S'extraire des ombres

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C'est l'envie de partager avec vous mes récits parfois fantasy(stes), parfois merveilleux ou oniriques, souvent actuels, qui m'a enfin convaincue de briser ma bulle de timidité  [+]

16 ans après l’Artérisation
19 février 5h34
Ancienne France Grand Ouest
Secteur 3, District 7, Logement 29 642.

— Bilan système... // Opérationnel. Niveau des batteries solaires... // Capacités optimales. Ouverture progressive des volets pour une activation complète prévue à 5h35, à savoir dans 26 secondes.
En écho aux éclats lumineux qui s’imprimaient sur les murs de la pièce encore obscure, des grognements inarticulés retentirent. Parvinrent au bout du compte à traduire une souffrance bien connue de tous.
— Laisse-moi dormir !
Demande bien compréhensible dans une telle détresse ; mais le bourreau demeure inflexible et va au bout de son exécution :
— Mise en route de la sonnerie « Harmonieuse matinée ».
— É raiment a que ai oisi ? tenta de questionner l’endormie en plein bâillement.
— Désolée Naehïa, je n’ai pas saisi le sens de votre question.
— Je n’ai jamais choisi cette sonnerie !
— Désolée Naehïa...
Mise en place du blabla habituel.
—...Comme aucune sélection n’avait été faite pour ce matin, j’ai pris l’initiative de ce choix en m’inspirant de votre personnalité et de vos écoutes du moment. Désirez-vous avoir votre bilan journalier ?
— Non, répondit-elle laconiquement.
— Puis-je vous conseiller un...
— Non !
— Petit-déjeuner en accord avec vos besoins quotidiens et le contenu de la cuisine ?
— Mais non je te dis !
Furieuse de cette opiniâtreté matinale, elle empoigna fermement le rebord de sa couette et se réfugia dans cet alcôve improvisé. L’IA sembla percevoir sa détresse et n’ajouta mot.
Silence instantané qui décrispe le corps oppressé. Auprès de son moelleux allié emplumé, à savoir l’oreiller, une tension infime bien que perceptible, demeurait chez la jeune fille. Un instant de sérénité qu’on ne peut savourer quand on sait qu’il va être intercepté.
Elle écouta.
Bruit lointain des véhicules qui prennent d’assaut les routes dénudées.
Bruit de la soufflerie qui récupère l’air enfumé pour lui fournir un second souffle.
Bruit du silence qui s’avance dans l’éternel combat contre le temps.
Bruit de son coeur qui bat,
Son coeur qui bat,
Qui bat...
Battements de la voix mécanique qui avertit :
— Rendez-vous prévu dans trente-sept minutes.
Naehïa hurla de surprise, fébrile mais soulagée d’une attente qui persistait à la déstabiliser. Elle imposa le calme à son rythme cardiaque déjà bouleversé dès le matin.
— Désactivation, balbutia-t-elle. Et restes-y.
— Impossible Naehïa.
Un râle d’agacement se fit entendre de la part de la jeune fille qui soupira tandis que la machine poursuivait, imperturbable :
— Les équipements ménagers ne peuvent pas se passer de ma transmission de connexion pour fonctionner correctement. De plus, tous les paramètres de préférence enregistrés sont nécessaires à l’optimisation de votre confort.
— Tu ne parlais pas autant avant... grogna Naehïa depuis les confins de son cocon.
— C’est grâce à la mise à jour qui a pour but d’améliorer nos rapports et contribuer à votre bien-être social.
— Alors tais-toi ! Pour mon bien-être tais-toi !
—Très bien Naehïa. N’hésitez pas à faire de nouveau appel à mes services : je serais heureuse de pouvoir échanger de nouveau avec vous.
— Stupide machine...
Elle se redressa et prit sa tête entre ses mains. Elle l’avait encore fait. Cela faisait déjà plusieurs fois ce mois-ci. Toujours le même sommeil agité dans lequel elle semblait progresser un peu plus chaque fois qu’elle s’y aventurait. Une attente semblable à celle des séries télé qui s’engluent en nous pour mieux nous engloutir. Qui nous happent, nous, nos projets et nos rêves dont elle n’avait d’ailleurs aucun souvenir depuis son plus jeune âge. À l’époque où le commerce onirique avait pris un grand essor : la fabrique des rêves, l’esclavagisme de Morphée. Eh oui. Même après avoir été aspiré de toute individualité, l’humain conserve la faculté de tendre son obole au Charon de l’Empire Commercial. C’est ainsi que Naehïa, comme tous ses concitoyens, avait adopté l’Amplificateur de rêves. Impossible d’oublier la panne qui l’en avait privée et qui pendant trois longues nuits l’avait affligée. Impossible de trouver le sommeil face à l’absence d’images, de sons, en bref face à sa propre solitude, à son libre-arbitre dépossédé.
Un frénétique bip, sonnerie magnétique, lui remit les idées en place. Un cri qui vibrerait de manière systématique. Après trois salves amplifiées, sa montre connectée cessa ses pleurnicheries, ravie de l’anxiété produite chez son sujet. Le souvenir des paroles synthétiques affluèrent : l’heure du rendez-vous se profilait. C’est sur cette nouvelle vague d’agitation qu’elle plongea en direction de son armoire : lumière et voix inaugurèrent les trois tenues du jour :
— Aujourd’hui, temps doux, 35°C, absence de nuages pluvieux, vent inexistant. Voici donc les trois ensembles que nous vous avons sélectionnés pour l’occasion.
Naehïa examina les offres dans la précipitation.
— Non ça ne va pas...
Toutes les lumières se dirigèrent vers la dernière proposition non examinée par la cliente : un pantalon souple microaéré accompagné d’un T-shirt solaire blanc tacheté de noir.
— Bon je crois que je n’ai plus que ça... Faudra que je pense à me racheter un solaire plus coloré...
La porte du meuble l’éblouit et fit place à l’écran qui y était incrusté.
— Voici les meilleures offres que nous vous avons trouvées pour « T-shirt solaire coloré ».
Du bleu turquoise vint se greffer au corps de son reflet.
— Pas trop mal.
— Couleur préférée, selon les données examinées.
Naehïa s’apprêtait à effleurer l’écran ; se ravisa et s’éloigna d’un pas rapide vers la salle de bain. Le miroir s’éclaira pour célébrer son arrivée. Elle s’aspergea le visage en toute hâte et mit son baume détox anti-pollution et rayons.
— Ce matin Naehïa, vos traits semblent indiquer un relatif manque de repos...
— À qui la faute ?
— Et les mouvements de vos sourcils associés à la crispation de votre visage me font penser que vous êtes tendue.
— Sans blagues.
— Je vous ai donc sélectionné une gamme de produits pour y remédier.
Et Naehïa soupira pendant que défilaient les anti-stress, anti-rides, anti-insomniaques, entités indispensables entièrement accoutumantes. Un déferlement de cloques intrusives qui pénètrent l’intimité et dont on ne peut se dépêtrer. Elle engloutit son petit-déjeuner, sans se soucier du crissement mécanique qui promouvait les avantages nutritionnels de chaque aliment qu’elle ingérait. Naehïa ne pensait déjà plus à tout cela. Crainte et appréhension tissaient un voile brumeux autour d’elle, imperméable aux pensées alentours.
C’est dans cet état d’esprit, à la fois anxieuse et un peu engourdie, qu’elle quitta son nid et rejoignit la voie piétonne qui la conduirait à destination. Un nouveau bip, plus aigu que les précédents, l’avertit des cinq minutes restantes mais suffisantes pour parvenir au Centre médical local. C’est là qu’avait lieu son bilan de santé ainsi que celui des autres sectoriens du district. Chaque district possède le sien et gère ses habitants en leur faisant passer des examens plusieurs fois dans l’année. Ici, c’est tous les trois mois. Plus fréquents que la moyenne pour freiner le développement microbien qui prend toujours plus d’ampleur et de virulence, face aux défenses concoctées par les scientifiques. Pour Naehïa, les entrevues se déroulaient relativement bien, dans la mesure où la santé ne lui faisait pas défaut. Du moins, si l’on exclut les remarques égrainées au cours des derniers rendez-vous. On lui avait rabâché que le district préconisait l’équilibre familial au profit du développement commun. Et ce n’était pas son cas. Ni compagnon, ni enfant. Maladroit, le message avait au moins le mérite d’être clair. Elle s’efforçait de ne jamais penser à cela. En fait, elle évitait soigneusement de penser tous prismes confondus. Dès qu’elle avait eu une décision importante à prendre, elle avait eu recours aux tests de personnalité ou aux algorithmes établis à partir de ses propres données.
Naehïa se remémorait à coup sûr ces moments de doutes dissipés par le dogmatisme, quand l’ombre du Centre médical s’immisça dans son imagination naissante ; en flétrit les bourgeons et imposa sa haute stature. Les deux plantes artificielles agrémentées d’une épaisse couche de poussière véritable devaient avoir eu l’objectif d’égayer une entrée désormais austère. L’aube luttait pour maintenir à distance tout bruit de civilisation ; si l’on exceptait les usines qui fonctionnaient ad vitam aeternam. Ces ronronnements permanents se mêlaient au vent pour composer un air étrange où les brisures de l’élément s’opposaient à la constance du thème mécanique. Le pas de Naehïa intégra la partition calculée du claquement citadin. Une inconscience sciemment contrôlée. Le bâtiment déploya ses tentacules et la happa à l’intérieur par le biais de son gros oeil immuable. Celui-ci la scanna, l’analysa et l’accepta en son sein. Le tapis roulant s’envola à travers d’immenses couloirs inanimés, d’une blancheur à la brillance corrosive.
Puis il décéléra.
S’arrêta.
Fixité du corps et de l’âme en attente d’un mouvement affamé dont la société l’a habitué. Dont elle gave l’individu pour l’en écoeurer.
C’est ainsi que Naehïa attendit.
Des heures.
Vingt-trois secondes en réalité, aux dires de sa montre connectée. Une éternité gâchée qu’elle aurait pu consacrer au défilé des actualités ; à l’achat de ce T-shirt destiné à égayer sa journée.
Les secondes voltigèrent dans un semblant d’imaginaire.
S’écrasèrent ! sur la porte qui s’ouvrit à la volée.
— N° 715 423 ?
— C’est que je ne suis pas vraiment sûre de...
Naehïa s’interrompit face au soupir volontairement exagéré du vieillard qui passa sa main dans ses cheveux noir de jais - de toute évidence teintés - , inspira comme s’il avait voulu s’assurer de ne pas même laisser une infime parcelle d’air aseptisé.
— Vous parlez beaucoup pour ne rien dire. Poignet.
— C’est-à-dire que...
— Eh bien quoi encore ?
— Je ne suis pas badgée...
Déplacement vers le centre de la pièce où trônait le bureau.
— Laissez tomber. La caméra située à l’entrée vient de me transmettre toutes les informations dont j’ai besoin...Vous n’entrez pas ? Vous ne pouvez pas me dire que c’est la première fois que vous venez tout de même.
Naehïa obtempéra. Ça commençait mieux que la dernière fois, où on lui avait d’emblée reproché qu’un relâchement personnel avait trop d’impact sur les performances au travail. Et quand elle avait demandé à quel point de vue s’adressait ce soi-disant relâchement on s’était contenté de lui répondre « À tous. ». Oui, on peut dire que cela avait été un peu rude.
— Je vous rappelle la procédure afin que notre entrevue puisse - enfin - s’engager sur la bonne voie.
De façon à couper court à une éventuelle réponse, l’étrange personnage fit crisser les roulettes de son siège, agrippa au passage une lingette qui épousa son noble front humide - avant de connaître le tragique chemin de la poubelle - puis s’amarra à son ordinateur. Tout cela en compagnie de sa tablette qu’il n’avait pas lâché des yeux. Naehïa ne put qu’admirer cette dextérité - mais est-ce ainsi qu’il faudrait le qualifier ? Rotation vers le second écran. Les pauvres touches du clavier ployaient sans résistance devant la violence de leur persécuteur.
Respiration saccadée.
— La sectorienne est donc ici pour effectuer le...
Les percussions se stabilisèrent et sa bouche demeura suspendue, bulle ouverte sur un néant de coordination corporelle :
— Quatrième bilan de santé annuel afin de s’assurer de la pérennité d’une société saine, équilibrée et moralement stable. Je rappelle, inutilement je l’espère mais telle est la procédure vous comprenez, que l’objectif inhérent à cette entrevue est de prévenir l’émergence de maladies dites inconnues, d’une évolution dite anormale d’un virus, mais avant tout ! de s’assurer du bien-être de nos sectoriens.
En adéquation - forcée ou tolérée ? - Naehïa s’entendit souscrire ce protocole par la phrase d’amorce :
— Je prends ma santé en main pour préserver celle de mes concitoyens !
Navrant...
— Tournez à présent vos yeux vers le scanner. Non, là c’est la reconnaissance vocale de la porte. Oui, c’est là. Bon interrompez-moi s’il y a des erreurs. Naehïa, 23 ans, maintenance de dossiers relatifs aux données numériques, corpulence dans la norme de notre district, pas d’antécédents en matière de santé malgré quelques déséquilibres alimentaires constatés le weekend que vous essayez, de manière infructueuse semble-t-il, de compenser en début de semaine par un repas en moins... Il va falloir résoudre ce petit problème sectorienne... Nous n’avons pas besoin que vous vous évanouissiez au travail. Un bon équilibre alimentaire doit être respecté ; d’ailleurs, nos programmes culinaires hebdomadaires, établis par les meilleurs scientifiques à des districts à la ronde, sont là pour ça.
— Mais je...
— Analyse de sang prélevée ce matin...
— Tout est normal ! s’empressa de mentionner Naehïa avec un petit rire nerveux.
Silence gênant. Bruits de bouche qui n’augurent rien de bon, qui tamisent les mots de leur brusquerie potentielle avant de les balancer au milieu de l’arène discursive.
— Je sais lire les données qui se trouvent sur ma tablette sectorienne...énoncer de telles banalités ne sert qu’à prolonger ce moment fort sympathique, mais que j’aimerais écourter au plus vite. Il n’y a pas que vous à faire passer dans la journée, vous comprenez ? Pouvons-nous poursuivre ?
Naehïa se retint in extremis de parler et hocha vigoureusement la tête. Leva les yeux et s’efforça de ne pas penser au ridicule qu’elle offrait aux trois caméras de la pièce, spectatrices attentives de sa honte. Peine perdue. Le rouge lui monta aux joues.
— Bien, reprit l’écoeurant intervenant après avoir enchaîné d’elliptiques clics qui lui donnaient l’illusion de ne pas attendre de réponse.
Ses doigts transpirants retenaient parfois les touches du clavier, ce qui provoquait des bougonnements de sa part. Les mains vinrent éponger leur humidité sur sa chemise antibactérienne.
— Analyse sanguine... Synthèse médicale et dépistages divers... Relations sociales ? Vous pouvez répondre là.
— Je vois mes parents le weekend puis quelques collègues de bureau.
— Relations sexuelles ?
— Non. Enfin pas en ce moment...
— Je vois que vous n’avez pas donné suite à la soirée pour célibataires à laquelle on vous avait inscrite après le dernier entretien...
— Oui.
— Il y avait cinq prétendants potentiellement compatibles...
— Potentiellement, c’est le mot.
— Vous préférez les femmes alors ? Les données me disent pourtant que...
— Bah non ce n’est pas ça mais...
— Mais quoi ?
— Eh bien je n’ai trouvé personne voilà tout.
— Personne ? Dans un district choisi à partir de vos données de préférence ? Où sont regroupées les personnalités avec qui vous êtes le plus susceptibles de vous entendre ?
—...
— Bon, je vais vous inscrire en priorité à la prochaine soirée qui a lieu demain. Je viens de vous envoyer les fiches des prétendants qui pourraient vous correspondre. C’est une soirée importante et la liste est complète depuis un bout de temps ; mais il semblerait que la situation doit vous prioriser.
— Merci. Je crois.
— Remerciez le district qui met cela en place pour vous.
De grandes dents blanches apparurent pour former ce que l’on pourrait appeler un sourire. Fugace. Déjà envolé.
— Et faites-moi le plaisir d’étudier ces fiches une bonne fois pour toutes.
— Oui sectorien.
— Finissons. L’analyse rendue par votre domicile indique que tout est bon depuis notre dernière entrevue et...mais qu’est-ce que c’est que ça ? Une courbe qui chute sur les deux dernières semaines. Pourquoi ?
Naehïa ne prit pas la peine de répondre. Son interlocuteur n’avait plus conscience de sa présence. En avait-il déjà eu conscience ? Elle préféra l’écouter maugréer dans son coin, pendant qu’il faisait défiler une multitude de fichiers. Elle se pencha un peu vers l’écran.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous ne voulez pas rester tranquille deux minutes oui, pendant que je cherche ?
— Excusez-moi, murmura-t-elle en s’empressant de se rasseoir.
— Vos données m’indiquent que vous n’avez plus du tout fait usage de l’Amplificateur de rêves depuis trois jours. Que s’est-il passé ?
— J’ai pensé que...
—...Qu’avez-vous pensé ?
— Que je pouvais peut-être m’en passer.
— C’est-à-dire ?
— Eh bien c’était il y a presque un mois. Je suis rentrée du boulot. J’étais crevée et je me suis endormie sans m’équiper de l’AmpliR.
— Et ?
— Et j’ai rêvé.
— Pardon ?
Pour la deuxième fois, le regard de l’homme croisa celui de Naehïa. Dériva. Ses mains vinrent évincer son front perlé de sueur.
— Mais...seule ?
— Ça m’en a tout l’air.
Puis voyant que sa remarque n’avait pas le succès escompté :
— Quelque chose ne va pas sectorien ?
— Question inutile...Racontez-moi votre rêve.
— Vous voulez que je raconte chacun d’entre eux ou que je vous résume le tout ?
— Eux ? Combien de fois est-ce arrivé ?
— Quatre fois. Je crois.
— Racontez.
— Cela se déroule dans mon appartement. L’intérieur est en tous points similaire au mien. La première fois, je suis dans mon salon. Je regarde la télé. Mais l’écran devient flou et je n’arrive plus à me concentrer. Il alterne alors entre l’opacité et la transparence jusqu’à que j’en détourne le regard, nauséeuse. C’est alors qu’il apparaît. Comme un insecte avec des ailes de papillon surmonté d’un visage ressemblant en tous points à celui d’un humain. Il se pose devant moi et je ne perçois plus que le froissement de ses ailes et l’inflexibilité de ses traits. J’ai peur. Je fuis. Me réveille.
L’homme a de nouveau détourné le regard et recommence à pianoter sur son clavier. Les touches souffrent de plus en plus.
— Continuez sectorienne.
— La deuxième fois, je suis dans la salle de bain. Le miroir clignote et grésille pendant que j’applique mes crèmes habituelles. Je me retrouve dans le noir ! Je n’entends plus rien. Puis tout se rallume et je hurle, parce qu’il se trouve là, dans le miroir, derrière moi, autour...partout ! Il n’a plus la taille d’un papillon. Il occupe tout l’espace de la pièce.
— Affreux...
Une hésitation.
— Pas tant que cela.
— Pardon ?
— Vous allez comprendre. Les troisième et quatrième fois se sont déroulées la nuit dernière. J’ouvre les yeux...et je le vois. Je suis dans mon lit mais je ne sais pas si je rêve ou si c’est la réalité...
— Allons sectorienne...
Elle ne prêtait aucune attention à l’individu qui la fixait désormais sans interruption, le regard qu’elle attendait depuis le début de l’entretien, peut-être même depuis le début de ses visites médicales.

Soudain, elle n’écouta plus, transportée par ce dont elle semblait prendre conscience. Comme une réflexion, mais qui viendrait tout à coup d’elle, de moi, peut importe de qui mais de personne d’autre.

— Je ne sais pas parce qu’il est plus vrai que nature. Il prend tout l’appartement. Ses ailes scintillent et reluisent de mille reflets de couleurs différentes. Je n’ai plus peur. Je me rendors. Ou je ne me rendors pas. Toujours est-il que la quatrième apparition ne se fait pas attendre et que j’entends de nouveau les froissements de ses ailes. J’ouvre les yeux. Je suis ailleurs. Dehors. Loin. Dans un lieu inconnu. Jamais vu. Un cocon verdoyant. Resplendissant. Je ne vois plus que cela, une voix qui résonne dans les airs pour m’emporter avec elle, pour m’éloigner de tout et me rapprocher de rien, de moi, des autres, de l’infinité du vide qui m’entoure et qui ne me fait plus peur.
— Naehïa ?
L’écume qui la protégeait fut dispersée par cet appel qui la contraignit à rejoindre la salle de rendez-vous dont son esprit s’était éloigné. L’homme ne bougeait plus et son regard força celui de Naehïa à se soumettre, faisant appel à la force identitaire du prénom, ce carcan qui empoisonnait déjà les majestueux dragons de légendes devenues primitives.
Naehïa.
Ce n’est seulement qu’une fois cette supériorité assurée qu’il poursuivit d’une voix adoucie :
— Savez-vous ce qui se passe lorsque les rêves envahissent ainsi nos pensées ? Savez-vous ce qui arrive à ces personnes ? Non ? Elles s’égarent à travers les méandres tortueuses des songes mensongers. Elles sont conservées dans les hôpitaux désertés ! Et parfois même dans les maisons limitrophes dont aucun district ne veut, parce que les personnes qu’on y envoie sont irrécupérables vous m’entendez ? Ces gens s’éloignent de la réalité et s’accrochent à des pentes escarpées où naissent la frustration et la haine !
Il s’arrêta net, hors d’haleine après cet effet. S’approcha et murmura :
— Et savez-vous pourquoi ?
Naehïa ne parut pas certaine d’avoir secoué la tête, le temps d’attente s’éternisant à en souffrir. S’éloignant déjà d’elle-même qu’elle n’avait fait que frôler.
— Parce que les rêves conçus par votre propre folie sont hors d’atteinte sectorienne. C’est bien pour cela que l’on confie le soin aux scientifiques de les organiser, de vous en créer qui soient adaptés à votre personnalité ! Êtes-vous donc capable de faire davantage que tous nos cerveaux humains et positroniques mélangés ? Alors sectorienne ? Répondez- moi !
— Non ! laissa échapper Naehïa, haletante. Non ! Je ne voulais pas...
L’investigateur indiscret se calma. Ses mains effleurèrent celles qui tremblaient ; deux feuilles bousculées par le vent qui se heurtent au mur de pierre. La respiration de la jeune fille se coupa et occupa l’espace.
— Heureusement pour vous, je suis sûr qu’il n’est pas trop tard. Et cela grâce à nos rendez-vous... Nos médecins sont les meilleurs à des districts à la ronde.
Et tout en regagnant l’écran :
— C’est juste une petite dépression que vous nous faites là ! Il suffit de redéfinir certains paramètres de votre appartement ; on vous prescrira un traitement, oh ! léger croyez-le bien, pour vous détendre et réguler votre sommeil. Tenez ! je suis même à l’instant en train d’avertir votre supérieur que vous ne viendrez pas au travail aujourd’hui. Une petite minute...Et voilà ! Bah alors ? Vous n’êtes pas contente ?
— Si, bien sûr, s’empressa de répondre Naehïa avec un sourire ravagé.
— Votre bien-être est une priorité ! Profitez-en pour vous reposer et rester tranquille.
— Je crois que prendre l’air me ferait du bien...
— Ah non ! Du repos encore et toujours avant de revenir au travail ! Soyez raisonnable.
La porte s’entrouvrit sans aucune réaction de part et d’autre.
— Voici mon collègue qui va prendre le relai, le sectorien Ulson. Je vous remets entre ses mains délicates. Il vous prescrira un bon remède et l’on vous raccompagnera ensuite chez vous.
Naehïa entrevit des ombres et se laissa envelopper. S’abandonna. Perdue dans des pensées perverties par le flot de paroles précédent, elle ne perçut pas la piqûre administrée par le médecin.
Elle ne perçut plus rien.
Un vacillement.


Le vieil homme n’a pas bougé de son ordinateur. Les yeux dans le vague, sa gestuelle fusionne avec son rythme cardiaque et dicte à sa main de caresser son début de barbe. Seul ce geste le sortait de son étrange fixité. Il recouvra la vue à l’entrée du médecin Ulson.
— Elle est prête sectorien. Où doit-on l’emmener ?
— Au 2RB, souffla-t-il.
Et voyant que son interlocuteur ne donnait pas signe de vie :
— Merci sectorien, ce sera tout.
Il regarda l’homme s’éloigner tout en maugréant :
— Plus difficile que la dernière fois. Pas récupérable. Mais pas irréparable. Pas encore. Oh non pas ça. Pas moi.


Même jour 13h17
Ancienne France Grand Ouest
Secteur 3, District 7, Logement 29 642.

Naehïa est assise. Devant la télé. La jeune fille, les yeux rivés sur l’écran, absorbe la messe scientifique qui prêche - inlassablement - la suprématie des nouveautés hebdomadaires ; engloutit le repas bien-être, anti-stress et énergétique concocté par le réfrigérateur. Un croissant scintillant arbore son visage inerte pendant que la voix mécanique lui liste ses besoins nutritionnels. Une voix douce. Sécurisante désormais. Elle pense à tout ce qu’elle va faire aujourd’hui. Ou peut-être demain. Bientôt en tous cas. Elle regarde l’heure. 13h20. C’est vrai qu’elle s’était levée un peu tard. Par chance, son rendez-vous médical avait été annulé pour cause d’ « excellente santé dépourvue de la moindre anomalie ». Emmitouflée dans un duvet de fatigue qu’un épuisement moral comprimait, elle avait accueilli, dès son réveil, le message vocal de son patron avec le plus grand honneur qu’on puisse faire à un tel imprévu. « Vos récents efforts méritent bien une journée de repos ! ». Les congés étaient rares et difficiles à obtenir et malgré les nombreuses heures supplémentaires, elle ne pensait pas en bénéficier avant un bon bout de temps. Il lui avait même dit qu’en poursuivant sur cette lancée, elle aurait peut-être d’autres bénédictions comme celles-là. Une notification l’avait tout de même avertie qu’elle était inscrite à une rencontre pour célibataire le lendemain. Un sentiment étrange l’envahit d’un seul coup, suivi d’une sorte de malaise qui lui donna la nausée. Mais cela ne durerait pas. Elle irait à cette soirée et demanda à l’IA de lui remémorer les profils des prétendants en fin de journée. Elle avait traîné toute la matinée devant les écrans, mais ne se rappelait même plus de ce qu’elle avait visionné... Son émission venait de se terminer et elle allait pouvoir profiter de l’après-midi avant la reprise du lendemain. Elle éteignit donc l’écran, s’étira et alla se préparer. Heureuse.
Éloignée à jamais d’elle-même.


Dans le coin de la pièce, la caméra qui l’observait depuis son réveil s’éteignit. De l’autre côté de cette caméra, l’homme relut pour la énième fois son rapport informatique, le signa virtuellement et y appliqua le statut « Intervention réussie ». Voilà, c’était fait... Il ajusta ses vêtements encore moites malgré le délai qu’il s’était accordé pour souffler un peu. Il savait qu’il aurait dû mettre le prix pour une protection anti-transpirante de qualité. Il tâta le UrProtect au niveau des aisselles et parvint à trouver une des dernières micro-billes parfumées ; celle-ci roula entre ses doigts avant d’éclater et d’exhaler un doux parfum de mimosa ; les survivantes se faisaient rares : bientôt bon à jeter. Il se força à faire le vide dans sa conscience. Mais cela faisait déjà quelques jours qu’il n’y parvenait plus, que des bouquets de fleurs fanées souillaient son cerveau structuré par des années de labour méticuleux. Il reprit sa tablette. S’empressa de tourner la page qui affichait le nom de sa patiente précédente et fit apparaître le dossier suivant. Il le lut. Le retint. Posa la tablette. Inspira et souffla une dernière fois. Ouvrit la porte. Un jeune homme se tenait devant lui, surpris, peut-être un peu inquiet, mais souriant. Un sourire franc qui fit tressaillir le vieillard. Pas le moment de défaillir. En réponse à ce plaidoyer altruiste, il durcit davantage son visage et entreprit de rendre sa voix plus grave qu’elle ne l’était déjà. Ses dents crissèrent, les jointures de ses mains blanchirent. Il était prêt.
— N°317 261 ?
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Liam Azerio · il y a
Un récit de SF sur une société compartimentée, régie à l'extrême par la technologie et par la volonté de définir et imposer l'art d'être humain. C'est bien écrit encore une fois, avec une narration au style dynamique. L'histoire est solide, bien maîtrisée, tout comme les marqueurs de la SF. Ça sonne bel et bien comme un récit de science-fiction, sans trop de surenchères, et c'est déjà une belle réussite.

Dans les points à améliorer, globalement on pourrait résumer mes achoppements en lecture à : sois plus claire et précise ! Entre autres choses :
- Je n'ai pas compris au début que la protagoniste est adulte, car elle est définie comme une jeune fille. Je croyais que c'était une collégienne !
- Le jargon technique m'a parfois un peu perdu. À la manière d'un I-Phone, je ne pense pas que les IA du futur décrieront à tout-va leur fonctionnement dans le détail, ça serait vite insupportable ^^
- Le dernier paragraphe est confus, j'avoue ne pas l'avoir compris.

Le sujet aussi d'une société ultra-compartimentée est très compliqué à mettre en nouvelle, car les références sont très nombreuses. Personnellement, j'ai eu en image Hunger Games avec ses districts tout le long de ma lecture. ^^ Il faudrait d'avantage étoffer l'imaginaire de ton récit, avec des points d'ancrage marquants et immédiatement identifiables, pour que ta nouvelle reste vraiment en mémoire. En l'état, je n'en trouve pas de marqueur qui ressorte vraiment, j'ai trop d'impressions de déjà-lu, particulièrement dans la scène du réveil.

Dernier point, plus positif, j'ai apprécié l'aspect poussé du "bien vivre soi, bien vivre social" qui me fait très peur pour les années à venir. C'est une bonne idée d'évoquer des visites médicales pour le "bien-être" qui servent surtout à fliquer les gens. On peut se demander si une telle société ne risque pas de naître sur la base des craintes de pandémie... J'ai été interpelé aussi par la volonté de contrôle du médecin jusqu'aux choix de vie sexuelle de Naehïa. C'est un sujet assez rarement traité en SF finalement, et c'est bien d'essayer de réfléchir dans cette direction : les appels à textes récents par des éditeurs de SF sont d'ailleurs clairement ancrés sur la thématique de la sexualité ces derniers temps. À mon avis, c'est un des points à développer et préciser dans ton texte, pour le rendre plus mémorable.

Bonne continuation, en espérant croiser de nouveaux textes de ta part :)

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Manon Corouge · il y a
Bonsoir Aurélien,

Merci pour ce retour qui est très développé et qui va chercher les moindres détails du texte, ce qui n'est pas pour me déplaire ! Il est vrai que le texte manque parfois un peu de clarté et même si cela fait partie de l'écriture et du thème, je perçois les mêmes failles que celles que tu as évoquées. Je suis également d'accord avec toi sur le fait que mon univers se développe mais de manière un peu trop large, sans s'accrocher à un thème précis (ou du moins sans le creuser suffisamment) ce qui est l'apanage du roman plus que de la nouvelle. Je pense en effet que la nouvelle doit davantage cibler une notion pour sortir du lot.

Encore merci pour ta lecture attentive !

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Lyshinyr Wos · il y a
Alors si je comprends bien, c'est une représentation d'un futur qui pourrait ( ou même qui va être à ce rythme ) le nôtre. Les gens sont répartis dans des secteurs, pour mieux les refaçonner, mieux les "reprogrammer", n'est ce pas ? Notre vie est dirigée par les machines, elles dictent notre quotidien et dès qu'on se surprend à vouloir les fuir , nous sommes considérés comme détraqués suite à une dépression ? C'est une utopie parfaite car il ne doit pas y avoir des crimes ou de la violence, certes, mais à quel prix ? Celui de perdre notre libre arbitre ? D'où ce rêve de l'homme papillon ? Serait ce une image de ce qu'on nomme "l'effet papillon" ? Et donc en soit, nous devenons donc mouton d'un système corrompu par ceux ( les scientifiques ) qui l'ont programmé pour le "bien de l'humanité" ? ( rires ) En attendant très beau texte, je suis bien déçu qu'il ne soit pas arrivé en finale, c'est bien dommage ! Bon courage pour la suite =)
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Manon Corouge · il y a
Bonjour Lyshinyr Wos,

Merci pour ce retour qui offre un bel échantillon du texte. En effet, c'est un fragment d'un futur dans laquelle chacun peut juger de ce qui serait opportun ou non dans sa propre vision, selon ses propres espérances ou craintes (même si cela reste forcément orienté par les miennes). Pour la sélection, il ne l'a pas été tout court, dont pas de finale cela est certain :)

Encore merci pour ces encouragements et bonne continuation à toi également dans la voie de l'écriture.

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