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Sérénité précaire

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Sandrine

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Arnaud secoua la tête en soupirant. Assis confortablement dans un coin de la pièce, les bras croisés, il observait avec attention les rites auxquels se prêtait le petit groupe d'amis qui avait investi les lieux. Installés en cercles à même le sol, les jambes croisées et les mains les unes dans les autres, ils avaient fermé les yeux, s'apprêtant à psalmodier. Ils s'exclamèrent en cœur, d'une voix grave et la plus envoûtante possible :

" Esprit. Esprit, es-tu là. Si tu es là montre-toi. "

Arnaud commença à glousser alors qu'ils reprenaient une seconde fois la phrase sacrée. Leur mine concentrée et imperturbable était tout simplement hilarante. Ils étaient tellement solennels, tellement persuadés qu'ils allaient pouvoir entrer en contact avec l'au-delà que c'en était risible.

Mourant d'ennui et de solitude, Arnaud décida de se lever et de rentrer dans leur jeu pour essayer de les dissuader de continuer leur petite mascarade. Il prit place sur une chaise couverte de poussière, juste à côté du petit groupe, et leur dit :

" Vous ne voyez pas que c'est inutile ?
- Esprit, continuèrent-ils. Esprit, et-tu là. Si tu es là montre-toi.
- Vous croyez pas que vous l'auriez déjà vu si votre truc fonctionnait vraiment ?
- Peut-être ne veut-il pas communiquer de cette manière, supposa une dame en jogging en ouvrant les yeux.
- Chut ! l'apostropha un monsieur à la barbichette soignée. Tu vas rompre la communication.
- Elle n'a pas tort, reprit un autre en lâchant les mains de ses voisins. Il se serait déjà manifesté sinon.
- En voilà un qui m'écoute, ironisa Arnaud. Peut-être que ça marche pour certains finalement.
- Oui, probablement, admis le premier homme. Alors, qu'est-ce que vous proposez ?
- Et si on sortait le pendule ! s'exclama une femme au visage peinturluré tant elle avait mis de maquillage.
- C'est une idée. Mais on ne sait même pas s'il est là. On risque de n'obtenir aucune réponse.
- Une chance sur deux. Ça ne coûte rien d'essayer.
- Je suis pas sûr que tu prennes en compte toutes les issues possibles dans ton calcul de probabilité, le repris Arnaud.
- Une chance sur deux, c'est un peu large, fit une femme tout de noir vêtue.
- On n'a pas besoin de s'attarder là-dessus, les interrompit l'homme à la barbiche. On essaye et puis c'est tout. On est là pour ça non ? "

Les autres acquiescèrent en silence et la femme en jogging sortit une petite boîte de son sac. Elle la posa sur le parquet, l'ouvrit, et se saisit de la chaîne en argent au bout de laquelle pendait une petite boule violette. Elle changea ensuite de position pour se mettre à genou et, tenant le pendule du bout des doigts devant elle, elle demanda :

" Esprit ! Pardonne-nous de t'interrompre dans ton repos éternelle...
- C'est un peu tard pour t'excuser ma cocote, maugréa Arnaud.
- ...mais nous avons besoin de tes réponses. Nous ne sommes que d'humbles mortels...
- Ton cher esprit aussi en était un avant d'être réduit à l'état de fantôme.
- Qui cherchons la voie de la raison.
- C'est pas chez les morts que vous allez la trouver votre voie.
- Nous ne te demandons pas grand-chose. Simplement de nous accorder un peu de ton temps et de ton savoir...
- C'est pas une fois mort que tu vas l'étendre ton savoir ma poulette.
- ...pour nous guider sur le droit chemin.
- Le droit chemin il est dehors et il mène au village.
- Si tu acceptes de nous aider, montre-nous comment tu dis oui ! "

Lorsque le petit groupe posa ses yeux sur le pendule, celui-ci oscillait presque imperceptiblement dans le sens des aiguilles d'une montre.

" Ça marche ! s'extasia la femme au maquillage.
- Sois remercié de ta générosité Saint Esprit, reprit l'autre. Maintenant, montre-nous comment tu dis non. "

Quand ils regardèrent à nouveau le petit objet, ce dernier s'était mis à tourner dans le sens opposé.

" Vénérable Esprit, tonna la femme en jogging. À présent que nous avons la possibilité de communiquer, nous allons pouvoir commencer les questions. Mais avant toute chose, saches que, pour te remercier, nous reviendrons chaque semaine pour te faire une offrande. "

Écroulé de rire, Arnaud avait du mal à reprendre son souffle. Quelque peu calmé, il leva les yeux vers le petit groupe d'amis et, voyant leurs regards remplis d'émerveillement et leurs sourires béats, il repartit de plus belle.

" Vous croyez vraiment à tout ça ? Vous êtes extraordinaires ! Vous avez même pas envisagé d'explications rationnelles, hein ? L'influence de ta respiration sur les mouvement du pendule tu y as pensé ? Et celle de ton excitation face à la situation ? Et la présence de muscles que tu ne peux tout simplement pas contrôler dans le bout de tes doigts ? Ils sont dus à tout ça les mouvement de votre fichu pendule ! Eh ! Réveillez-vous un peu ! Quand est-ce que vous allez réaliser que c'est impossible de communiquer avec les fantômes ? "

Mais personne ne l'écoutait. Ils étaient bien trop absorbés par leurs affaires, concentré à déchiffrer les réponses que le corps de la femme en jogging faisait dire au pendule.

Arnaud se leva en souriant et s'approcha d'eux.

" Je crois qu'il vous faut vraiment une preuve irréfutable à tous les cinq. "

Il s'accroupit au milieu du cercle, juste devant le pendule, prit une grande inspiration et souffla dessus. L'objet de bougea pas d'un millimètre supplémentaire. Satisfait, Arnaud se redressa et s'éloigna, passant au travers de l'homme à la barbichette. Avant de quitter la pièce, il se tourna une dernière fois vers le petit groupe et leur lança :

" Vous voyez, je suis là mais vous ne pourrez jamais le savoir. "

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