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Sept moins

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Sophie Loiseau

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Pénélope sort de son travail. Elle est contente, ce soir elle passe récupérer sa maman au salon de coiffure qu’elle tient. Elles iront ensuite dîner et rire toutes les deux, comme elles le font chaque vendredi, avant le déferlement des coupe-brushings, mèches, couleurs et permanentes du samedi qui laissent sa mère avec la seule envie d’aller se coucher.

Dès qu’elle approche du salon, Pénélope se réjouit d’avance du sourire qui fendra le visage de sa mère. Elle est si fière de Pénélope. Elle a un bon métier, elle a réussi dans la vie. Pénélope est chargée du développement dans un grand groupe industriel. Elle ne tient pas en place et a toujours une vision hors cadre, mais dans l’air du temps, pour améliorer la vie de chacun. Elle s’épanouit, autant que les collaborateurs dont elle a la charge. Sa mère est rassurée, sa fille a un bon salaire, une bonne place comme elle dit. Elle ne risque pas de devenir allergique aux shampooings, n’aura pas à écouter les confidences des clientes ni à se pâmer sur les photos de leurs enfants, même si elle les trouve laids.

Le salon a été récemment rafraîchi, les tarifs aussi. La clientèle est fidèle et généreuse, mais les prestations et le service sont là. En se regardant dans le miroir, les clients et clientes satisfaits en oublient « la note » parfois un peu plus raide que leurs cheveux à régler, sans oublier le traditionnel pourboire.

Pénélope pousse la porte du salon. L’odeur particulière faite du mélange des effluves de shampooing et des cheveux trop chauffés l’emplit d’une immense tendresse, l’odeur de sa mère.
Elle la voit affairée au bac, elle a enfilé ses gants en caoutchouc noirs pour rincer une couleur. Pénélope devine en voyant tous les fauteuils occupés, que l’apprentie a dû quitter le bac pour faire un brushing. Pas de prise de risque, si la cliente n’est pas satisfaite, elle n’aura qu’à lui humidifier les cheveux et les sécher une nouvelle fois, rien d’irrémédiable. Mais jamais ne serait confiée à cette jeunesse une tête à couper. Cet art délicat est réservé aux coiffeuses expérimentées.

Après avoir déposé ses affaires au vestiaire, Pénélope s’approche de sa maman, et dépose un baiser sur sa joue en même temps qu’elles échangent un clin d’œil. Pénélope enfile une paire de gants noirs, pousse délicatement sa mère d’un doux coup de hanches, et termine le rinçage de la cliente, sans oublier de lui proposer le soin de hors de prix, qui rendra ses cheveux plus soyeux.

Alors qu’elle malaxe comme sa mère le lui a appris, la tête de la cliente avec professionnalisme, et y va même d’un petit massage de la boîte crânienne, elle voit entrer un homme qu’elle connaît bien. Lui ne se souvient certainement pas d’elle. Il a probablement oublié les mots humiliants qu’il a prononcés pendant toute son année de seconde en lui rendant sa copie.

– « Pénélope, votre copie est d’une nullité crasseuse. J’ai hésité entre vous la rendre ou la jeter directement à la poubelle. Je vous ai mis sept moins, même pas la moyenne nationale au bac français. Avec votre style, je ne vous vois même pas coiffeuse. Et comme cela vous fait rire, je vous évacue. »

Il aurait pu lui faire détester éternellement le français. Heureusement l’année suivante elle a eu un professeur qui lui a réappris à aimer les livres, les idées et les rêves.
Pénélope est d’un naturel gentil, donc au prétexte de soulager sa mère, elle lui demande de lui confier la coupe de ce monsieur.

– « S’il te plaît maman, laisse-moi lui couper les cheveux !
– Pénélope, c’est un client fidèle, et il a le poil rebelle. »

Tandis que sa mère rit gentiment, Pénélope essaye de trouver l’argument pour la faire céder.

– « S’il te plaît. Juste cette coupe. Ça me rappellera quand je coiffais les enfants du quartier. Je leur expliquais que j’étais brune comme toi, et avais aussi hérité de ton maniement artistique des ciseaux. Je t’en supplie maman, laisse-moi lui couper les cheveux rien ne me ferait plus plaisir. Et puis tu pourras te reposer une demi-heure, une demi-heure de plus pour nous. »

Sa mère acquiesce, une demi-heure avec Pénélope ou une coupe. Le choix est rapide. Elle est cependant inquiète de savoir si par hasard, il n’y aurait pas quelque chose entre cet homme et sa fille. Pénélope la rassure, il est moche et trop vieux pour elle. Il n’y a rien, juste son envie de la soulager pour profiter d’elle un peu plus ce soir. À tant mentir, Pénélope est mal à l’aise, ses joues s’empourprent, et son regard se plante sur ses souliers. Sa mère l’aime tant qu’elle n’y voit rien.

– « D’accord, mais tu lui enlèves juste un demi-centimètre partout. Ça lui rafraîchira l’allure et il reviendra dans quinze jours. »

Pénélope débarrasse Monsieur Froideau de son cartable et de son éternelle veste en tweed, elle lui passe la blouse blanche de rigueur comme si elle domptait un fou dans une camisole. Elle est aux anges. La tête calée dans le bac blanc en faïence, Pénélope lui mouille les cheveux avant d’appliquer le shampooing. Le miroir situé en face de la zone « technique » lui renvoie l’image d’une tête-de-moineau. Sans sa tignasse, il ressemble à un oiseau chétif ayant coiffé une dégoulinante perruque. Il est encore plus laid que dans son souvenir. Il se met à parler de sa voix nasillarde, condescendante et haut perchée.

– « Pas trop chaude Mademoiselle, il ne faudrait pas engourdir mon esprit.
– Pardon Monsieur. Je vous propose un rinçage à l’eau glacée, rien de tel pour faire briller les cheveux et l’esprit.
– Faites donc. »

Il sourit, Pénélope obéit. Elle fait doucement couler l’eau de la douchette sur son crâne minuscule, se disant « L’eau est à sept moins. »

Elle installe Monsieur Froideau dans un fauteuil réservé aux hommes, et admire le turban qu’elle a confectionné. Pénélope est ravie, il a conservé son air débile, ça lui va bien.

– « Vous rafraîchissez ou vous coupez ? »
– Je coupe. Je pars en voyage culturel avec l’une de mes classes, pas la meilleure évidemment, mais je n’y vais pas pour eux. Cependant, je ne serai pas de retour avant deux semaines, donc faites le nécessaire. D’ailleurs vous m’êtes parfaitement étrangère. Habituellement, c’est la patronne qui s’occupe du moi. Vous avez je l’espère suivi avec assiduité ses enseignements ? Vous comprenez, je ne peux pas me ridiculiser devant mes élèves.
– Soyez rassuré, j’ai plus de diplômes qu’il n’en faut.
– Pour une coupe de cheveux, un CAP suffira, n’ayez aucun complexe. Même si je suis un intellectuel, ici je n’exige pas la culture nécessaire à la rédaction argumentée d’une dissertation. »

Monsieur Froideau ferme les yeux et sa bouche pincée d’où sa voix aigre ne s’échappera plus le temps de la coupe. Il est tout à Rimbaud, Flaubert, Joachim du Bellay, tous ces noms célèbres qu’elle entend. Sa voix corrosive, son regard de faucon, ses allusions sexuelles reléguant la pornographie au rang de la bibliothèque rose, tout lui revient. Elle le dévisage dans le miroir, s’il a vieilli, l’âme est la même, sale et laide. Pénélope prend les ciseaux de sa maman finement ciselés, et entame la coupe de cheveux de son ancien professeur de français. Il porte sa chevelure comme un halot. Longue, hirsute, elle pourrait ressembler à une auréole s’il était bon. Pénélope coupe tant et plus qu’elle aurait pu lui raser le crâne. Il ne reste que sa tête de passériforme. Un gros bec, de petits yeux, un petit cerveau. La fraîcheur du vent sur son crâne déchevelé l’a sorti de la torpeur des auteurs. Monsieur Froideau ouvre les quinquets confiants, ici on ne le rate jamais. Il découvre dans le miroir l’image de lui même, qu’il ne connaît pas.

– «  Mais c’est affreux ! Je n’ai plus de cheveux ! Vous êtes totalement incompétente. Je vais demander à la patronne de vous virer. Comment vais-je faire avec mes élèves ? Mais c’est impossible !
– Vous m’aviez dit que je ne serais même pas capable d’être coiffeuse, c’était il y a quinze ans. Vous aviez raison, Monsieur Froideau.
– Je ne paierai pas !
– C’est déjà fait, et je viens de vous rendre votre monnaie. »
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Guy Bellinger · il y a
Sympa la vengeance de l'ex élève humiliée et qui n'a pas oublié. La réplique ultime est super bien tournée.
Ah, cette race de profs qui, au lieu d'encourager leurs élèves et de faire aimer leur matière, les regarde de haut et les rabaisse, je les apprécie moi aussi "beaucoup". Vous aimerez peut-être, sur le même thème, mon poème "Mon prof de français" (http://short-edition.com/oeuvre/poetik/mon-prof-de-francais), et ma nouvelle "Zéro à l'oral" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/zero-a-l-oral)

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