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Serengeti

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Camille G

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C’est un endroit du monde où d’immenses troupeaux courent vers leur liberté.
Au creux de la faille qui fuit la crête du grand rift, le silence s’est installé. Seuls, peut-être quelques dieux isolés y respirent encore la pureté de l’air... sous l’âme ardente de ces monts de feu assoupis.

Kibo des Masaï
Délire blanc enchâssé
Manteau éternel

Le petit gnou était né dans la vaste plaine du cratère de Ngorongoro. Il fallait qu’il se redresse rapidement, dès sa venue au monde pour ne pas être abandonné aux prédateurs de la savane. C’était la loi du troupeau en migration, laissant les nouveaux nés trop faibles pour poursuivre le voyage.
Kilobo, aveuglé à sa naissance par l’extrême clarté de l’air, avait lutté contre la mollesse de ses fines tiges aux tous petits sabots qui refusaient obstinément de le soutenir. Une ployait toujours, le basculant sur le flanc dans l’herbe trop sèche. Dieu m’est témoin cependant des nombreux coups légers et maternels de museau que la grande gnou, attentive et inquiète lui prodigua. Sa langue léchait aussi la tête, le flanc : « Courage, petit, viens avec nous ! »
Le bébé piquait du nez, dessinait de comiques arabesques qui s’achevaient par une pirouette. Sa mère poussait l’arrière train avec délicatesse et le petit rassemblait ses forces pour un équilibre précaire, momentané.
Incité par l’amour, tout était charme dans les gestes délicats du grand animal et les volutes maladroites du bébé s’en nourrissaient, dessinant dans l’air un ballet fragile. Ses pattes frêles, pinceaux légers, poursuivaient leur croquis dans la transparence vibrante de chaleur. Mais c’était des brindilles prêtes à rompre lors qu’elles touchaient la prairie.
Alors que le troupeau entamait la suite de sa migration, le miracle eut lieu. Kilobo trottinait, chancelant, sur une trajectoire aléatoire... mais il suivit la grande marche des gnous.
Il remonta la « vaste plaine aride sans fin » en compagnie des milliers de son clan tondant la savane et s’abreuvant dans les entonnoirs volcaniques naturels. Les arbres parasol à longues branches surgirent peu à peu là où les étendues nues s’amenuisaient vers le Nord pour une brousse à bosquets épineux grignotés par des girafes paisibles. Rien ne pouvait leur advenir, semblait-il, tant leur sereine mastication en altitude projetait ces animaux féeriques vers un univers céleste.
L’unité brune du troupeau s’étendait à l’horizon, persillée de zébrures blanches et noires de petits chevaux en pyjama rayé, ruminant sagement une herbe peu dense. Elégantes silhouettes graphiques que Vasarely lui même aura aimé habiller ! De grands yeux anxieux au moindre bruit scrutaient la savane près à bondir, déclenchant alors une cavalcade massive. L’air chaud s’étouffait de poussière, un halo scintillant coiffait les bêtes surprises dans leur quiétude.
Ils remontaient tous vers la réserve du Masaï Mara en quête d’espace que les pluies avaient verdi. La rivière apparut, large serpent couleur d’ocre, ondulant nonchalamment, aux pentes escarpées et boueuses. Une immobilité sauvage, pesante miroitait à l’entour... au sein même des eaux faussement tranquilles...
A l’affut sur la crête des rives de la Mara, des dizaines de 4X4 surchargés d’objectifs parés au déclenchement, s’alignaient à la queue leu leu. Intrusion de la civilisation dans l’image pure ! Les temps modernes organisaient l’effraction des « civilisés » dans un univers n’appartenant qu’aux animaux ! J’en soufrais amèrement, moi, observateur solitaire de la merveille africaine !!!
Les gnous glissaient sur les pentes sablonneuses pour atteindre l’eau. Bousculés par les suivants, l’interminable cortège déroulait sa masse laineuse sur un toboggan de glaise rousse. Certains, à mi pente, déployaient leur musculature puissante dans un saut allongé et coulant, rejoignant directement les eaux rougeâtres. Je n’avais vu une telle élégance, sinon chez les chamois des Alpes s’élançant dans un vide apparent et ici, auprès des gazelles de Grant aux bonds si aériens qu’elles semblaient voler.
Les gnous et les zèbres atteignaient l’eau en masse. Tous les mouvements se faisaient dans la fratrie, pressés les uns contre les autres. Une solidarité émouvante, une confrérie sincère, fidèle, unique aux bêtes. Un lien profond où la terre même se fondait en l’animal... indissociable ! Mais les peurs et les angoisses se vivaient en solitaire...
Car l’eau bouillonnait soudain sur une bête malchanceuse ou plus faible. Une mâchoire d’acier happait l’innocence d’un jeune zèbre ou même d’un gnou très barbu.
Sur la cime du rivage les appareils photographiques crépitaient, pérennisant la mort sauvage de bêtes broyées par le prédateur de la rivière : gorge enserrée, pattes battant les ultimes mesures du requiem au dessus de l’eau, animal aux yeux révulsés, agonisant, s’enfonçant dans les eaux glauques. Le spectaculaire carnage fera bientôt la manne substantielle des médias ou des voyeurs au cœur bien accroché de retour de vacances.
La horde poursuivait sa traversée, nageant fermement, mais l’angoisse affleurait dans leurs traits, la tête tendue hors de l’eau. Des yeux inquiets s’exprimaient. Il fallait atteindre l’autre rivage... Et là encore, l’épreuve de la remontée... des pentes boueuses, glissantes où les bêtes s’entrechoquaient, s’écrasaient les unes sur les autres, se mutilant et glissant à nouveau dans les eaux ocre. L’épuisement frappait les plus fatigués qui, de désespoir mourraient sur la rive, piétinés ou s’évanouissant à nouveau dans la rivière. Et les crocodiles silencieux, toujours à l’affut, imparables meurtriers...
Néanmoins ces marcheurs infatigables allaient de l’avant en quête de pâtures plus nourrissantes. Ils arrondissaient leur chemin vers le Nord Est atteignant, au mois d’Août, leur terre promise, verdie par les « longues pluies » de Mai.
Plus à l’Est le Kilimandjaro frottait ses neiges éternelles à un ciel cotonneux.
Kilobo avait réussi l’épreuve de la rivière et s’attardait sur le territoire du Sud Kenya. Il n’avait pas quitté son ami, le petit zèbre Akili, natif comme lui de la caldeira du Ngorongoro.
Ils étaient maintenant de jeunes adolescents de six mois, à la vigueur rayonnante. Ils jouaient et broutaient avec le troupeau des grands herbivores, heureux de leur liberté sur une terre vierge, pour eux seuls ; des jeux d’animaux épanouis, indépendants, autonomes, sans entrave, souverains de leur contrée, hardis, désinvoltes, francs et lestes. Les seules vraies blessures pouvant leur advenir, viendraient de la nature elle-même, vacante et libre, à leur image ! Les seules acceptables...
Dans quelques mois, les randonneurs seront de retour dans le berceau de leur naissance, jouissant avec de nombreux autres animaux de la semi fraicheur du cratère protecteur, pourvoyeur de nourriture et d’eau, une cuvette accueillante.
La boucle est alors bouclée pour les gnous grégaires, seuls animaux nomades à dessiner une trajectoire elliptique, déroulant sans fin un temps initié par leur horloge biologique, jamais comptabilisé.
Vastes plaines du Serengeti : les grands lions en famille, des mères éléphants imposantes poussant avec adresse de leurs trompes des petits joueurs, des girafes hiératiques la tête dans les nuées, des hippopotames joufflus aux petits yeux ronds étonnés, des rhinocéros sortis de la préhistoire, à l’échine picorée par le pique-bœuf ; des gazelles de Grant, des impalas havane, dont la grâce et la prestance raffinée font chavirer le cœur, le choucador superbe bleu-vert irisé, les gazelles de Thomson barrées de noir, le caracal solitaire ; des hyènes hirsutes et sournoises, des flamands par centaines, des grues royales, des charognards en attente, le guépard splendide, tête haute et longues pattes... Une Afrique millénaire d’une faune sauvage enivrée de liberté.
Les plaines infinies du Serengeti... un endroit du monde où les bêtes se pressent pour vivre....

PRIX

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Musicamots · il y a
C'est magnifique. Merci de ce voyage. Un immense merci.
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Marie · il y a
Un texte original et sensible servi par une belle écriture.
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Camille G · il y a
merci
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Randolph · il y a
Quelle belle écriture ! Balade bien plus au sud que notre sud !!
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Camille G · il y a
merci merci - bien plus au Sud effectivement
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Melinda Schilge · il y a
Un voyage magique que j'ai effectué en images. Le tout donne à voir des bijoux de la nature, tant animale que végétale. Et la confrontation à la civilisation questionne. Bon moment de lecture...
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Camille G · il y a
Merci beaucoup Mélinda
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Plumareves · il y a
La marche de la vie dans toute sa grandeur ! Un récit foisonnant et très visuel qui nous emmène au coeur de la puissante nature africaine. Superbe. :-)
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Camille G · il y a
Merci Plumareves
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Haïtam · il y a
Un beau voyage au cœur de L'Afrique et une excellente peinture, bravo!
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Camille G · il y a
merci Haïtam
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Bruno Teyrac · il y a
Un moment d'évasion et d'éblouissement, tant la beauté de la vie sauvage est dépeinte avec réalisme, poésie, et amour. Une très belle plume ! Bravo Camille !
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Camille G · il y a
merci Bruno
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SakimaRomane · il y a
Quel voyage ! Merci Camille :)
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Camille G · il y a
Merci à vous SakimaRomane
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Miraje · il y a
Un flux migratoire apaisé et apaisant. Et Vasarely et ses zèbres en clin d'oeil ... ! Comment ne pas aimer ... ?
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Camille G · il y a
merci Miraje
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Christine Śmiejkowski · il y a
On se croirait devant un reportage filmé tant les mots décrivent bien l'atmosphère, les lieux ...
Magnifique Serengeti ...
Pour un dépaysement total, je vous invite à lire le blues de l'éléphant, petit sonnet classique mais très drôle ...

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Camille G · il y a
Merci Christine - je connais votre blues de l'éléphant -
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Camille G · il y a
merci Christine - j'irai faire un tour chez vous
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