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Shooting

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B. Nardog

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Accroupi sur la terrasse de cet immeuble bourgeois de l'avenue Foch, Sébastien commençait à avoir des fourmis dans les jambes. Posté là depuis près de deux heures, il attendait patiemment. Il était capable de rester ainsi, sans bouger, pendant longtemps. Très longtemps. Et parfois en des endroits bien plus inconfortables que cette terrasse. La force de l'habitude : cela faisait partie de son job. Il avait, en revanche, une vue imprenable sur les portes-fenêtres du balcon de l'appartement luxueux de Fabien Lefrançois, nouveau jeune Ministre de l'Environnement du nouveau jeune gouvernement de notre bonne vieille République. Lefrançois, dernière coqueluche des média qui, à peine entré en fonction, s'était taillé une réputation d'emmerdeur en s'opposant à un énorme projet industriel "trop polluant" à son goût. Les multinationales intéressées n'avaient guère digéré ce refus d'une opération implicitement acceptée par le gouvernement précédent. Mais la majorité avait changé et la donne politique avec... Ainsi va la démocratie...

Sébastien caressa machinalement le sac de toile posé sur le sol. Aujourd'hui, en tout cas, les conditions étaient particulièrement favorables : outre une position discrète, il était dos à l'ouest, ce qui lui évitait d'être gêné par le soleil qui commençait à descendre lentement, mais derrière lui. Soleil qui, de plus, ne manquerait pas d'éblouir quiconque regarderait - du balcon d'en face par exemple - dans sa direction. Autre avantage, il faisait chaud, ce qui incitait les gens à ouvrir leurs fenêtres pour profiter au maximum du temps magnifique de cette fin d'après-midi de juin.

A priori, ce coup-là serait facile. Restait à attendre...

Sébastien avait accepté le boulot deux semaines auparavant, suivant un scénario désormais classique : ses différents employeurs ("utilisateurs" ironisait-il pour lui-même) le contactaient par téléphone, lui désignaient une cible et lui proposaient le tarif habituel, si généreux que Sébastien marchait à tous les coups. Ensuite, il s'occupait lui-même des repérages, élément-clé du succès de sa mission, et réglait méticuleusement tous les détails pratiques de l'opération : où, quand, comment, avec quel matériel ?

Monsieur le Ministre de l'Environnement, ne tarderait plus maintenant et Sébastien sentait déjà monter en lui cette excitation si particulière qu'il ne ressentait que dans ces moments-là.

- Tu vas être surpris mon coco, dit-il tout bas à l'adresse du jeune Ministre qui n'était pas communiste.

La Renault Velsatis tourna le coin de l'avenue, emprunta la contre-allée et se rangea devant la résidence de Lefrançois. Le Ministre et ses deux gardes du corps en descendirent, passèrent la lourde grille du parc et pénétrèrent dans l'immeuble bourgeois.

Enfin ! Sébastien s'assît sur le ciment de la terrasse et étira ses jambes engourdies en grimaçant. Puis, il tira à lui le sac de toile, en sortit un à un les différents éléments qui constituaient son gagne-pain et les assembla selon un ordre immuable. Ce qui pouvait apparaître comme un Mécano complexe au néophyte était un jeu d'enfant pour un pro comme lui. Puis il reprit son attente.

Pas longtemps.

Un taxi, une 508 bleu nuit, s'engagea dans l'avenue, ralentit, cherchant visiblement une adresse et stoppa à son tour devant la résidence du Ministre. Sébastien retint son souffle. D'une portière rapide, la 508 lâcha sur le pavé une créature blonde décolorée, perchée sur des chaussures orthopédiques du dernier cri, qui pénétra à son tour dans l'immeuble.

Cette fois, ça y était !

Un éclair, né de la réverbération du soleil sur les carreaux d'une fenêtre, aveugla Sébastien un bref instant : Monsieur le Ministre venait d'ouvrir les deux battants de la baie vitrée du balcon. Sébastien se crispa légèrement, rentrant inconsciemment la tête dans les épaules, avant de coller son oeil sur la lentille de verre poli. Le balcon de l'appartement devint soudain si proche qu'il pouvait presque sentir le parfum vaguement écœurant des bacs de géraniums.

- Parfait, murmura-t-il, parfait...

Sébastien laissa lentement le calme reprendre possession de son corps et de son esprit. Après quoi, il reprit son observation, attentant LE moment. Il voyait dans son viseur une bonne partie du salon. Un instant invisible, le jeune Ministre traversa le champ de vision de Sébastien et prit place sur le magnifique canapé de cuir vert-pomme qui faisait face à la baie vitrée, cravate ôtée, chemise déboutonnée. Sébastien respira profondément et essuya ses mains légèrement moites. Une poignée de secondes plus tard, la fille blonde - une pute de luxe pensa Sébastien - se trouvait face au balcon. D'un geste naturel, elle déboutonna son chemisier et le fit glisser sur ses épaules. Puis, seins nus, elle s'approcha du canapé en ondulant de façon provocante. Très professionnelle. Elle s'arrêta à un petit mètre de l'homme et, toujours ondulant, laissa tomber sa mini-jupe à ses pieds. Le Ministre, sourire aux lèvres, se pencha en avant et tendit le bras vers la fille en petite culotte. Elle se déroba habilement puis posa ses mains sur ses hanches, glissa ses pouces entre sa peau et les fines bandes de tissu de son string de dentelle et, tortillant du cul, le fit descendre sur ses cuisses... Elle avait un très beau cul. Et une très belle queue !..

- Merde alors ! un travelo... Sébastien était sidéré. Le Ministre de l'Environnement se tapait un travelo !

La "blonde" s'était accroupie et s'attaquait maintenant à la ceinture de Monsieur qui se tortillait pour lui faciliter la tâche. Débarrassé de son froc, il tourna le dos à sa virile maîtresse et se courba en avant, la tête enfoncée dans le dossier moelleux. Sébastien se concentra sur le visage béat de Lefrançois. Maintenant !

Sébastien arma d'un geste assuré son vieux Pentax porte-bonheur et, zoom au maximum, mitrailla cette scène surréaliste où un authentique ministre de la république se faisait sodomiser par un non moins authentique travesti monté comme un âne. En véritable professionnel, il shoota plusieurs pellicules, au cas où, mais il savait que "c'était dans la boîte".

Sébastien était très content de lui, c'était du bon boulot : ses commanditaires qui espéraient surprendre un homme politique libertin en galante compagnie allaient être servis... Sébastien méritait vraiment son pognon. D'ailleurs, il faisait ça pour l'argent et, merci, il gagnait très bien sa vie. Quant à l'avenir de ce pauvre Fabien Lefrançois... Bien sur, il allait devoir revoir sa copie sur certaines industries polluantes s'il ne voulait pas voir son cul, voire pire, à la une de certains journaux. Et alors ? Ses conseillers évoqueraient des éléments nouveaux, de toutes dernières études, et tout un arsenal d'arguments divers pour justifier un tel revirement. Ce ne serait pas la première fois... De toute façon, Sébastien n'en avait rien à foutre : pour lui, les hommes politiques étaient tous des enculés ! C'était au moins vrai pour celui-ci...
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Image de Tolbiny
Tolbiny · il y a
J'irai de ce pas recommander la lecture de cette oeuvre auprès de mes abonnés d'un réseau social où j'officie sous un autre nom. Narration efficace, prenante, maîtrisée : grand plaisir de te lire.
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Image de B. Nardog
B. Nardog · il y a
Merci beaucoup ; content que tu aies apprécié.
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