premier qui voyait la mer gagnait une frite à la cabane à frites de la plage. « La mer ! Je vois la mer ! J’ai gagné ! » Papa n’est pas là pour le féliciter, personne ne lui promet une frite à la cabane à frites. La mer est basse, une ligne brillante à l’horizon. Des enfants jouent sur le sable. Un garçon court avec au bout de son bras levé un cerf-volant qui monte et descend dans le ciel comme un poisson.

La voiture s’arrête devant la maison de vacances. Ce n’est pas la même que l’année dernière. Elle est plus grande, en briques rouges avec des toits bleus. L’homme très grand détache le fauteuil qu’il pousse vers la maison. Maman le rejoint, elle dit qu’elle veut pousser le fauteuil. Dans l’entrée de la maison de vacances, un monsieur bien habillé accueille maman avec un grand sourire. Ce n’est pas une maison comme les autres, c’est un hôtel, un vrai hôtel comme ceux que papa n’aimait pas parce que c’était trop cher. Le monsieur ouvre une porte et puis une autre. Il accompagne maman jusqu’à la chambre, une grande chambre avec une fenêtre qui donne sur un jardin où il y a des parasols et des gens qui font la sieste dans leur fauteuil. Il n’aime pas ce jardin sans fleurs, sans arbre qui pleure. Maman ouvre les valises et range les affaires dans les placards. Elle ne dit pas un mot. Elle a tellement parlé dans la voiture qu’elle a dépensé tous les mots de la journée. Quand les valises sont vidées, elle le serre contre elle, très fort, trop fort, il se dégage, il n’aime pas qu’on le serre. Maman demande pardon, elle caresse ses joues, elle l’embrasse sur le front, sur les paupières. Il ferme les yeux, il y a si longtemps que maman ne l’a pas embrassé comme ça. L’amie de maman l’embrasse à son tour et murmure à son oreille des choses gentilles et chaudes. Il s’inquiète, tout lui semble bizarre. D’habitude, quand on arrive en vacances, maman va aussitôt avec lui voir la mer. C’est la première chose qu’elle fait. Aujourd’hui elle ne l’emmène pas voir la mer. Elle s’appuie contre le mur près de la porte. Elle est fatiguée. Son amie beaucoup plus jeune la prend dans ses bras. Elle essuie l’eau qui coule sous ses yeux. Elle lui parle doucement. Il tend l’oreille. Il attrape au vol les mots qu’il ne comprend pas :
« Ne pleure pas maman. Tu n’avais plus la force de continuer. Je ne connais pas une seule femme qui ait fait autant que toi pour son mari. Tu es au bout de tes forces après toutes ces années de dévouement. Papa sera bien ici, il s’habituera vite. Tu sais c’est le meilleur établissement pour Alzheimer de tout le Pas-de-Calais ».
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