Signé ; Grand-mère Diane Fox terrier hirsute et indomptable

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Caractère : adaptable aux circonstances mais aussi « insaisissable » – pieds sur terre et tête dans les nuages. Un animal : le Lynx (observation et souplesse) Une couleur : Camaïeu d'orange  [+]

Vous n’allez peut-être pas me croire. Oh ! Il est vrai qu’en ce temps-là j’étais encore bien gamine et sait-on vraiment ce qu’on fait quand on est tout petit ? Au fond, c’est une tare d’être petit : personne ne vous prend au sérieux. Si, si, tout de même, « elle » elle savait, oui elle savait se mettre à mon niveau, à quatre pattes, oui, oui, le nez à ras du sol. Ah ! Ces bavardages entre quat’z yeux, je ne vous dis que ça. Tantôt c’était pour rigoler, tantôt c’était pour de vrai : des leçons de chien, qu’elle me donnait, oui, oui.

De bleu de bleu ce que je l’aime ! Elle est tout pour moi. Elle m’a sauvée, toujours, de toutes les postures inconfortables où ma fureur de vivre m’avait fourrée. Aujourd’hui j’ai pris du ventre et de la bouteille. Les années derrière moi m’ont fait perdre ma force mais dans la tête ça marche encore. Au fur et à mesure que je vieillis j’y vois un peu plus clair. Jusqu’à quand ? Cela, personne ne le sait, même pas moi et c’est tant mieux.

Je vous disais donc que, peut-être, vous n’alliez pas me croire. Moi, votre grand-mère, j’ai eu une jeunesse extraordinairement tumultueuse. J’étais libre, libre comme un chat, vous rendez-vous compte ? Tempétueuse, d’un esprit indépendant, je n’ai pas été le toutou à sa mémère ou à son pépère. Je m’affirmais. Naturellement je n’écoutais que d’une oreille distraite ces fameuses leçons, qu’avec une patience d’ange, « elle » me prodiguait chaque jour en même temps qu’elle me caressait. Ah ! Sa main ! Elle était née pour les caresses, sa douceur me bouleversait. Incroyable, une main ! Pleine de doigts, ça vous triture de tous les côtés, ça peut aussi vous écraser les oreilles, vous tirer les poils ou la queue, vous assommer d’une claque méchante... Aïe ! La place rougie vous en cuira longtemps tout comme la honte d’avoir été battu, mais « elle, » jamais, jamais elle n’a levé la main sur moi. Que pour des baisers d’amour ; avec tendresse ses doigts ont parcouru mon anatomie sur toutes les coutures. Malgré mon fichu caractère « elle » n’a jamais durci sa main. Je n’ai pas reçu une seule torgnole, c’est quelque chose, hein ! Qui peut en dire autant, ici ?

Dans l’assistance attentive un remous se fait jour, on voudrait parler mais la maîtresse de nichée enchaîne d’autorité : oui, oui, vous me direz qu’une bonne fessée cela ne fait pas de mal, que de temps à autre il faut bien remettre l’église au milieu du village mais je vous le demande ; qu’est-ce que cela change ? Cinq minutes après on oublie tout et on recommence. Du moins, j’étais comme ça. Tout cela pour vous dire que mon instinct était très développé et, vous l’aurez compris, je ne me laissais pas faire et je faisais ce qu’il me plaisait de faire. Un chat, je vous dis, j’étais un vrai chat ! Et pourtant rien que ce nom me pique aux fesses, il me fait bondir, oui c’est vrai je l’avoue, je ne supporte pas les chats et leur air de grand seigneur m’horripile, c’est plus fort que moi. Peut-être est-ce parce que je leur ressemble, dans mon comportement j’entends. Eh oui ! J’ai toujours aimé l’indépendance, la liberté, le choix d’aimer sans contrainte, n’est-ce pas ce qu’il y a de mieux ? Dans ma famille d’adoption, j’en avais trois à aimer : le père, la mère et la petite fille. Celle-là, elle m’a joué bien des entourloupettes mais je ne lui en veux pas, à l’époque, elle aussi, était toute petite... Bref, je me suis tournée plutôt vers « elle », vers ma grande, si grande maîtresse. Figurez-vous : quand je la regardais je devais tellement lever la tête que parfois j’en avais mal aux muscles du cou ! C’est pour m’éviter ça, j’en suis sûre, qu’elle s’allongeait par terre, à côté de moi. « Elle » savait. «Elle » savait tout du reste, du moins en ce qui me concernait, et c’était tellement chouette cette complicité. Quand je pense que j’ai des copains qui n’ont pas connu quelque chose de pareil, j’en ai le cœur fondu et les oreilles qui frisent. Pourquoi s’embarrasser de ce qu’on dit être un compagnon dans ces cas-là ? Les hommes sont bizarres quelquefois, ils sont tyranniques et surtout ils aiment montrer leur pouvoir et nous, nous sommes là pour leur servir de cobayes : « viens ici, couche-toi, lève-toi, attends, etc. » Evidemment, eux, ils n’ont que leurs mots. « Elle » elle savait m’inciter à lui faire plaisir et, quand du plat de la main, elle tapait sur ses genoux je savais que c’était pour m’inviter à venir m’y asseoir. Super ce confort de sa chaleur et de la mienne que je lui offrais en récompense.

Avec un tas de petits trucs à elle, « elle » me communiquait ses souhaits et comme je l’aimais tout a toujours bien marché. Il faut dire qu’elle était l’indulgence même, non, je me trompe elle était plutôt tolérante car, malgré tout, « elle » m’a élevée avec sérieux et je pouvais aller partout dans le monde avec « elle. » Seule, je n’y serais pas allée parce que, livrée à moi-même, je devenais une catastrophe pour les autres ! Je devais être insupportable pour qui ne me connaissait pas, « elle » a été mon catalyseur et je lui dois tout.

Où en étais-je ? Quelle était donc l’histoire que je voulais vous raconter ? Ah oui, voilà, ça me revient, il faut me pardonner si je n’ai plus beaucoup de suite dans les idées, aujourd’hui je suis une grand-mère âgée mais tout ce qu’il y a de plus comme il faut. Ce que je vais vous raconter est donc arrivé du temps de ma prime jeunesse.

Donc, c’était un soir. Une belle soirée ma foi. Il faisait tiède. Nous étions partis de chez nous et avions pris la voiture pour un assez long bout de chemin. Par la fenêtre ouverte je sentais un air doux me raser le crâne. Cela me faisait du bien après la cuite de l’après-midi. En auto je n’ai jamais eu peur. L’un comme l’autre « ils » conduisaient comme des dieux : pas d’à-coup, pas d’arrêt brusque, bref, « ils » avaient des attentions pour moi et naturellement pour leur autre fille, cela coule de source. N’empêche, en voiture, j’étais sage. Quand il y avait trop de virages, « elle » me tendait les bras et je me blottissais contre elle. Comme c’était bon, j’en aurais presque ronronné si j’avais pu. Attention vous autres ! Ne le dites à personne, miséricorde : me comporter comme un vulgaire chat, quelle insulte ce serait pour ma race ! Ce soir-là, donc, nous allions rendre visite à un couple de leurs amis. Pour l’occasion j’avais été brossée, néanmoins mon poil dur de fox mal léché se rebiffait, en plus, l’air du dehors m’ébouriffait mais je me moquais de ne pas être présentable : après tout on m’aime comme je suis, me disais-je pour me rassurer tout de même un peu. Du reste je les connaissais ces gens chez qui on allait, alors je n’avais pas trop de soucis à me faire.

Dès la porte d’entrée passée, j’ai senti du bizarre dans l’appartement. Une odeur inhabituelle y flottait : celle d’un autre animal ou quoi ? En tout cas une forte odeur inconnue m’envahissait le cerveau et les narines, pourtant je ne voyais rien de particulier.
Rien.

Guidée cependant par les émanations, curieuse comme tout, je furetai à droite puis à gauche dans le salon où on nous avait priés de passer. Là, sur un petit meuble, une espèce de cage était recouverte d’un linge. Là, oui, oui, c’est de là que cette odeur provenait. Aux aguets, la truffe levée, je me suis assise devant cette chose odoriférante et j’ai adopté une posture que l’on pourrait qualifier de méditation. A côté de moi, je les entendais parler et rire, j’entendais aussi le glouglou de l’apéritif, ou de je ne sais quoi d’autre, couler dans chaque verre posé sur la petite table de ce salon. « Ils » ne faisaient pas attention à moi et j’avais tout le temps de réfléchir. Ma curiosité mise à mal, j’essayais de me dresser sur les pattes arrière pour atteindre ce fichu qui me cachait l’intérieur de la cage. A ce moment-là, la maîtresse de maison éclaira ma lanterne : « Nous avons un hamster » dit-elle et, d’un coup de main, elle débarrassa la cage de sa capuche. Ce que je vis alors me rendit perplexe, jugez plutôt : dans une roue, c’est-à-dire à l’intérieur de la roue, la bête s’entraînait ou, pour être plus précise, elle marchait pour entraîner la roue. Quel jeu stupide ! ai-je pensé en la dévorant du regard. Dévorer est le mot juste, croyez-moi, je n’en aurais fait qu’une bouchée tellement elle était petite, cette bestiole. Ma langue, déjà, sortait de son écrin pour se promener de long en large sur mes babines émoustillées. Soudain le linge retomba d’un coup sur la cage et je ne vis plus rien. Déçue, je demeurai immobile. J’attendais sagement.
Quoi ?
L’instant propice où je pourrai sauter et hop me régaler comme il se doit. « Eux », ils mangent de la viande tous les jours, pensai-je, d’accord, c’est de la viande morte mais où est la différence ? Il me suffira d’estourbir la bébête avant de la déguster.
Un silence ahuri règne dans l’assemblée.

Vous voulez sans doute connaître la suite de cette histoire : pour cela je dois bigrement me concentrer, oui, car tout s’est passé si vite que vous aurez peut-être de la peine à suivre. Je vais quand même essayer de vous la raconter, voilà : sans « elle » qui avait tout compris en une fraction de seconde, sans « elle » qui avait vu juste, qui avait deviné que je n’étais pas la véritable coupable, sans « elle », à ce jour, je ne serais peut-être plus en vie ou alors je serais estropiée ! C’est presque une histoire de fous !

« Elle » m’a défendue contre sa fille, oui et en même temps elle a pardonné à toutes les deux et celui qui, au début, n’y était pour rien, son mari, c’est lui qui a écopé. D’accord, s’il n’était pour rien dans le scénario, il avait eu l’intention de s’en mêler et c’est là « qu’elle », elle a agi avec une rapidité époustouflante.

Je vais tenter de vous traduire la scène. Imaginez le salon, les amis, « elle » et lui et leur petite fille, sans oublier moi assise en faction devant la cage cachée par le linge. Tout le monde discute sauf la petite fille qui s’ennuie. Elle se promène dans la pièce. Jusque-là rien de répréhensible. Il faut voir la petite fille fouiner par-ci, par-là, tandis que les adultes parlottent. Mettez-vous un peu à la place de cette gosse, elle avait dans les quatre ou cinq ans, c’est barbant, les grands, pour elle. Il ne faut pas oublier non plus qu’elle avait vu le hamster jouer à marcher dans sa roue et, tout comme moi, elle était intriguée mais naturellement pas pour les mêmes raisons. A cette époque, je devais avoir six, huit mois, peut-être dix, je ne m’en souviens plus très bien, le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. Quoi qu’il en soit, la petite fille et moi, on se ressemblait à cause de notre jeunesse. Elle continuait d’aller et venir en trainant son ennui. Sans bouger, je la contemplais du coin de l’œil et, en même temps, je cherchais à passer le plus possible inaperçue. Je restais donc tranquille, observant la cage et les déplacements de la petite fille. Arriva enfin l’instant que j’attendais sans y croire : la fillette avait soulevé le voile, elle ouvrit la porte de la cage. Sa main menue chercha la bestiole, s’en empara et ressortit de la cage.
Que se passa-t-il exactement ?

Un cri effrayé de la petite fille, une main qui s’ouvre, un plongeon du hamster vers le sol, une touffe de poils (moi) qui s’élance et l’envie de serrer, serrer la mâchoire qui me prend du fond des entrailles mais... mais un appel déchirant, « son » appel, « sa » voix surtout, celle de ma maîtresse bien sûr, stoppa net mon élan. Stupidement, j’ai ouvert la bouche et la chose est retombée une deuxième fois sur le parquet. Le hamster était sur le dos, il ne bougeait plus. Quelqu’un hurla : il est mort ! Je ne pus savoir qui avait parlé, je fus brutalement soulevée de terre puis coincée solidement entre les bras de fer de « son » mari. Impossible de m’échapper, je vous l’assure et là j’ai senti ma dernière heure venir : c’est sûr, il allait me tordre le cou ! Je n’en menais pas large. Je compris brusquement qu’il ne pouvait pas se permettre de passer sa colère sur sa propre fille, mais moi, pour lui, ce n’était pas pareil. Je devais être punie alors, alors j’étais devenue le prétexte à sa colère et je devais, pour l’exemple, subir sa réprimande.

« Elle » se rendit compte de tout ça à la vitesse grand « V ». « Donne-moi ce chien » avait-elle demandé à son mari. Il semblait, ironie du sort, ne pas vouloir lui obéir, il semblait vouloir absolument me punir et je le sentais prêt à m’envoyer valser au milieu de la pièce. En y pensant, je dois dire que j’en ai encore la chair de poule...

Et puis il s’est passé une chose étonnante : d’un coup, d’un seul, je me suis retrouvée dans ses bras, à « elle ! »

Vous ne pouvez sûrement pas deviner comment « elle » a réussi à obliger son mari à desserrer son étreinte... eh bien ! Tenez-vous bien : « elle » l’a giflé ! Oui, elle lui a envoyé une gifle magistrale, c’est moi qui vous le dis. Et vous pouvez me croire, son mari a tellement été surpris qu’il m’a lâchée et, et la suite vous la connaissez. Vous rendez-vous compte de ce qu’elle a fait ! Et elle l’a fait pour moi, oui, pour me tirer de ma mauvaise posture parce que, c’est vrai ça, dans sa colère son mari aurait bien été capable de m’envoyer valdinguer et Dieu seul sait où j’aurais pu atterrir ! Bref, cet épisode s’est déroulé avec une telle rapidité que le couple d’amis ne s’est aperçu de rien, toute leur attention était prise par le hamster qui faisait le mort et qui, devant le danger écarté, revenait lentement à lui. Je ne sais pas si la petite fille s’est rendu compte que c’était un peu sa faute, toute cette histoire, parce que c’était bien elle qui avait ouvert la cage, n’est-ce pas, ce que je sais, c’est que c’est la seule et unique fois dans sa vie « qu’elle » a levé la main sur quelqu’un. Et qui plus est sur son mari !

Dire que cette gifle a été administrée à cause de moi ! Y a-t-il de quoi en être fière ? Je n’en sais trop rien, de toute façon, « ils » s’aimaient et, par la suite, tout le monde a bien ri de cette aventure où l’instinct a eu plus que sa part.

N’empêche, j’aurais pu être la cause d’un divorce. Depuis, j’ai tenté de réfléchir à deux fois avant de faire des bêtises, bien sûr, autant que faire se peut car je suis une grande impulsive... et les âneries, ça me connaît !

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
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