Silver Fay

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Rêveur, écrivain et journaliste, je suis l'auteur d'un diptyque Space-Opéra mystique édité aux éditions Mnémos sous le titre "Le Chant Premier" suivi du "Livre de la Création"  [+]

Image de Eté 2017
La musique de la pluie sur le métal, la complainte océanique de la cité, les rugissements de la ville sont devenus mon univers. De l’harmonie absolue du monde des fées, je n’ai plus que de vagues souvenirs. J’ai encore en moi la trace infime d’une époque où je baignais dans la sérénité et l’insouciance. Je n’avais qu’à regarder le bleu infini du ciel, goûter la caresse d’une brise d’été sur mon visage et je me sentais inondée par la joie de vivre. Je respirais l’air vif des grands espaces naturels et je me gorgeais de bien être. Aujourd’hui, je ne connais que la grisaille. Je vis dans l’uniforme monotonie des paysages urbains. Les forêts de blockhaus en granite ont remplacé les chênes verdoyants. Les souillures du carbone se substituent aux fragrances subtiles du pollen. Les brumes industrielles, le vacarme incessant des moteurs engloutissent chaque jour mon âme et mon esprit. Je suis perdue, égarée, tellement loin de chez moi. Il me semble qu’il y a une éternité que j’ai franchi le voile pour pénétrer dans la réalité des mortels. Quelle chute ! Quelle déchéance ! Mon cœur est pétri de remords et de regrets. Je songe aux sentiers fleuris parfumés par les odeurs de sève et de résine, je ne les foulerai plus jamais. Je suis condamnée à errer sur d’interminables trottoirs de béton, jonchés d’ordures, striés par des coulées de rouille. Le monde des humains est en déliquescence. J’en suis parfaitement consciente. Et pourtant cet univers artificiel n’est pas sans charme, sans pouvoir magnétique. J’ai fini par apprécier la beauté triste et sauvage de cet immense ghetto, de ce labyrinthe de ruelles sombres et mystérieuses. Lorsque les avenues sont désertes à la tombée de la nuit, ont dirait que les immeubles prennent vie et qu’ils respirent l’air glacé du crépuscule. La pierre est vivante, le ciment, le béton, l’acier, tous ces matériaux ont une âme. Les lampadaires qui grésillent semblent posséder un esprit. Parfois, lorsque l’encre nocturne obscurcit la ville et que fourmille une multitude de lumières, j’ai l’impression de me retrouver dans la cour des fées, dans le royaume du dieu Aengus, le tisseur de rêves. Mais ce n’est qu’une impression. Ici la magie de l’amour est mourante, agonisante. Je croise sans cesse le regard hanté des junkies et j’ose à peine contempler ces yeux injectés de sang qui crient le dégoût de soi-même. Il y a tant de paumés, de déchus, de requins assoiffés de sang. La ville m’apparaît comme une gigantesque poubelle. Qu’est-ce que je suis venue faire ici, moi la fée, moi la chanteuse d’espoir ? Comment ai-je cru un seul moment que ma passion, ma ferveur et mon dévouement pourraient apporter un peu de lumière à ces désespérés ? J’ai beau chanter tous les soirs sur la scène, ma voix se perd dans le néant. Je crie l’or de l’amitié, j’évoque la chaleur des assemblées féeriques, je hurle la joie de la fraternité et le silence merveilleux des forêts enchantées. Mais les oreilles sont fermées et les cœurs sont éteints. Les hommes et les femmes ne veulent plus rêver, ils ne veulent plus croire. La ville en a fait des coquilles vides, inertes, charriées par le flot d’une existence monotone.

***

Chaque jour, lentement mais sûrement, la boue de ce monde déteint sur moi. Lorsque je ferme les yeux je n’entends plus le chant des étoiles, la musique céleste, le chœur des fées. Lorsque je touche un arbre, je ne peux plus entrer en osmose avec lui et connaître tous ses secrets. Je ne sais plus distinguer le miel de la vérité et le fiel du mensonge. Je n’arrive plus à toucher les esprits, à lire les âmes, à épouser les cœurs. Peu à peu tous mes dons féeriques s’estompent. Même mes rêves ont perdu leur beauté, je ne vois plus les îles d’or battues par l’écume, les cités chatoyantes du peuple des fées et les forêts vierges, primordiales. L’harmonie du commencement du monde a déserté mon esprit. Je ne regarde plus les origines sauvages et naturelles de la terre, je ne contemple que le bitume, le béton, le goudron, le ciment, la rouille. Je ne vois que l’avenir infernal et pollué que nous réservons à cette planète. Et pourtant, je finis par y trouver mon compte. Je finis par aimer ce décor sordide qui est devenu ma réalité. Je m’extasie parfois devant le ciel d’acier qui annonce l’orage, je reste des heures à contempler les tours de verre qui miroitent sous la caresse d’un soleil sanglant. J’écoute la rumeur folle, le vrombissement brutal de la ville et je l’accepte comme étant ma réalité. L’agitation, la nervosité, le stress deviennent les carburants de ma vie, ils remplacent la légèreté, l’imagination, l’allégresse. J’appartiens de plus en plus à cette vie urbaine, je me soumets à son rythme, à ses pulsations, à ses tentations. Hier, j’ai goûté cette chose maudite qu’ils appellent la drogue. Je me suis envolée sur les ailes de l’héroïne. J’ai voyagé, frissonné, je me suis sentie libre et toute puissante. Mon esprit enfiévré, enivré, a entrevu le bonheur fulgurant des paradis artificiels. C’était comme être un ange qui flotte dans l’immensité du cosmos, le cœur bercé par la mélodie des constellations. C’était comme être un elfe qui court dans les forêts sauvages et se baigne dans l’eau claire des torrents de montagne. C’était l’ataraxie, l’extase des sens. Et puis je suis retombée violemment sur terre, dans la médiocrité de mes sentiments, dans le marasme de mon esprit. Embourbée, j’ai accusé le contrecoup, je me suis sentie souillée, salie, trahie par la drogue. Et pourtant, je sais que l’héroïne continue de m’appeler, qu’elle veut me prendre dans ses filets. J’ai l’impression qu’elle a plongé ses tentacules au plus profond de mon âme. La came veut me détruire. Elle veut couper tous les liens qui m’unissent au monde sacré des fées. Combien de temps pourrais-je lui résister ?

***

Jour après jour, je perds ma nature féerique. Les traits de mon visage reflètent cette métamorphose profane. Ma beauté surnaturelle s’efface. Mes yeux océan de rêve deviennent des iris gris-bleu métalliques. Mes mèches d’or irréelles ont pâli, blanchi, elles ont pris une teinte argentée. Mon port majestueux s’est fait sensuel. Je deviens humaine : créature de désirs tyranniques, créature de peur et de désespoir.
Jadis mon âme était humble et limpide, détachée de toute soif de reconnaissance. Désormais, je guette les compliments que l’on fait sur ma musique, sur la tessiture magique de ma voix. J’apprécie les regards admiratifs. Je deviens orgueilleuse. Bientôt, j’oublierai totalement ce que je suis, mon héritage féerique et le trésor d’amour que je porte au fond de moi. Je vendrai ma musique à prix d’or. Je poursuivrai une carrière ambitieuse de starlette, de rockeuse. J’oublierai mon message de partage. Je ne me souviendrai plus de l’harmonie naturelle qui règne dans le monde sacré des fées. J’aurai besoin de me droguer pour rêver. Je vieillirai lentement et mon esprit vieillira. J’aurai perdu la capacité de m’émerveiller d’un rien, d’un éclat de soleil sur un morceau de verre, du vol erratique d’une abeille. Je serai gouvernée par des passions aveuglantes. Je serai folle. Je me dessécherai. Oui, je sais tout cela. J’en suis persuadée et pourtant je n’ai pas le courage de fuir, de retourner de l’autre côté du voile. J’aurais honte d’avouer mon échec, mon erreur. Les autres fées ne me reprocheraient pas d’avoir essayé de sauver les hommes. Cependant, je veux rester ici, je veux aller jusqu’au bout du voyage. J’ai beau me défier de la condition humaine, elle m’attire. Il y a quelque chose de fascinant dans cette fragilité, dans cette vulnérabilité face à la mort et aux pulsions instinctives. Je me suis toujours sentie supérieure aux hommes car je n’étais pas enchaînée par les désirs et que je n’étais pas soumise à la crainte de mourir. Mais maintenant que je suis comme eux, je m’aperçois que les désirs et la peur sont des forces naturelles et que l’on peut apprendre à vivre avec. Peut-être est-il même possible de faire du désir un moteur d’élévation, une énergie positive ? A condition de savoir le contrôler, l’orienter vers des buts nobles. C’est là que réside toute la problématique humaine : chevaucher l’étalon de la passion et le conduire dans la bonne direction. Serai-je assez forte pour cela ?

***

Cette nuit dans la chaleur électrique de la boîte de nuit, j’ai laissé un jeune mortel m’approcher. J’ai goûté ses baisers maladroits et hésitants. J’ai apprécié ses caresses fiévreuses, j’ai bu son étreinte. Sur la piste de danse, je me suis donnée à lui sans raison, sans réserve. Je lui ai abandonné mon corps et j’ai frémi à chacun de ses attouchements. J’ai été bouleversée par la tendresse de son regard verdoyant et l’ardeur de ses assauts. Lorsqu’il a voulu m’entraîner chez lui, j’ai fui, je me suis dérobée. Pourtant, je me délecte encore de la saveur de sa bouche. J’ai très envie de reproduire cette expérience troublante. Il s’appelle Mathieu, c’est un Français. Il fait partie de mon groupe de rock depuis quelques mois. Lorsque ses doigts courent sur la guitare, l’instrument prend vie et libère des sons vibrants et harmonieux. C’est un artiste acharné, un fou de musique. Il joue pendant des heures après le concert pour le plus grand plaisir des fans. Mathieu s’abandonne complètement à la musique, il la laisse jaillir du plus profond de lui. Il puise les notes à la source de son âme. Une fois qu’il est sur scène c’est un véritable ouragan, on dirait qu’il est possédé par la passion. J’avoue qu’il me fascine. Je ne pensais pas que je pourrais succomber au charme d’un mortel. Mais il y a en lui une telle joie de vivre et son sourire est toujours plein de douceur.

***

Il règne une atmosphère de tension ce soir, le ciel est lourd, écrasant mais je me sens légère comme une plume. Mathieu et moi marchons main dans la main, traversant tranquillement la cité. Je suis envahie par un sentiment de confiance et de plénitude. Nous échangeons régulièrement des regards complices. La ville se présente sous un autre visage, mystérieux, enchanteur. Les vastes allées de bitume semblent conduire vers une infinité de possibles, une infinité d’aventures. Je ne ressens plus la pesanteur de ce monde. Les lumières folles, les lumières mouvantes de la mégapole m’émerveillent. La fraîcheur du vent nocturne et la présence de l’orage m’électrisent. Je me sens plus vivante que jamais. J’aperçois notre reflet dans un vitrine et j’ai l’impression de voir deux anges nageant dans le bonheur. J’ai enfin trouvé une autre forme de magie, une magie très simple, très humaine. La vie à deux. Le temple de l’amour. Mes perceptions ont changées, le bourdonnement incessant des voitures m’apparaît comme une énergie bienveillante. L’agitation de la ville est comme un jaillissement de vie. Les doigts de Mathieu caressent délicatement les miens. Je vois dans son regard vert les inquiétudes, les peurs, les désirs contradictoires du mortel. Mais au-delà des tourments de son âme, je perçois avec certitude sa volonté de m’aimer, de me protéger, d’unir sa vie à la mienne. Il faut du courage pour aimer ainsi, sans dresser de barrière, sans craindre de blessure, en ouvrant son cœur totalement. Grâce à Mathieu ma vision du monde se transforme, elle se remplit d’espoir. Il me surnomme sa fée d’argent et je trouve que ce nom me convient bien. Je suis devenue une fée d’entre les mondes, fière d’être à moitié humaine et à moitié Sidhe.

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