Si une seconde chance m'était donnée

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— S’il te plait Axel, accélère !
Cela fait dix minutes que je répète la même chose à mon mari, en grimaçant de douleur.
— Claudia, je te promets que je fais au mieux, me répond-il, légèrement agacé. Nous sommes boulevard de l’Hôpital, nous arrivons à la Salpêtrière dans quelques secondes.
Effectivement, l’imposante bâtisse dédiée aux urgences se détache des autres bâtiments sous mes yeux. Je ressens comme un léger soulagement à savoir que l’on va me prendre en charge. Nous suivons le fléchage qui mène à l’accueil, je voudrais courir. Comme si j’en étais capable ! Etre déjà arrivée, qu’on s’occupe de moi en priorité. La porte s’ouvre sur une immense salle bondée. Les visages sont sombres, chargés de fatigue. Chacun se concentre sur sa douleur, à peine un subreptice regard pour juger de la mienne. Pas de grossesse ni de jambe cassée. Qu’a-t-elle ? Nous prendra-elle notre tour, à nous qui attendons depuis quatre heures ?

Une première file d’attente s’engage, s’inscrire auprès de l’infirmière de service. Juste deux personnes avant moi. Un père qui fait la queue, et son petit garçon d’une dizaine d’années, qui ne détache pas ses yeux du match de foot qui passe sur l’écran géant. Un moment l’enfant le quitte et se positionne devant la télé. Son père le rappelle, embarrassé. « Benjamin, tu reviens ici tout de suite. » Le gamin s’exécute, tête basse. On ne s’intéresse pas au foot quand on souffre, c’est ainsi que je perçois la gêne de son père. Aux urgences, il faut mériter sa place.

Axel ne s’est pas gêné lui. Il est déjà installé devant l’écran. Il commente le match faiblement du bout des lèvres, il a le buste en avant et les doigts croisés, je connais cette position, il stresse. Son équipe favorite doit être menée et cela le contrarie. Je sais qu’il m’a déjà oubliée, et pourquoi nous sommes là un samedi à presque 22 heures, et pourquoi il n’est pas plutôt installé dans son confortable canapé.
La jeune femme qui me questionne ne m’a pas regardée une seule fois. Elle demande, je réponds, elle tape sur son clavier. Quand je prononce calculs rénaux et du sang important dans les urines, elle lève enfin la tête. Une lueur de compassion passe dans ses yeux. Je comprends que je ne vais pas attendre longtemps. Je rejoins Axel. Il est absorbé par son match.
— Ça va ? me souffle-t-il sans me regarder.
— Oui, ça va aller.
Je ne lui précise pas que j’ai envie d’uriner toutes les trois secondes et qu’il y a comme des lames de rasoir au fond de ma culotte. Que rester assise me fait mal, que rester debout également et que je ne sais pas ce qui pourrait me soulager.
Dix minutes plus tard, j’entends mon nom. Enfin. Merci le ciel, merci la vie. Je me lève rapidement pour suivre une autre infirmière, mon mari accélère son pas pour me suivre. Elle me redemande d’expliquer ce que je ressens et de placer un chiffre sur une échelle de douleur allant jusqu’à 10.
Je lui réponds 7, mais je pense 12, question de dignité.
Elle m’explique qu’un médecin va venir me voir. Je dois mettre un peu d’urine dans un flacon auparavant. Je m’exécute en serrant les dents. Puis me rallonge et j’attends. Axel est assis près de moi, il semble inquiet. Et du coup, je m’inquiète de le savoir inquiet. C’est son match qui le préoccupe ou moi ?
— Ben toi évidement, me répond-il, qu’est-ce que tu es bête !

Le médecin arrive d’un pas dynamique. Une petite trentaine, quelques boucles blondes, des yeux clairs. Je le dévisage. Il commence son examen, m’appuie fortement sur les reins. Je hurle de douleur. Il m’annonce que c’est une colique néphrétique, qu’il va me donner des anti douleurs ultra puissants, que je vais être fatiguée pendant plusieurs jours et que pour l’heure, il m’envoie illico passer une radio des reins. Mon mari semble soulagé. Il demande combien de temps ils vont me garder. Encore au moins deux heures, répond le médecin, les yeux baissés sur ses fiches.
— Dans ce cas chérie, si tu es d’accord, je vais retourner à l’entrée me fumer une petite clope (et accessoirement regarder la fin du match, mais ça Axel ne me le dit pas), OK ?
Il se lève, dépose un petit bisou sur mes lèvres et s’éclipse.

La porte se referme. Un silence intense s’installe dans la chambre.
Il vient s’asseoir délicatement sur le bord de mon lit. Lâche ses fiches. Le temps se suspend. Ses yeux traversent les miens, je le trouve beau. Encore plus séduisant maintenant avec les minuscules rides au coin des yeux. Et moi, à quoi je peux bien ressembler ? J’ai encore mon vieux jean et mon tee shirt troué sur le dos. Mon chignon se défait, des mèches brunes tombent sur mes épaules. Il doit se dire que j’ai mal vieilli, que je ne prends plus soin de moi. En fait, je dois ressembler à la pauvre plante que j’allais rempoter avant qu’une immense douleur ne me plie en deux. Ni vêtements propres, ni coup de peigne, mais qui pense à tout cela en allant aux urgences ?
C’est Baptiste qui s’exprime le premier. Sa voix, toujours aussi belle, me ramène des années en arrière.
— Comme c’est bizarre de se retrouver comme ça ! Je sais bien que tu es ici parce que tu souffres et que les urgences, ce n’est pas un salon de thé. Mais quelle surprise ! Ça fait quoi ? Au moins douze ans qu’on ne s’est pas vus ?
— Et le hasard fait qu’on se retrouve dans un hôpital. Toi le médecin et moi la patiente...
— Tu crois au hasard ? me demande-t-il.
— J’en sais rien, en tout cas, on s’est connus à Lyon et on se retrouve à Paris. Tu es devenu médecin urgentiste ! Ma parole, toi qui ne foutais rien en terminal !
— Ben oui Claudia, quoi te dire ? Un jour j’ai ouvert un bouquin de médecine et j’ai tellement aimé ce que j’y lisais que je me suis arrêté dix ans plus tard ! Et toi, qu’es-tu devenue ?
— Bof moi, après mon bac, deux années de géo pas très glorieuses, j’ai tout arrêté. J’ai trouvé un poste de vendeuse dans une petite boutique de chocolats et j’en ai pris la direction quelques années plus tard. Ça me plaît beaucoup et les affaires marchent bien. Finalement, on fait un peu la même chose, on passe nos journées à soulager, toi les corps et moi les âmes.

Je le regarde bêtement. Je suis comme fière de lui, c’est trop con, moi qui ne suis personne dans sa vie. Juste quelques mois de son passé. Pourtant, je me souviens de nos rires complices parmi notre bande d’amis, des nuits blanches et des danses endiablées en discothèque. De nos fougueux baisers. Des conversations très sérieuses que nous avions du haut de nos dix-huit ans, sur la politique, sur le rôle du Pape dans le monde. Le salaire mirobolant des footballeurs. Les mannequins qu’il trouvait sublimes tout en sachant que ça me rendait dingue de jalousie.

— Es-tu heureuse ? Tu as des enfants ? reprend-il.
— Non, pas d’enfants. Et toi ?
— Oui, un petit garçon. Je suis marié depuis quatre ans. Ma femme est libraire. Nous avons pas mal bourlingué dans le monde avant que je ne prenne ce poste sur Paris. On voulait se poser et fonder une famille. Les urgences à la Salpé, c’est pas le plus facile quand on est père, mais je ne me voyais pas dans la routine d’un cabinet. On vient d’acheter une petite maison qu’on retape dès qu’on le peut. Et toi, ton mari a l’air gentil ?
— Oui, il l’est. Avec mon mari, c’est un peu compliqué. En fait, non c’est plutôt simple. On ne s’aime plus mais on n’a pas le courage de se l’avouer et encore moins de se quitter. Mais qu’est-ce qui me prend de te dire tout ça ! Pardon de te raconter ma vie.
Seulement au lieu de me taire, voici que je suis comme prise d’un besoin frénétique de parler, de tout lui dire, et de savoir, en dépit de toute pudeur ou raison.
— Dis, est-ce qu’il t’arrive de penser à nous parfois ? On s’est tellement aimés, tu t’en souviens ? On était fous l’un de l’autre. Je regrette de t’avoir quitté sur un coup de tête. J’ai dû te faire tellement mal. Baptiste, pardonne-moi.
— Tu avais tes raisons.
— Je me sentais trop jeune pour construire quoi que ce soit, je voulais « bouffer la vie ». Mes sentiments pour toi étaient forts et j’avais l’impression qu’ils n’étaient pas compatibles avec mes projets. Je voulais faire des voyages lointains, et je n’ai pas quitté l’Europe. Je voulais devenir archéologue, travailler sur des vestiges anciens, et je n’ai pas été douée pour les études. Dix-huit ans c’est trop jeune pour décider de quoi que ce soit. J’aurais dû laisser la vie faire. Et qui sait, peut-être que ce petit garçon aurait été le nôtre ? Et cette maison la mienne ? Aujourd’hui, la vie me ramène jusqu’à toi. C’est un signe, non ?
— Franchement Claudia, tout cela fait partie d’un lointain passé pour moi. On était des gamins. A présent je suis un homme marié, heureux. Mon fils est un rayon de soleil. J’ai rencontré une femme en or, à laquelle je tiens. Non, les années lycées sont bien éloignées de mes préoccupations actuelles.

La porte s’ouvre et Axel réapparait. Je sursaute. Je l’avais oublié, tout comme ma douleur aux reins qui soudain, revient. Il arbore un grand sourire et je comprends que son équipe préférée vient de gagner.
— Alors, tu vas mieux chérie ?

Baptiste se lève, il redevient le médecin. Il met de l’ordre dans ses ordonnances. Reprend ses fiches. Ses distances. D’un ton cordial, il me souhaite un bon rétablissement. Il ajoute que de nombreux patients l’attendent et qu’il doit nous laisser. Qu’on va venir me chercher pour la radio.
Je n’ai pas le temps de lui répondre quoi que ce soit. Déjà la porte se referme, sans un dernier regard pour moi, qui viens de lui parler d’amour. Il me laisse avec mon chagrin, que je suis incapable de cacher et que mon mari prend pour de la souffrance.

Rencontre fortuite de deux anciens amoureux, comme une brèche dans le cycle de la vie, un dysfonctionnement sur le fil de nos destinées. Pour la seconde fois de ma vie, je me sens terriblement perdue.

C’est le lendemain que j’ai trouvé son message sur mon portable. Il m’a appelée de très bonne heure, il ne voulait pas me parler directement, juste à mon répondeur.
— Claudia, c’est moi, c’est Baptiste. J’ai récupéré ton numéro de téléphone sur ta fiche d’admission.

Silence.
Puis il reprend.

— Je t’ai menti. Dans ma vie, c’est le vide sidéral. Ni femme, ni gosse. Juste un type qui ne s’est jamais attaché à personne depuis toi, qui s’est plongé dans les études jusqu’à ce que la fac ne veuille plus de lui, qui vit dans un meublé ridiculement petit alors qu’il a de quoi s’offrir autre chose, et qui est en train de devenir fou depuis qu’il t’a revu hier. Rappelle-moi je t’en prie !

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