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Simon, chevalier forgeron

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Jak Baron

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Le pape Urbain II fut à l'origine de la première croisade qu'il lança lors de l'appel de Clermont, le 27 novembre 1095. Les faits ci-après contés se déroulèrent en décembre 1095.


Dans la taverne enfumée, Les Vignes d'Or, il régnait une chaude atmosphère de discussion et de mangeaille. En effet, ce jour-là était jour de liesse pour les paysans de Vézelay, en pays de Bourgogne, car les seigneurs chevaliers de la Sainte Croisade leur avaient offert plusieurs cochons pour ripailles.
Tout le monde était heureux de pouvoir s'empiffrer de viande fumante et fondante alors que l'hiver rigoureux de 1095 menaçait au-dehors. Échauffés par le vin rouge et les riches victuailles, les serfs menaient la discussion à un bon train et même le jeune Simon, le fils du forgeron, d'habitude si ombrageux, suivait la conversation avec avidité. Le moine Caton, le plus instruit de tous et au fait des événements, dominait le débat :
— En ce début d'année, bien avant le printemps, il y a eu une expédition menée par Pierre l'Ermite, un saint homme. Nombre de pèlerins l'accompagnèrent dans cette Sainte Croisade. Mais au cours des mois qui suivirent, les vivres vinrent à manquer. De plus, ils n'étaient guère armés et protégés.
— Que sont-ils donc devenus ? dit une voix au fond de la salle.
— D'après les dernières nouvelles, ils seraient arrivés en Syrie totalement affaiblis. Ces diables d'infidèles les auraient décimés.
— Parle-nous plutôt de la croisade des grands seigneurs, demanda un jeune paysan sur un ton impatient.
— Oh, il en est bien autrement pour nos preux chevaliers, dit avec un sourire malicieux le moine. De grands noms composent cette croisade : messire Godefroi de Bouillon la dirige, il est accompagné du duc de Basse Lorraine, des comtes de Blois, de Vermandois, du duc de Normandie, du comte de Toulouse et de bien d'autres braves seigneurs. L'essentiel de ces troupes provient de Rouen et de la bonne ville de Bruges. Ils se sont rassemblés à Paris et, par un bienheureux hasard, leur chemin passe par Vézelay, notre modeste bourgade. Sans cesse, les armées de Dieu s'enrichissent de nouveaux venus afin d'affronter victorieusement les nombreuses troupes d'infidèles.
À cet instant du récit, le discours du moine se fit de plus en plus incohérent. Le saint homme avait un peu trop abusé de ce riche nectar au rouge chatoyant qui brouille les esprits des plus cultivés.
Simon quitta alors la taverne, l'esprit débordant d'images exotiques et de valeureux combats. Heureusement, la forge se trouvait abritée au cœur du village par les maisons alentour qui la protégeaient du vent et des assauts de la neige. Son père l'accueillit avec mépris et froideur. De son habituel ton grincheux, il s'adressa à Simon :
— Ah te voilà enfin ! Quand cesseras-tu d'écouter ces balivernes sur les croisades, cela ne t'apportera rien de bon. Apprends plutôt ton métier de forgeron, cela est la seule vérité.
Simon était pourtant un excellent artisan, mais ce discours de reproche était fréquent chez son père qui l'eût préféré moins rêveur et plus attentif à son travail. Simon était un solide gaillard de vingt ans qui ne pensait qu'à devenir chevalier croisé.
La maîtrise des armes ne lui réservait plus aucun secret. Il s'entraînait tous les jours, qu'il neige ou qu'il vente, dans la forêt, plus haut sur les monts. Les coups d'estoc et de taille qu'il portait généreusement aux troncs massifs des chênes eussent suffi à trancher la taille de plus d'un Turc. Ce jour-là, il décida d'apporter une magnifique épée de près de douze livres, qu'il avait lui-même façonnée en secret dans la forge paternelle. Il traversa les collines à bonne allure malgré le vent glacé qui battait les coteaux, créant parfois des tourbillons de neige qui couraient entre les arbres, Simon, perdu dans ses rêves de gloire, ressentait à peine la morsure du froid, car là, dans la forêt, il allait combattre les infidèles sous le soleil impitoyable d'Orient. Simon ne cessait de penser à cette croix écarlate bardant la tunique blanche qui aurait fait de lui un véritable chevalier croisé. Mais c'était là un rêve impossible : avait-on déjà vu faire chevalier un simple gueux de la Côte d'Or ? Cela n'empêchait pas notre brave Simon de combattre ses ennemis invisibles symbolisés par les arbres centenaires de la forêt de Vézelay.
Il s'apprêtait à porter un violent coup d'épée à l'écorce rugueuse d'un vénérable chêne lorsqu'il entendit l'écho d'une étrange agitation au cœur de la forêt. Des bruits de cors et de galops lui firent réaliser qu'il s'agissait d'une chasse. Simon parut perplexe un instant, car le seigneur des lieux n'avait pas coutume de chasser en plein hiver et d'ailleurs, celui-ci était très peu prodigue en ce genre de distraction. L'esprit vif de Simon pensa aussitôt : « Le seigneur a des invités, sans doute ses nobles cousins des Ardennes. On dit au village que ce sont de redoutables chasseurs. Il faut que je laisse les seigneurs à leur chasse, il ne s'agit pas d'effrayer leur gibier par ma présence. »
Simon s'empressa de reprendre le chemin du village. Il n'était qu'à quelques pas de l'orée du bois quand le bruit sourd d'une galopade toute proche retentit, il s'aplatit derrière des taillis en pensant : « Il ne faut pas que le seigneur me voie. Il pourrait me punir pour l'avoir importuné dans sa chasse. »
Cependant, il en fut tout autrement.
Un cavalier à l'habit resplendissant poursuivait, pique en avant, un monstrueux sanglier au poil presque noir, le groin gros comme trois poings et les défenses longues de deux solides mains. C'est alors que le cheval trébucha sur une racine, faisant basculer l'homme et la pique. Heureusement, un petit monticule de neige molle amortit grandement la chute du cavalier. Quelques secondes de silence suivirent le tumulte et le cavalier ne se relevait toujours pas, tandis que son cheval s’en était déjà allé se perdre dans la chênaie. Simon observait la scène comme paralysé. Le sanglier avait stoppé subitement sa course, ses petits yeux jaunes distillaient une telle malveillance bestiale que Simon en frissonna de son poste d'observation . Il réalisa alors que l'animal était sérieusement blessé sur le flanc droit, une large tache rouge tranchait sur son pelage sombre et dru. Le sanglier avait la force décuplée de l'animal blessé à mort guidé seulement par la souffrance et la rage de punir son adversaire, en l'occurrence le chevalier qui gisait inanimé au pied d'un grand chêne. Le sanglier repéra de ses petits yeux son ennemi. Il s'apprêtait à le charger, tête baissée, groin et défenses en avant, prêt à le pourfendre de part en part.
Cela poussa Simon à agir avec rapidité et courage. Il agrippa son épée solidement et, d'un bond, se retrouva à quelques pas de l'animal enragé. Le premier coup d'épée qu'il donna suffit à peine à freiner la course endiablée du sanglier, mais le second coup fut asséné avec une telle fureur qu'il trancha net la tête de l'animal. Le combat avait duré à peine quelques secondes, mais Simon y avait donné tant d'énergie et d’ardeur qu'il perdit conscience, vaincu par l'épuisement. La première personne qu'il vit lorsqu'il revint à lui fut le chevalier qu'il avait sauvé d'une mort certaine.
— J'ai tout vu, dit celui-ci d'un ton grave et plein de reconnaissance. Je suis revenu à moi lorsque le sanglier allait me charger. Puis, je vous ai vu émerger des fourrés tel un jeune dieu grec, armé de cette gigantesque épée. Le combat fut court, mais mémorable.
Lorsque Simon eut repris tous ses esprits, le chevalier l’invita à le suivre pour rejoindre ses compagnons de chasse. En cours de chemin, le chevalier eut comme un sursaut :
— Oh, mais sacrebleu I J'ai omis de me nommer auprès de vous, mon brave. Je me nomme Henri, comte de Blois. Je suis un des compagnons du valeureux Godefroi de Bouillon qui nous mène tous chasser l'infidèle en la terre sacrée de Jérusalem. Et vous mon ami, comment vous nommez-vous ?
Simon, saisi par l'émotion d'une telle rencontre, bégaya d'une voix tremblante :
— Je... je m’app... je m’appelle Simon, je suis le fils du forgeron.
— Soit, il n'y a pas de sot métier et surtout, que seraient nos armées sans forgerons ? Eh bien, Simon, mon ami, je ne serai point ingrat ! Tu m'as sauvé la vie, mais je ne peux te retourner la pareille. Cependant, je serai heureux d'accomplir un de tes souhaits, dans la mesure du possible...
Simon demeura un instant abasourdi, puis dit d'un ton ferme :
— Je veux devenir un chevalier croisé afin de combattre l’infidèle dans les terres d'Orient, c'est mon souhait le plus cher.
Le comte de Blois se fit pensif puis répondit :
— Bien, bien. Je vais tenter de tenir cette promesse. Nous verrons ceci avec mes compagnons.
Depuis ce jour, plus personne du petit village de Vézelay ne revit Simon. Ce n'est que quatre ans plus tard, en 1099, qu'un messager accrédité de messire Godefroi apporta une lettre qui fut lue au père de Simon et à tous les habitants du village de Vézelay. Le message était libellé en ces termes :

« Moi, messire Godefroi de Bouillon, nommé avoué du Saint-Sépulcre, ai sacré chevalier du Saint Ordre de la Croix le sieur Simon de Vézelay, eu égard de ses glorieux combats lors de la prise de Jérusalem en cet an de grâce mille quatre-vingt-dix-neuf. »

PRIX

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Eva Dayer · il y a
A nouveau, un récit brillant, solidement documenté . Bravo aussi pour la diversité des thèmes que vous développez dans vos nouvelles !
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Jak Baron · il y a
Il y a tellement d'histoires de toutes sortes à raconter.
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Rupello · il y a
Un récit bien écrit. La promotion sociale n'était pas sans risque à l'époque! Mes voix. Si cela vous tente voici un héros beaucoup moins sympathique: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/merde-a-vauban
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Jak Baron · il y a
Merci pour vos voix. Je vais lire votre nouvelle.
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RAC · il y a
Un joli moment d'histoire qui mériterait un film !
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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir apprécié.Un film ! pourquoi pas mais avec un scénario plus étoffé.
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Jenny Guillaume · il y a
Récit bien construit, j'ai aimé le personnage et passé un agréable moment de lecture :)
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Jak Baron · il y a
Que le lecteur passe un bon moment c'est l'objectif premier de celui qui écrit et aussi sa récompense.
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Julia Chevalier · il y a
ouf j'ai eu peur un instant que la lettre apportait également la nouvelle du décès de SImon. Belle épopée.
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Jak Baron · il y a
Aucune crainte, c'est un récit optimiste.
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M. Iraje · il y a
Une grande et belle fresque.
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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir aimé.
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Joëlle Brethes · il y a
Agréable récit ! Simon est un jeune garçon courageux et cette mésaventure qui aurait pu être fatale au comte de Blois lui a permis de réaliser son rêve :)
Bonne chance, Jack !

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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir lu et apprécié.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette œuvre historique si fascinante, Jak ! Toutes mes voix, bien sûr !
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Jak Baron · il y a
Vos voix sont les bienvenues et merci d'avoir aimé.
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Keith Simmonds · il y a
Au plaisir de vous lire, Jak ! A bientôt !
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Zouzou · il y a
...j'adore l'époque des chevaliers...et de leur mies! aussi, je ne peux qu'aimer votre histoire ! +5 , Jack
en lice printemps avec ' Cataclysmal ' si vous aimez

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Jak Baron · il y a
Merci pour les points et je vais lire Cataclysmal.
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Dominique Coste · il y a
Mes votes ! Merci à vous pour cet agréable moment de lecture !! Je vous invite sur mon profil si le coeur vous en dit ! belles journée à vous !
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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir goûté un agréable moment avec mon histoire et aussi pour vos votes. Je vais lire vos oeuvres.
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