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Sérénades pour amants

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Vincent

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« Du thé, Monsieur ? » demanda le moujik, mais Konstantin Adamovitch Litovski, anciennement militaire dans l’armée tsariste, ne répondit rien. N’avait-il pas envie de répondre ou bien n’avait-il tout simplement pas entendu que l’on s’adressait à lui ? C’est pourquoi le moujik refit une nouvelle tentative. : « Du thé – Konstantin Adamovitch lui tendit la tasse. Il amena le bras au niveau de son domestique qui lui servit alors le thé. Kostia ne bougeait pas. Il avait le regard figé, quelque part, on se sait où. Mais bien loin de là où il devait être en ce moment. En effet, dans quelques heures des gens, honnêtes jusqu'à aujourd’hui, allaient franchir la porte qui se trouve en face de lui et l’emmener -loin ? Il ne savait où. Mais se serait ailleurs. Avait-il peur ? Ne comprenait-il pas ? Le moujik avait rempli la tasse de Litovski. Il ramena alors à nouveau son bras sur ses genoux après avoir posé la tasse pleine du liquide chaud sur sa coupelle respective.
« Désirez-vous autre chose, Monsieur ? » continua Volya, mais comme avant, rien ne se produisit. Alors il s’adressa à nouveau à son maitre : « Désirez-vous – Konstantin Adamovitch secoua légèrement sa tête de façon à dire « non ». Le moujik disparut alors laissant la théière sur la petite table. Il s’y trouvait également un plateau en argent sur lequel était posé un couteau fait du même métal et quelques pains. Konstantin fixait, maintenant, Volya s’en aller. Il le suivait du regard jusqu'à ce qu’il poussa la poignée de la porte et l’interrompit
« Quelle heure est-il, Volya ?
- Il est seize heures, Monsieur.
-Qu’aurons-nous au diner, Volya ?
Après une minute de suspend il finit par dire.
-Vous ne dînerez plus ici, Monsieur.
-Merci Volya. » Et il tourna à nouveau sa tête vers un infini.
Et après avoir salué Kostia de la tête, le moujik s’en alla, laissant Litovski seul dans le salon.
Des cris d’appel se faisaient entendre au loin dans la maison. « Kostia » que l’on criait. « Kostia ». Les cris devenaient de plus en plus forts et de plus en plus tristes avant de pénétrer dans le salon. La porte s’ouvrit en trombe, laissant entrer une femme – elle devait être belle autrefois – en pleurs. Elle criait le nom de « Kostia » à ne plus avoir de voix.
« Oh Kostia, j’ai peur. J’ai peur Kostia. Pleurait-elle en courant vers lui. Il lança son regard sur elle, et durant un cours instant il reprit conscience. Ils s’enlacèrent l’un l’autre.
-Je t’aime Kostia, je ne veux pas te perdre. Ils s’embrassèrent. Ne les laisse pas nous emmener.
Konstantin Adamovitch ne disait rien, mais le simple fait de serrer Ania dans ses bras la rassurait. Elle se sentait en sécurité auprès de lui.
-Ne les laisse pas nous emmener. Répéta-t-elle encore et encore.
Kostia commençait à la bercer, comme on le ferait avec un enfant pour le calmer.
-Ne les laisse pas... nous emmener. Je t’en prie. »
Il posa délicatement sa main sur l’arrière de sa tête et l’enlaça encore plus fort qu’ils ne l’étaient déjà. Ania avait posé le front sur l’épaule de Kostia. Il y avait du mépris dans ses yeux. Il voulait l’arracher de ses bras, et lui dire que si elle était là, aujourd’hui, à pleurer toutes les larmes de son corps, c’était à cause d’elle. Mais il n’en fit rien ; il l’aimait trop pour le lui dire. Etre tombé dans ce piège, quelle bêtise tout de même pensa-t-il. Quelle honte, quelle infamie. Ania ne semblait pas se calmer, elle pleurait toujours autant. Et Kostia faisait son possible pour la protéger, mais il n’y arrivait plus. Il l’a sentait trembler. Elle était angoissée comme jamais elle ne l’a été.
La porte grinça un instant. Les deux visages morts se tournèrent alors aussitôt en cette direction.
« Ce sont eux Kostia... Ils viennent pour nous. Ne les laisse pas nous emmener. Ania replongea sa tête dans les bras de Konstantin Adamovitch. La porte laissa alors entrer un filet de lumière, puis soudain une petite tête aux cheveux bouclés blonds en sortie et une seconde.
-Maman... appela l’une des deux petites voix.
Ania leva alors immédiatement la tête. Ses yeux étaient rouges. Ses joues mouillées par les larmes. Mais elle trouva quand même le courage de former une simple phrase à l’intention de ses enfants.
-Stiva, Anna, allez rejoindre Masha. Dites-lui de vous faire un bon gâteau. Un instant après elle reprit. Mes chéris, maman vous aime. Elle vous aime très fort. » Et la porte se referma dans le même grincement et les deux petites têtes blondes disparurent l’une après l’autre. Ania se resserra contre Kostia, encore une fois, avant de se lever. Elle était debout entre lui et la petite table maintenant. Elle le fixait dans ses yeux, embrumés eux aussi. Elle passa à côté de lui et se dirigea vers le bar, là où se trouvaient les alcools. Cependant, elle ne prit aucun des doux poisons présents. Kostia se leva à son tour et marcha dans la même direction. Il arrêta la main d’Ania qui versait de la morphine dans un verre. Le couple ne trouvait plus le sommeil depuis bien longtemps, il fallait utiliser la médecine pour arriver à guérir ce malaise. Kostia l’en dissuada et Ania reposa la bouteille et le verre sur le bar. Elle alla à nouveau prendre place sur le canapé tandis que Konstantin Adamovitch Litovski restait devant les bouteilles d’alcools à les observer, à les frôler du bout de ses doigts tremblotants. Il jeta un regard par-dessus son épaule gauche pour observer Ania. Elle était assise derrière lui, adossée au canapé. Elle s’était avachie. Qu’elle fût belle se dit-il.
Toutes ces promesses que l’on s’est faite, et qui s’évaporent. Impossible de les retrouver.
« Ma chérie, je crois que je ne vous ai jamais dit ô combien je vous aimais. Nous avons passé de formidables années ensemble. Vous êtes le rayon de soleil qui éclaire ma vie. Et jusqu'à ce que la mort nous sépare je ne cesserai de vous aimer. Vous m’avez comblé comme personne avant vous n’a réussi. Nous avons joué jadis avec le feu, nous en payons aujourd’hui les conséquences. Nous avons eu deux beaux enfants, nous avons réussi notre vie. Pourtant j’ai du mal à me regarder dans une glace chaque jour. Je ne vois que cet amant, maudit de jours en jours. Il fit deux pas en direction d’Ania. Ma douce, je vous aime comme au premier jour, et rien ne pourra m’enlever cette image d’ange que j’ai de vous. J’espère que vous me pardonnerez à votre tour de ce que je vous ai fait. » Il attendit plusieurs longs instants avant de se rendre aux côtés d’Ania. Elle n’avait pas bougé depuis tout à l’heure. Elle était comme... morte.
-Ania ! Ania ! Il se laissa tomber à ses pieds. Ses yeux étaient à hauteur des poignets de sa belle, lacérés. Comment ? Il regarda autour d’eux. Il y vit le couteau d’argent ensanglanté tombé dans les plis de la belle robe.
-Non ! cria-t-il. Non ! Pas toi ! Ce n’est pas possible. Pourquoi as-tu fais ça ? Il avait beau parler encore et encore, elle ne répondrait plus. Elle était morte déjà. Il posa sa tête sur la cuisse d’Ania et pleura, toutes les larmes de son corps. Pourquoi elle ?
C’est alors que la porte s’ouvrit à nouveau. Volya entra, suivit de quatre hommes d’Etat.
-Seigneur Dieu, que s’est-il passé ici ? Il voyait le corps sans vie de sa maitresse, devenu blanc comme un linceul, et son maitre, agenouillé à ses pauvres pieds froids. Deux des gardes voulaient avancer, mais Kostia les arrêta.
-N’avancez pas, Messieurs. Il brandit sa main le plus loin possible, tout en gardant la tête posée sur la robe d’Ania. Il ne voyait que le buste et leurs têtes, leurs jambes étant cachées par la table qui les séparait. Ils reculèrent alors de quelques pas et Konstantin Adamovitch baissa sa main à son tour. Un autre prit la parole.
- Par ordre du Procureur, nous vous arrêtons, vous, Konstantin Adamovitch Litovski et Ania Davidovna Matveiev. Vous être priés de nous suivre. Il avança.
-N’avancez plus ! » Reprit Litovski. Il s’arrêta alors et Kostia se décida à lever sa tête, puis tout son corps. Il leur faisait face maintenant. «  Nous avions était prévenus que ce que nous faisons n’était pas moral, mais nous n’étions que deux enfants à cette époque. Deux enfants qui voulaient connaitre la vie, deux enfants à qui la vie ouvrait ses bras. On ne pouvait pas nous le reprocher. Nous ne savions pas ce que nous faisions. Et puis nous sommes entrés dans cet engrenage maudit d’où il nous était impossible d’en sortir ». Il dut attendre un instant ; trop de larmes lui montaient aux yeux. « Nous avons vu que la vie ne se joue à rien, qu’il suffit d’un obstacle pour qu’elle nous soit enlevée ». Il tourna la tête vers Ania, et s’approcha afin de lui prendre la main. Elle est froide comme la mort. « Ma pauvre Ania, je ne voulais pas... Je ne savais pas ». Il lui fallut un autre instant avant de reprendre ses esprits. « J’espère que tu ne m’en veux pas, ma chérie ? Je t’ai tant aimé. Je t’ai tant adoré. Reviens-moi ».
-Monsieur Litovski ? Volya s’approcha et posa une main sur l’épaule de son maitre.
-Va maintenant Volya. Tu es libre. Va.
-Je ne vous abandonnerai pas, Monsieur. Jamais.
-Tu es bien bon, mais je n’ai plus besoin de toi.
Ils se fixèrent un instant dans les yeux et Volya comprit qu’il ne servait à rien d’insister plus longtemps.
-Prenez soin de vous, Monsieur. dit-il avant de retourner à la porte qu’il traversa sans se retourner. Il est parti pensa Kostia, il ne reviendra plus.
Il se leva alors à nouveau et commença à marcher rapidement vers les gardes tout en haussant la voix.
-Ma femme m’avait prévenu de ce que je risquais si je venais à épouser Ania Davidovna Matveiev, mais on ne gagne pas à tous les coups, Messieurs. Il était à moins d’un mètre des gardes lorsqu’il senti quelque chose taper contre son estomac ce qui l’arrêta net. Il baissa la tête, recula de deux pas, appliqua une main contre son ventre, qu’il enleva immédiatement après avoir senti un liquide couler. Il regarda. C’était du sang. Il toussa. On venait de lui planter une dague dans le ventre, on l’assassine, mais la raison qui sera donnée pour justifier cet acte sera tout autre. En effet, les gardes diront qu’il a voulu les agresser et que ce ne fut que pour leur défense. Il s’effondra, recula encore jusqu'à chez Ania difficilement. Il tendit la main opposée à laquelle il poussait le sol sous lui pour avancer, mais semblait pâtir sous son poids. Il essayait tant bien que mal d’attraper la main d’Ania, mais il n’y arrivait pas. Il était bien loin. Finalement, son corps céda sous son poids, il se laissa tomber sur le sol, sa main toujours tendue, essayant d’attraper cette main. Il y était presque, mais il perdait beaucoup trop de sang. Ses mouvements se faisaient de plus en plus saccadés, il arrêta bientôt de se débattre. Soudain sa main se referma sur quelque chose. Il ne voyait pas ce que c’était. Pourtant la main d’Ania était ailleurs. Il y pensait tellement fort, qu’il avait l’impression de lui serrer sa main. Il en sentait même la froideur de toute à l’heure. Mais sa main ne se referma sur rien, et dans un dernier souffle, il susurra.
- Pardonnez-moi...
Quelques instants après, alors que la pièce avait repris son calme d’antan, que les personnages avaient quitté la scène, l’horloge sonna dix-huit heures. Volya avait raison, Konstantin Adamovitch Litovski ne serait plus là pour le dîner.
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