Seul avec le chat

il y a
12 min
1
lecture
0
Jamais de toute ma vie je n’aurais cru que vieillir signifierait n’avoir personne d’autre à qui parler que le chat.
Moi qui n’aimais même pas les chats.
Cette dernière remarque me fera certainement passer pour le vieil homme irascible que je suis sans doute aux yeux de mon entourage, même si ce dernier s’est fait plutôt ténu ces derniers temps, réduit au strict minimum – deux passages de l’infirmière et un de l’aide-ménagère en tout et pour tout dans la journée. Ha, ha, voilà, je ricane tout seul – c’est ça de vieillir, on doit trouver en soi-même les ressorts de son propre amusement. Mais est-il vraiment sérieux de rire de ses propres blagues ?
L’aide-ménagère porte mal son nom, elle n’a rien de ménagère, en fait c’est une charmante jeune fille qui me parle comme si j’appartenais à une autre espèce – et en somme, c’est un peu vrai, tant d’années nous séparent que cela finit par former une sorte de différence de nature entre nous, elle dans les débuts de sa vie, moi à la fin de la mienne. Si elle prend ce ton spécial pour me parler, c’est aussi parce que je suis un client, et qu’on prend toujours un ton professionnel, qui n’est pas celui qu’on utilise pour ses proches, dans ces circonstances – un ton un peu plus enjoué qu’il ne le faudrait, qui masque les sentiments et protège de l’émotion.
Ne croyez pas quand je dis cela que je n’aime pas ma petite aide-ménagère. Oh, non, bien au contraire. Elle est pleine de fraîcheur et elle s’occupe bien de moi. Mais ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on ne s’aperçoit plus de rien, et moi je ne peux pas m’empêcher de l’entendre, cette petite note un peu forcée dans sa voix et dans son sourire quand elle me dit bonjour, et me demande si je vais bien. Et au fond, c’est parfaitement naturel. Une jeune fille de cet âge-là n’a rien à faire chez un vieillard. Pourtant, elle y est, c’est son métier, bien obligée, alors il est normal qu’elle se force un peu. Moi-même il faut bien que je lui réponde d’une voix qu’un ancien cancer des cordes vocales a rendue caverneuse et rocailleuse : « comment voulez-vous qu’on aille à mon âge ? » Chacun joue son rôle, et ainsi va la vie.
Tiens, en parlant du chat, la voici, la minette qui rentre de promenade et qui vient se frotter à moi. Elle est d’abord passée contre mes jambes avec un gloussement du fond de la gorge qui est sa façon à elle de dire bonjour. Puis, elle s’est assise posément sur son séant à mes pieds, levant les yeux vers moi avec son regard qui veut dire : « attention, si tu es d’accord, je vais sauter sur tes genoux. » Elle prend son temps, rien ne presse, ni pour elle ni pour moi. Ses yeux sont comme deux billes de verre qui reflètent la lumière de la baie vitrée, d’un jaune qui tire vers le vert, immobiles et pourtant vivants, animés de pensées qui me seront toujours inconnues. Alors forcément, j’interprète, j’invente. Je prête à ce petit être des pensées qui sont le reflet de notre dialogue imaginaire, dialogue où seul l’un des deux parle à voix haute tandis que l’autre se contente d’écouter en faisant frémir ses oreilles de velours, imperceptiblement.
« Allons, la minette, m’entends-je lui dire, tu es là ma belle. Allez viens, ne fais pas ta timide, viens me voir, la minette. »
Et puis soudain, prenant sa décision après cette longue réflexion immobile, la voilà qui saute d’un bond souple sur mes genoux. Elle tourne, elle vire, elle descend sur le canapé à côté de moi, puis tend son cou d’escargot à la recherche d’une caresse. Je tends ma main ridée et sans rechigner la passe dans son pelage fauve, suivant des doigts les lignes qui passent le long du cou soyeux, frottant les joues rebondies, juste derrière les moustaches. Elle ferme les yeux et tourne la tête pour mieux profiter de ma caresse, la faisant rouler contre mes mains, esquissant un ronronnement de satisfaction. Mais déjà la voilà qui se relève, incapable de rester en place, et à nouveau elle pose ses pattes sur mes cuisses, les pétrit avec ses griffes avant de se retourner et de passer tout contre mon ventre en prenant bien soin de balayer mon visage de sa longue queue ébouriffée. Je me laisse faire, je continue à la caresser à tâtons tandis que me voilà devenu momentanément à moitié aveugle.
Maintenant, jugeant sans doute que les salutations ont assez duré, elle s’installe à côté de moi et entreprend de faire sa toilette, tâche qu’elle va accomplir avec soin et en prenant son temps. Tandis qu’elle passe et repasse avec application sa langue rose et râpeuse sur son pelage, et que dix fois, vingt fois, elle lèche sa patte avant pour ensuite la glisser derrière son oreille, je la regarde avec attendrissement. C’est une chatte de gouttière qui est arrivée dans ma vie par hasard, elle n’a pas d’autre nom que minette, mais c’est pour moi la perfection faite chat.
Je sais bien en disant cela que je frôle le ridicule. Un vieil homme gâteux avec son chat. Cela n’a pourtant jamais été mon style de verser dans le sentimentalisme. A mon époque (je veux bien entendu dire celle de ma jeunesse), un homme se devait d’être viril et sans émotions pour être vraiment un homme. Je ne sais pas si c’est pour me conformer à cet idéal, ou bien parce que c’était réellement ma personnalité profonde, mais j’ai donc toute ma vie eu une attitude un peu raide, émotionnellement figée. Les effusions, ce n’était certainement pas pour moi. D’ailleurs, je m’en sortais généralement par un « bon, bon, bon » gêné et bougonnant qui avait pour effet de tenir à distance mon interlocuteur, si jamais il lui venait l’idée de s’aventurer avec moi sur le terrain des sentiments.
Des émotions, j’en ai eu pourtant, comme tout le monde, mais j’ai toujours trouvé le moyen de les enfouir, bien profondément, là où elles ne risquaient pas de déborder. Et on voudrait aujourd’hui que je fasse autrement, que je n’use ni d’ironie, ni d’humour sarcastique dans mes relations avec les quelques humains que je fréquente encore ? Ce n’est pourtant pas à mon âge que je vais changer !
Tiens, voici l’infirmière qui sonne. Bien à l’heure. Je l’écoute avec satisfaction faire retentir les trois sonnettes successivement, ainsi que j’en ai inscrit la consigne sur un papier que j’ai collé avec du scotch. Elle termine comme il se doit par le carillon principal, qui envoie ses échos sonores dans toute la maison, avant que je ne me lève péniblement pour aller lui ouvrir à distance. Eh oui, c’est que je suis en plus un peu maniaque. J’aime quand les choses sont faites comme elles doivent l’être. On pourrait croire que c’est un défaut (ou une qualité, c’est selon le point de vue – si l’on veut bien m’en croire, c’est certainement une attitude qui favorise l’ordre dans le chaos qu’est l’existence, et je ne vois pas en quoi cela serait mauvais), qui m’est venu avec l’âge, mais en fait j’ai toujours été comme cela. A cheval sur certains principes.
J’ai pris ma canne pour me déplacer jusqu’à l’interphone, et à présent, j’attends que l’infirmière monte les escaliers, bien calé comme sur un trépied. Mes jambes me portent encore, mais elles sont raides et de moins en moins solides, et je pressens le jour où je ne pourrai plus du tout m’en servir. Ne me dites pas non, il n’y a rien qui m’agace plus que les fausses paroles de réconfort. Dans la vie, il faut savoir regarder la réalité en face, et la réalité, c’est que je ne vais pas vers des jours meilleurs, bien au contraire.
Aujourd’hui, je ne suis pas d’humeur bavarde, et l’infirmière n’insiste pas. Elle me donne mes médicaments, s’assure que tout va bien, puis elle repart. Après l’avoir raccompagnée devant les escaliers (que je ne descends plus, voilà pourquoi je suis contraint de faire venir le monde à moi, puisque je ne peux plus aller à lui), je jette un coup d’œil dans le salon et je vois que le chat est profondément endormi sur le canapé, le museau reposant contre l’une de ses pattes, son œil visible par moi formant une longue virgule close dans sa fourrure rousse. Il est encore trop tôt pour son repas (et le mien), alors je me dirige vers mon bureau, où il est temps pour moi de noter la météo du jour.
Tâche de la plus haute importance à laquelle je ne déroge jamais. Si vous pouviez me voir quand je dis cela, vous remarqueriez le demi-sourire qui accompagne mes paroles, ce demi-sourire qui veut dire que je suis pleinement conscient du caractère futile de cette activité. Que dis-je, futile ? Ridicule serait le mot juste. Que peut-on faire de dizaines et de dizaines d’agendas égrenant au fil du temps les humeurs du ciel ? Les jeter ? Bien sûr, et c’est d’ailleurs ce que je fais, car pas plus que vous je ne m’intéresse au temps qu’il fit le 12 juillet il y a deux ans. Pourtant je continue scrupuleusement de noter. Chaque jour.
Cela me donne au moins un prétexte pour rentrer dans mon bureau. Dès que j’ai passé le seuil, je suis assailli par l’odeur particulière qui y règne, mélange de bois, de vieux papiers et – de façon plus lointaine – une note légèrement acide, l’odeur de la laine.
De la laine, il n’y en a pourtant plus depuis bien longtemps dans cette pièce. Bien avant que ma femme ne meure, elle avait déjà cessé de tricoter, terrassée par la vieillesse qui lui avait ôté successivement ses forces, puis son esprit. Mais chaque fois que je rentre dans cette pièce, je la sens. C’est sans doute une illusion, ce qu’on pourrait appeler une hallucination olfactive. Je suis accueilli dans mon bureau par le fantôme d’une odeur.
Tournant le dos à ce qui avait été autrefois l’emplacement de la machine à tricoter, remplacé depuis par une armoire qui contint longtemps tous les sacs de pharmacie non entamés de ma femme, je m’assois à mon bureau, face au mur où les photos des enfants et des petits enfants – eux aussi anachroniques – me sourient sans me voir. Pour être tout à fait honnête, moi non plus je ne les vois pas. Je les ai trop eues sous les yeux, ces photos dont certaines commencent à perdre leur couleur sous l’effet du soleil et du temps – comme un air de musique mille fois entendu, elles ne sont plus capables de me provoquer une quelconque émotion. Pour faire revivre le passé, il faut quelque chose de moins rebattu, quelque chose qui soit capable de me surprendre pour me ramener là où je fus, en réactivant quelque vieux circuit neuronal oublié. Cela n’arrive pas très souvent. Forcément, je ne sors plus de mes quatre murs – expression toute faite bien sûr, il y a bien plus que quatre murs sur tout mon étage, avec toutes les pièces inutiles que j’ai à ma disposition – et il ne se passe plus non plus grand-chose d’inattendu dans mon existence, qui pourrait stimuler mes souvenirs et mon imagination.
Il y a encore bien sûr quelques mauvaises nouvelles pour me changer de mon ordinaire. Le mois dernier, par exemple, j’ai été informé du décès de mon frère. Depuis combien de temps ne l’avais-je pas vu ? Une éternité, il me semble, puisque j’ai malheureusement atteint cet âge qui nous empêche d’assister jusqu’aux obsèques de son frère. Mais ce qui est surprenant et beau à la fois, c’est que le temps a beau passer, l’absence s’étirer, je ferme les yeux et toute distance est abolie : mon frère est présent à mon esprit comme si on ne s’était jamais quittés, comme s’il n’avait jamais disparu. Quelle étrange chose que la mort. L’esprit se refuse d’y croire. Le souvenir des morts est aussi vif que celui des vivants, et quand ils viennent nous visiter dans nos rêves, on s’étonne de les trouver en aussi bonne forme. La mort a gommé leur déchéance et leur a rendu leur vraie identité, celle qu’on a toujours reconnue comme leur appartenant malgré les déformations et les grotesques travestissements de la vieillesse.
Ce souvenir de mon frère a fait trembler ma main, mais il est temps de se ressaisir, et donc j’écris : « journée mitigée, beaucoup de nuages, mais sans pluie. 12°. »
Dehors, la nuit commence à tomber, mais on distingue encore les branches du grand sapin qui a tellement poussé depuis toutes ces années, qui se balancent doucement sous l’effet du vent. Je me lève avec difficulté puis ferme doucement le volet roulant, qui descend avec des grincements de protestation. Le pauvre vieux.
Dans le couloir, la minette vient à ma rencontre, la queue bien droite derrière elle, de son petit pas élégant et précis. Elle a faim et elle sait que c’est l’heure. Quand l’appétit la pousse à venir réclamer son repas, ce besoin a un caractère si impératif et définitif que je ne peux le retarder ne serait-ce que de quelques minutes. Elle me tourne autour avec des miaulements d’abord plaintifs, puis franchement indignés si son repas n’arrive pas suffisamment vite à son gré. Elle s’enroule autour de mes jambes, saute sur la table pour pousser son museau sous la nourriture que je déverse tant bien que mal dans sa gamelle, commence à manger avec voracité sans même attendre que j’aie fini de la servir. Je dépose sa gamelle à terre et elle la suit d’un bond souple, puis je vérifie que son eau est bien fraîche et la laisse à son repas qui est devenu pour l’heure son unique centre d’attention. Il est temps de m’occuper du mien. Bien entendu, je n’ai pas faim. Je sors sans conviction une quiche industrielle du frigo, et la mets à réchauffer au micro-ondes. Quand la sonnerie retentit, je m’installe à la table de la salle à manger attenante, avec un verre et ma bouteille de vin.
C’est le petit plaisir de la journée. Avant, quand j’étais plus jeune et que comptait encore pour moi une certaine discipline au service de ma santé, je réservais ce moment au dimanche. Maintenant, à quoi sert de se priver ? Le liquide rouge sombre prend des reflets changeants quand je le fais tourner contre les parois rebondies du verre, puis ses effluves un peu piquantes arrivent à mes narines, et enfin je prends une première gorgée qui vient agacer mes glandes salivaires. Je grignote un peu de quiche, que j’arrose copieusement de vin rouge, me laissant envahir peu à peu par la chaleur lointaine de l’alcool, dont les vagues montent progressivement.
De l’extérieur, je sais de quoi j’ai l’air. Un vieux assis avec sa bouteille. Avec mon pantalon de toile grise qui remonte sur mes chevilles, et qui laisse voir mes chaussettes tirebouchonnées dans de vieilles tatanes, mon ventre proéminent sous le T-shirt informe que je porte, mon bras posé sur la table à côté de mon verre, je dois faire penser à l’un de ces personnages de vieux que l’on voit dans les peintures de Cézanne, face cramoisie par l’alcool, regard trouble, et dont on ne sait pas pour combien de temps il est assis là, dans ce recoin obscur, à fixer le spectateur avec un air mi-résigné, mi de défi – sans doute une éternité. Moi aussi je vais rester assis sur cette chaise un long moment (si vous pouviez me l’entendre dire, vous sentiriez comme j’appuie sur ce mot « long », comme je le fais traîner à dessein), d’abord parce que je n’ai rien de mieux à faire. Ensuite parce que c’est là que je me sens le mieux, dans cette maison.
Cette chaise et cet emplacement dos à la fenêtre, avec une vue à la fois sur la salle à manger en face de moi, et sur le salon à ma gauche, ont toujours été les miens. Rien n’a changé dans cette maison. Le temps a tout figé. Le décor de ma vie ici pendant près de trente-cinq ans est resté absolument intact. Quand ma femme vivait encore et qu’elle était encore elle-même, elle apportait de temps à autre de petites modifications, par petites touches : ici, un vase, là un nouveau cadre à photo. Mais ensuite, quand il n’y a eu plus que moi, cela a été complètement fini. Aucun intérêt pour le sujet. J’ai laissé le temps subtilement jaunir et faner les objets qui m’entourent, comme il le fait avec les photos, avec tout. En abandonnant la maison à elle-même, je lui ai laissé le champ libre, je lui ai montré que j’avais compris que toute résistance est inutile et vaine. Je vis dans un musée du passé, mais ce n’est pas pour lui rendre hommage, bien au contraire. C’est pour mieux lui marquer mon indifférence.
Mon indifférence s’étend au monde en général. Plus rien ne m’émeut. Moi qui aimais les oiseaux, le sifflement du vent dans mes oreilles lorsque je dévalais une pente à vélo, l’odeur du soleil sur la peau, le défilement des vaches immobiles dans les prés au bord de la route et le balancement hypnotique des fils électriques au long des poteaux... sensation grisante de vitesse et d’effort, sentir son corps qui se penche et qui lutte, qui arrache de nouveaux coups de pédale à la gravité, les muscles qui se contractent et se tendent, le souffle qui peine mais qui tout de même accompagne l’effort et puis la récompense d’une nouvelle descente où l’on est plus heureux que le roi d’un pays en se laissant glisser dans la verte campagne avec les yeux tout plissés de sueur et de lumière. Pur bonheur du corps.
Eh bien voilà, cela aussi, la vieillesse me l’a ôté. Et c’est sans doute l’une des choses que j’accepte le moins. Longtemps, j’ai cru que je passerais à travers, et que je serais plus fort que l’âge. La déchéance du corps, ce n’était pas pour moi. Quand elle m’est tombée dessus, j’ai trouvé cela tellement injuste ! Pourtant, je l’avais bien vu accomplir son œuvre tout autour de moi, chez les êtres qui m’étaient chers, mes parents d’abord, puis des gens plus proches de moi en âge. Mais vous savez comme c’est : on pense que c’est toujours pour les autres. Quelque chose nous protège, nous qui sommes si spéciaux. Pas concernés par les mêmes problèmes que le commun des mortels. C’est vrai que j’ai résisté plus longtemps que les autres. J’étais de ceux dont on dit qu’ils ne font pas leur âge, dont on vante la forme étonnante « pour son âge ». J’aurais aimé qu’on ne rajoute pas cette dernière précision, qui me ramène à la réalité de ma condition de vieillard.
Quand on est jeune, on croit qu’on n’aura jamais quatre-vingts ans. Et pourtant cela finit par arriver, aussi vite que si on dévalait une pente, avec le même effet d’accélération qui nous étourdit et nous laisse pantois. Comment ? Toutes ces années parties, envolées ? Qu’en reste-t-il ? Je ne vais pas tirer le bilan de ma vie. Comme celle de tant d’autres, elle n’a rien eu de particulier. Je n’ai pas laissé de trace particulière sur cette terre, mais je n’ai pas non plus été plus mauvais qu’un autre. Mais c’est bien là la faiblesse humaine, pour insignifiante que notre vie ait été, nous ne pouvons-nous empêcher d’avoir un faible pour elle, de la trouver plus intéressante, plus digne d’avoir été vécue que celle de nos congénères. Sans doute parce qu’elle nous est plus familière. Notre esprit se rassure en revenant sur les traces de souvenirs glanés au fil des années. Il ne s’agit pas tant des événements extérieurs que nous avons vécus. Certes, je suis passé par bien des époques : j’ai connu la guerre (la deuxième, celle qui m’a donné une admiration sans bornes pour les Américains, avant de déchanter sur ce point également), le progrès technique, les changements des mœurs. J’ai vu les enfants naître et grandir, et engendrer à leur tour. J’ai connu le tournant du nouveau siècle – qui n’a rien changé. J’ai consacré une bonne partie de ma vie d’adulte à gagner ma vie, j’ai construit ma maison, j’ai pris ma retraite. Mais tout cela n’a rien d’essentiel, c’est en quelque sorte ma biographie officielle. Ce qui compte vraiment, c’est autre chose : c’est une certaine lumière de fin d’après-midi en Provence, lorsque la terre exhale des parfums de soleil ; c’est le plaisir de courses débridées avec les copains lorsqu’on avait encore l’âge des culottes courtes ; c’est l’odeur grise de la pluie qui dégoutte le long du toit lors de ces après-midi interminables d’automne, quand la lumière est terne et morose dans la cuisine. L’âge hélas émousse les sens et les plaisirs. Comme tout le monde, je me suis fait des promesses que je n’ai pas tenues. Comme tout le monde, j’ai cru que je deviendrais quelqu’un de particulier, que j’accomplirais certaines choses en grandissant. Je n’ai pourtant fait que renoncer à toutes sortes de possibles.
"Ut desint vires, tamen laudanda voluntas", dit le proverbe. Bien que les forces lui aient manqué, il faut louer sa volonté.
Mais le pire n’est pas tant d’avoir manqué de force pour accomplir un but, que d’avoir oublié même jusqu’à l’idée de ce but.
L’après-midi tire à sa fin, la lumière est tout à fait crépusculaire dans la salle à manger. Je me lève péniblement pour faire jaillir la lumière électrique, et donner un peu de chaleur factice au petit monde qui m’entoure avant qu’il ne se noie définitivement dans l’obscurité.
La chatte vient me voir en baillant et en s’étirant, heureuse de se tirer de sa torpeur post prandiale. Dans quelques minutes, elle s’en ira chasser, toute entière à la joie sauvage de sa course, absorbée par les odeurs invisibles, les frémissements de l’air et du feuillage. Quand ses pupilles arrondies dans la nuit croiseront l’espace d’un instant le faisceau des phares d’une voiture, elles brilleront comme deux fanaux dans l’obscurité.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,