Servi sur un plateau

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L'essentiel est dans mes textes. Le reste n'est que littérature. A découvrir en ce moment : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/servi-sur-un-plateau  [+]

Image de Printemps 2021
La table, dressée à la perfection sur une nappe immaculée, n’attendait que le plat de résistance. Un verre de vin sec avait été servi à maître D. Ayant laissé dans sa chambre d’hôtel, réservée pour la nuit, la montre qui ne quittait jamais son poignet, il se dit que pour une fois il laisserait au temps le droit de s’écouler sans surveillance.
Son invitée, arrivant d’ordinaire  « comme par hasard », ne se montrait toujours pas. Il ne pouvait donc laisser paraître qu’il attendait quelqu’un et décida de commander à dîner sans plus attendre.
Ses chaussures lui serraient un peu les pieds, son gros orteil surtout le faisait souffrir. Il songea qu’il lui faudrait demander à son assistante de lui prendre rendez-vous chez son médecin. On lui avait parlé de « goutte », quelle sottise ! De nos jours ! Lui !
En entrée, il commanda des rillettes de canard maison, faisant fi des avertissements et autres signes d’alertes que son cœur, son foie, et même son pied, lui envoyaient de manière récurrente, et de plus en plus rapprochée, comme si la délivrance ne saurait tarder.
Exécutant un ballet millimétré, le serveur débarrassa l’assiette vidée, passa une lame scintillante sur la nappe afin d’en ôter les miettes de pain, seuls indices des méfaits culinaires qui avaient précédés.
Maitre D., juriste expérimenté, songea aux assassins qu’il défendait en séries et qui faisaient toujours preuve d’énormément de méticulosité. La blague était aussi fine que la lame se dit-il, riant sous cape.
Le plat de résistance se faisait attendre. Tout à la fois crime, coupable et raison du forfait ! Quel brio. Ce serait un pur régal que de déguster lentement cette réalisation digne du chef étoilé, son apothéose culinaire !
Maître D. salivait déjà en songeant au fondant des pommes de terre, à la couleur doucement orangée des carottes, à la pâleur du navet et à son petit goût si particulier que mettrait en valeur les poireaux et le chou. Le bouillon légèrement salé et l’odeur du thym et du laurier lui semblaient déjà remonter des cuisines.
Ce qu’il aimait dans ce plat outre la saveur des petits légumes, le parfum des herbes, le fondant de la viande, c’était l’idée du temps de cuisson, lente, sereine. Le plat ne courait pas, n’était pas en retard, ne s’éparpillait pas, mais au contraire rassemblait, jusqu’à l’extase, toute l’essence de ses saveurs les plus délicates. On pouvait penser que tout étant mélangé et plongé dans l’eau, ce plat ancien et traditionnel de la cuisine française restait facile à réaliser, mais aux yeux des fines bouches il n’en était rien.
Maîtriser le temps de cuisson de la viande, celui de chaque légume, était un art !
Un rictus grivois s’épanouit sur son visage, songeant aux noms donnés aux morceaux de bœuf utilisés pour cette recette. Il se morigéna, se reprochant de n’être qu’un pervers à l’esprit tortueux, mais d’après son expérience professionnelle, dans l’existence tout se résumait le plus souvent à des histoires de culottes, alors !
Le pot au feu arriva, enfin, fumant, odorant à souhait. La viande était fondante. Les petits légumes, gardant juste un soupçon de croquant, lui en firent oublier que sa conquête lui avait posé un lapin.
« De toute façon » se dit-il » je préfère la queue de bœuf ! » riant de nouveau en son fort intérieur. L’animal avait dû être élevé dans les règles de l’art, avec toute l’attention nécessaire pour que sa chair puisse garder tendreté et puissance de goût.
Il décela cependant une délicatesse qu’il trouva typiquement féminine. Un fondant en bouche presque soyeux. C’était amusant, plus il pensait à ce pot au feu, et plus il songeait à son assistante Agatha. Souvent il avait eu des idées de ce genre en la regardant. Des courbes délicates, la cuisse charnue et ferme, et une peau douce comme celle d’un nouveau-né.
Une pointe au cœur lui coupa soudainement le souffle, une sueur froide lui parcourut l’échine.
Agatha, assistante zélée, veillait sur le bien-être et la sérénité de son patron. Ne laissant aucun détail au hasard, elle veillait aux moindres détails avec maniaquerie. Encore une criminelle qui s’ignore s’était souvent dit maître D.
De son côté, il s’appuyait en toutes choses sur cette femme discrète et conciliante depuis qu’elle avait réussi l’entretien très poussé qu’il lui avait personnellement fait passé.
Avec le temps, elle était devenue la femme de sa vie professionnelle. Il lui confiait jusqu’à l’organisation de ses escapades crapuleuses sous couvert de réunions impromptues.
Il avait, un temps, culpabilisé de les lui confier, mais après tout puisque son assistante n’en semblait ni choquée, ni peinée...
Ce qu’il aurait d’ailleurs trouvé inacceptable ! C’était un homme marié ! Et heureux de l’être, il avait été clair sur ce point dès leur première « entrevue » ! Il était hors de question qu’il se conduise comme ces salauds qui quittent femmes et enfants pour une histoire de jambes en l’air au bureau !
Pas ailleurs, tout entier dédié à son travail, il n’avait jamais réfléchi au fait que sa chère Agatha puisse avoir une vie privée et n’avait d’ailleurs, à l’image du lapin du conte de Lewis Caroll, pas le temps de s’en soucier, car il était toujours  « en retard, en retard ».
Agatha s’était souvent dit que le cocasse de la vie résidait bien en une question de timing anachronique. L’humour sauve de tout se disait-elle, rajustant sa jupe entre deux prises de notes. Elle regardait l’homme imbu de sa personne courir en tous sens, se mettre en sueur et s’agiter, rougeaud, tandis qu’elle restait calme et veillait à lui faciliter l’existence autant que possible.
Maître D. songea que sa chère Agatha prenait de l’âge et avait dû omettre de réserver  « l’invitée » impromptue pour ce week-end d’affaires. Jouer avec les clichés était le plus sûr moyen de noyer le poisson... même s’il s’était délecté de son pot-au-feu ! Souriant de ses bons mots d’esprit qu’il ne partageait avec personne d’autre que lui-même, mais après tout il allait de soi qu’il était le seul à réellement pouvoir les apprécier.
Le serveur interrompant ce moment d’auto-satisfaction, apporta un pli, posé sur une coupelle argentée.
Sur l’enveloppe était indiqué  « Pour maître D. à remettre avec le pot-au-feu ». Étrange directive. Et qui pouvait bien savoir qu’il était dans cet hôtel, dans le restaurant attenant, et surtout ce qu’il commanderait ? À dire vrai, il songea qu’il n’y avait en fait que deux personnes à le savoir : son épouse et Agatha.
Avant d’ouvrir l’enveloppe, il songea à se resservir. Hésita. Remettre le couvert n’était jamais une bonne idée, se dit-il, songeant par une étrange association d’idées à sa chère épouse.
Cela faisait d’ailleurs bien longtemps qu’ils n’étaient plus que, disons, des associés. Elle ne semblait pas malheureuse de la situation, se dit-il afin de clore cette discussion interne.
C’est donc tout entier à la pensée de la nuit qui l’attendait, qu’il eut l’étrange et désagréable surprise d’apercevoir la silhouette d’Agatha qui semblait traverser le hall d’entrée. C’était tout aussi improbable que ce pli qui lui était adressé personnellement avec des indications aussi précises qu’étonnantes, en un lieu où il n’était pas sensé se trouver.
L’enveloppe posée sur la table l’obnubila soudain. Qui avait pu la lui faire envoyer ? Pourquoi ? Qu’y avait-il à l’intérieur ? Il remarqua alors le bouquet de fleurs fraîches. Il s’agissait d’une composition florale mortuaire. Il en eut la certitude, malgré l’incongruité du choix pour une salle de restaurant : il avait choisi lui-même une composition identique qu’il avait demandé à Agatha de faire porter aux funérailles d’un juge assassiné, récemment, par son épouse... Celle-ci avait fini par se venger de son conjoint infidèle.
Maître D. commença à transpirer. Le souffle lui manqua. Il chercha la carafe d’eau et réalisa qu’il n’avait que la bouteille de vin rouge choisit encore jeune, pour apporter du tonus et de la vivacité à son plat traditionnel. Il avait demandé un Crozes Hermitage et le sommelier lui avait élégamment fait remarquer que  « Monsieur, avait fait un excellent choix ! » Maître D. était sensible aux flatteries.
L’enveloppe, posée, immobile, semblait le renvoyer à ses années de mensonges, de duperies, de tromperies et de comportements méprisables, indignes de sa fonction de représentant de la loi.
Il posa précautionneusement ses doigts sur le papier, souleva le pli, le retourna lentement. Il n’était pas cacheté. Il n’y avait aucune indication d’expéditeur. Il souleva presque avec frayeur le rabat et fit glisser le message afin d’en prendre connaissance.
Il reconnut la couleur d’encre que son épouse utilisait. Une encre à la fois vendue chez tous les papetiers et rarement usitée par les proches des avocats. Le mauve délicat convenait plus à quelque jeunette un peu frivole. Il compris alors qu’un piège lui avait été tendu. Son cœur s’emballa. Avait-il été empoisonné ? Par le pot-au-feu ? Le vin ?
La salle devait être surchauffée, à n’en pas douter, tant il transpirait.
Pourquoi donc aucune fenêtre n’était-elle ouverte ?
L’enveloppe contenant le pli venait de son bureau. Agatha étant la seule à y avoir accès, il songea que les deux seules femmes de sa vie étaient donc complices de son meurtre ! Mais pourquoi ?
Ces femmes étaient par trop censées, par trop intelligentes ! Elles ne pouvaient lui en vouloir pour de petites escapades sans conséquences... enfin, il y avait bien évidemment eu ces regrettables incidents, ces dommages collatéraux, mais il avait toujours payé les avortements ! Et avait veillé à ce qu’aucune des deux n’en sache rien. Il leur devait cette délicatesse tout de même.
C’est alors que le chef vint à sa table. Maître D. leva les yeux vers lui, tout d’abord souriant. Peu à peu son visage se figea. Sur le billet était simplement écrit :
« Tu as suffisamment mijoté. Il est temps de te présenter le maître du Pot-au-feu, ton digne héritier. »
Et maître D. s’effondra, tête la première, dans ce qui était en effet, l’apothéose.
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Arsene Eloga · il y a
Bravo
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Elenia Boucher · il y a
Hihi très drôle, très bien écrite et gentiment cruelle ton histoire pour ce trop bon vivant qui a toujours cru ne rien faire de mal. Que des peccadilles, n'est-ce pas ? Tu es aimable de lui avoir mitonner une belle mort, après lui avoir offert un dernier festin.
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Claire Dévas · il y a
Merci Elenia d’être venue lui donner vie ;-)
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Etienne Mutabazi · il y a
superbe récit, je me suis retrouvé
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Claire Dévas · il y a
Toute ressemblance avec des personnes réelles n’est que pure coïncidence !
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Hélène CUINIER · il y a
texte bien gouleyant....les plats et les saveurs sont parfaitement décrits et mettent l'eau à la bouche...Je vous apporte mon soutien tout en vous signalant que j'ai étrangement mis en ligne cette semaine un texte sur un pot au feu...Pas de meurtre mais un beau délit... je vous en dis davantage en mp.
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Claire Dévas · il y a
Oh génial :-) je file vous lire :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire qui tient en haleine jusqu'au bout, avec une écriture fluide et des tournures de phrase inspirées (Le plat ne courait pas, n’était pas en retard, ne s’éparpillait pas, mais au contraire rassemblait, jusqu’à l’extase).
Un peu déçue par la fin qui m'a laissé sur la mienne, de faim ! J'aurais aimé quelque chose de plus explicite dans les raisons du meurtre et l'identité du ou des meurtriers.

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Claire Dévas · il y a
J’ai mis plusieurs indices au fil du texte, et je voulais garder le doute justement vivace, comme lorsqu’un enfant se demande si l’homme qui lui fait face est ou non son père :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Je comprends :)) mais pour le coup les indices, entre les femmes lasses de ce goujat ou l'enfant illégitime, ou les deux, il me manque juste une phrase ou deux de plus pour avoir le fin mot de l'histoire. Enfin, ce n'est que ma perception de ce texte au demeurant fort "savoureux"
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Daniel Nallade · il y a
Un récit haletant, l'écrit, le rythme parfait pour un repas de fin de noce !
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Nadia (Naiade) TTH · il y a
Et vous n'aimez pas les psychopathes ? Heureusement... C'est succulent, à bien des niveaux. Bien mené : la fin nous semble soufflée mais nous voilà soufflés y parvenant ! Un rien monstrueux aussi. Bravo pour ce festival de saveurs !
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Mirgar Dudou · il y a
Une histoire haletante et une apothéose qui satisfait accompagnée d'une écriture précise et fluide. Toutes mes voix !
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Claire Dévas · il y a
Merci Mirgar :-)
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Marie Juliane DAVID · il y a
Un texte captivant et fort bien écrit !
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