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Short Story

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Steph

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Qualifié

Elle :
Agrégée de Lettres Modernes. Enseignante à l’université. Passionnée de littérature, évidemment. Lit tout ce qui lui tombe sous la main depuis qu’elle est gamine. D’abord la Bibliothèque rose, puis verte. Tous les Jules Vernes. Pagnol au collège, Flaubert au lycée. Hugo, Stendhal, Sartre, Duras, Barthes en classe d’hypokhâgne.

Lui :
Touche-à-tout. Bricoleur et inventeur. Gagne sa vie en fabriquant des jouets en bois dans son atelier de menuiserie. Micro-entrepreneur. Une fourgonnette pour arpenter les marchés, les brocantes et les foires. Chiffre d’affaires pas énorme, mais suffisant pour toucher l’équivalent d’un salaire. S’est mis à lire sur le tard, après son divorce.

Elle :
Célibataire, sans enfant. Beaucoup d’amies, beaucoup de sorties. Séance de Pilate le jeudi soir. Marche nordique le samedi matin. Des livres entassés sur sa table de chevet. Une liseuse qu’on lui a offerte... encore dans son emballage. Préfère les gros pavés, cinq cents pages minimum. Aime sentir le papier, tourner les pages, caresser la couverture. Lit parfois deux romans en même temps.

Lui :
Solitaire. Un peu sauvage. Aime les polars, les romans d’aventure. Passionné par la mer. A lu « Naufragé volontaire » d’Alain Bombard et « Mémoires du large » d’Eric Tabarly. Rêve d’un tour du monde à la voile.

Elle :
Découvre Short Édition grâce à une collègue. Tente sa chance un soir, sur l’Internet. Un « Très très court » retenu par l’équipe éditoriale. Premiers abonnés, premiers commentaires. Bienveillants, comme cela est suggéré sur le site. Une place en finale. De plus en plus d’abonnés, de plus en plus de commentaires. Tous louent la fluidité de son style, la richesse de son vocabulaire, et l’extrême sensibilité de son écriture.

Lui :
Autodidacte. Écrit sur de petits cahiers d’écolier lorsqu’il est fatigué par le bruit des machines et la répétitivité de ses gestes. Imagine des personnages entiers, virils, souvent en marge de la société. Des mots simples, des phrases courtes. Un style rythmé, presque saccadé. Entend parler d’une start-up grenobloise qui installe des distributeurs d’histoires courtes dans le hall des gares et des aéroports. Paraît même que Francis Ford Coppola en a ramené un jusque dans son café de San Francisco.

Elle :
Lit des nouvelles et des poèmes sur son téléphone portable. Sa collègue se moque. L’écran est encore plus petit que sa liseuse dont elle ne veut pas entendre parler. Répond qu’elle est accroc au site Short Édition. Plus elle lit, plus elle a envie d’écrire. Plus elle écrit, plus elle a envie de lire. Sa vie est rythmée par ses publications et celles des autres. Une vraie drogue. A chaque nouveau texte, la même fébrilité. Combien de voix ? Combien d’abonnés en plus ? Sélection du public ou du jury ?

Lui :
Rejoint la communauté d’écrivains amateurs à l’occasion d’un concours. Thème imposé : « Prendre le large », en moins de 6000 signes, espaces compris. Imagine un salarié victime de surmenage (on dit aussi burn-out) qui traîne son patron aux Prud’hommes. Avec ses indemnités, il achète un bateau. Les Açores, l’équateur puis le Cap Horn. Enfin les eaux plus calmes du Pacifique. Une escale à Papeete, avant de mettre le cap sur les Marquises, comme Gauguin et Brel.

Elle :
Tombe par hasard sur son texte à lui. Le personnage et son aventure la séduisent. Et puis, il y a ce style, tellement peu académique en comparaison de son classicisme à elle. La fin de l’histoire la laisse cependant sur sa faim. Déformation professionnelle oblige, elle a envie d’y apporter des corrections, de rédiger un épilogue plus conforme. Sans vraiment savoir pourquoi, se met à imaginer une suite : Le vagabond des mers du sud, perdu sur son archipel, tombe sous le charme d’une vahiné. Tiraillé entre son amour et son envie de poursuivre son tour du monde, il tourne en rond sur son voilier, en écoutant les derniers enregistrements de Jacques Brel. Publie son texte sur le site, et envoie un message personnel pour lui faire part de sa démarche.

Lui :
Vexé et intrigué à la fois. Perplexe. Qui est donc cette auteure, au pseudo mystérieux, qui se permet de s’approprier son texte originel ? Pas question de lui laisser le dernier mot. Reprend l’histoire à son tour. Son personnage va réussir à convaincre sa vahiné d’embarquer avec lui, en lui promettant de revenir, une fois leur périple terminé.

Elle et lui :
Semaine après semaine, leur histoire écrite à quatre mains remporte de plus en plus de succès auprès des lecteurs. Tous sont pendus à leur boîte mail, en attente d’une notification annonçant la suite des aventures du navigateur et de sa compagne.

L’équipe éditoriale :
Observe avec intérêt le petit manège littéraire des deux auteurs, d’autant que leurs textes pulvérisent des records de lectures à chaque nouvelle publication. Propose d’organiser une rencontre pour prendre quelques photos et partager leur expérience sur le blog et la page Facebook.

Lui :
N’habite pas très loin de Grenoble. Prend sa voiture.

Elle :
Parisienne. Achète un billet de TGV.

Elle :
Tend spontanément la joue pour lui faire la bise.

Lui :
Un peu gêné, tend le bras pour lui serrer la main.

Elle :
Sent aussitôt ses doigts puissants, sa poigne rassurante.

Lui :
Est surpris par sa jeunesse et sa fraicheur. S’était imaginé une femme plus âgée, plus austère.

L’équipe éditoriale :
Prend une photo des deux auteurs devant un distributeur d’histoires courtes. La conversation s’engage, passionnée. Entre elle et lui, le courant passe, le ton est chaleureux. Très vite, l’idée d’éditer leurs nouvelles dans un seul et même livre germe dans l’esprit de l’équipe. Tout le monde est enthousiaste. Il faut trouver un titre.

Lui :
Propose « Naufragés volontaires », au pluriel.

Les médias :
Veulent à tout prix rencontrer ces écrivains 2.0 qui font le buzz sur la toile. Un couple qui se rencontre grâce à BlaBlaCar ou qui se marie grâce à Meetic, cela n’étonne plus personne, mais une intellectuelle et un artisan qui écrivent un roman à deux, par le biais d’un site de littérature communautaire, c’est nouveau et porteur. Une véritable Short Story, titre même un journaliste du magazine Lire.

Elle et lui :
Font la promotion de leur livre sur les plateaux télés. Sont mal à l’aise au milieu des humoristes qui gesticulent, des actrices qui s’écoutent parler, et des politiques qui monopolisent la parole. Quand vient leur tour, c’est toujours la même question qui revient, inexorablement : sont-ils vraiment ensemble ?

Elle et lui :
Préfèrent ne pas répondre, même si leurs gestes, leurs sourires trahissent des sentiments naissants. Peu importe. Les ventes s’envolent. Avec les droits d’auteur, achètent un voilier.

Lui :
Arrête ses machines, ferme son atelier.

Elle :
Se met en disponibilité.

Elle et lui :
Les Açores, l’équateur, puis le Cap Horn. Enfin les eaux plus calmes du Pacifique. Une escale à Papeete, avant de mettre le cap sur les Marquises, comme Gauguin et Brel. Étudient les cartes marines, font des provisions, tirent des bords, affalent le spi, tiennent la barre. Finissent par jeter l’ancre à l’abri des alizés.

Elle et lui :
S’embrassent, s’enlacent. Vivent une grande passion. N’ont plus le temps d’écrire des histoires courtes. Débutent une autre histoire, plus longue, écrite au jour le jour, à quatre mains.

PRIX

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JACB · il y a
Voilà un conte moderne qui met SHORT au long cours.....Et ils eurent beaucoup de petits mousses ? C'est très original et dans le sujet et dans la forme. +5
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Jcjr · il y a
Et la boucle est bouclée. Une intellectuelle et un artisan, quand les contraires s'attirent et s'apprivoisent à coup de textes. C'est une short story ou un conte de fée ? J'ai aimé. Mes voix et une invitation à venir dans le monde des TTC pour soutenir " le bilan " en compétition
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Patrick Lanoix · il y a
Un texte original, la création 3.0, J'ai voté !
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Utilisateur désactivé · il y a
Marrant, bien trouvé. Rafraîchissant.
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Steph · il y a
Merci !
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Chtitebulle · il y a
Mes voix ........ pour l'originalité !
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Steph · il y a
Merci !
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Virgo34 · il y a
Original dans la forme.
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Steph · il y a
Merci Virgo !
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Zouzou · il y a
...autour de la poésie , tout est possible ! mes voix , Steph
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Steph · il y a
Merci Zouzou !
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Lepetitclown · il y a
Sympathique histoire. Je me suis pas mal retrouvée dans le personnage féminin. Bravo
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Steph · il y a
Merci !
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Reed · il y a
toujours aussi imagé en nous baladant entre rêve et réalité contemporaine
bravo & merci

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Steph · il y a
Merci Reed !
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Coco · il y a
C'est vrai que on croit lire D Kennedy ! J'adore le style ....phrases courtes ...ne dire que l'essentiel... imaginer le reste ! Bravo Stéphane !
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Steph · il y a
Merci Coco !
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