Senza te

il y a
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1980. En septembre, la fin de l’été est encore tiède. Nous sortons toutes les trois, comme toujours pour les grandes occasions, comme on disait alors.

J’ai passé la soirée de la veille à me battre avec du vernis à ongles Shanghai express de Dior, un flacon d’un luxe insensé que j’achète à la parfumerie «Elle et lui» sur la Traversa. J’aime cette petite boutique où tout est trop cher. Son luxe me rassure dans l’esprit «Petit déjeuner chez Tiffany» de Truman Capote. Ils voulaient Marilyn pour le rôle, pourquoi l’a-t-elle refusé? Bien entendu, je me suis toujours senti plus proche de cette femme-enfant trop platinée qui avait construit son personnage de Marilyn pour se consoler de l’inconsolable que de cette sainte d’Audrey Hepburn à qui a échu finalement le rôle... Pour l’heure, le vernis à ongles ne tient pas, je dois recommencer l’opération encore et encore. Ensuite, je choisis soigneusement mes vêtements, du noir, évidemment... Je veux qu’elle soit fière de moi.

La veille, un samedi, je suis arrivée de Paris vêtue de bleu marine. Drôle d’idée. Je n’en portais plus depuis l’uniforme du pensionnat. Jupe plissée bleu marine au genou et cardigan assorti en laine maigre, chemisier bleu ciel. Blanc pour les jours de fête.

Dans le salon de tante Eugénie, ils étaient tous en noir. Ma mère m’avait fait téléphoner par mon père, médecin, pour m’empêcher d’arriver plus tôt : c’est à dire avant elle. Qui écumait les médecins de cette ville de Montpellier (que j’ai toujours détestée...) afin de se sentir d’attaque pour le dernier round auquel elle n’assisterait jamais ou si près de la fin qu’elle aurait aussi bien pu rester chez elle à poursuivre son interminable check-up. Je me souviens d’un radiologue de Montpellier qui lui avait dit un jour «Madame Capeille, je ne veux plus vous voir!»

Car le dimanche précédent, j’avais saisi l’urgence de revenir sur l’île que je venais de quitter. Sa voix au téléphone en disait plus long qu’un compte rendu médical. Mon billet de retour était pour le lendemain, un lundi. Je me suis laissé convaincre par mon père de reporter mon vol au samedi. Tournant en rond dans Paris, j’ai cherché une croix en or avec une chaîne pour la mettre autour de son cou. Elle aimait tant les bijoux. Parfois, nous nous rendions dans un salon à l’étage, une dame mystérieuse ouvrait un grand coffre et elle choisissait un collier en or ou rapportait une montre en platine, achetée précédemment, afin qu’on y rajoute une rangée de brillants ; le plus souvent, elle m’offrait un bracelet en or, un de plus, que je rangeais dans une boîte, la mode étant aux colifichets achetés sur les trottoirs, à l’argent noirci des bagues artisanales.

Dans le salon exceptionnellement muet de tante Eugénie, oncle Jean, qui était l’aîné, a pris solennellement la parole «nous étions 5...» Et chacun de pencher la tête pour ravaler ses larmes.

Ce salon connu en ville pour ses mondanités, ses parties de Bridge et de Scrabble, le dos tourné à un jardin qu’on utilisait à peine, ses cocktails mensuels où il fallait en être... (mais, étrangement, on n’ouvrait le dénommé grand salon, faisant face au premier, que pour des parties de Poker confidentielles). Ce salon où nous regardions religieusement après le dîner ces feuilletons comme «les Rois maudits» ou «Les Dames de la côte» : Ma grand-mère et sa sœur dans deux fauteuils club en velours rouge au premier rang. Les adultes sur des chaises ou des inconfortables petits fauteuils crapaud au second rang. Les enfants sur une large banquette en tissu rouge au fond de la pièce. Avec le recul, je crois que j’aurais aimé y passer le reste de ma vie... Sur cette banquette au tissu rêche, d’un rouge un peu différent de l’ensemble. En sécurité...

Peu à peu, les années passant, le salon de tante Eugénie, que ses intimes surnommaient Nini, s’est clairsemé. On n’a plus eu le cœur de compter les absents ; jusqu’à ce qu’il ne reste plus que tante Laure, le dos déformé par une scoliose chronique, qui, penchée sur une table basse, se servait un verre le soir pour égayer sa solitude, puis deux... Le Porto faisant bientôt place au Whisky et quand tante Anna passait, depuis l’autre côté du palier, lui emprunter son grand pot de Décaféiné, elle trouvait à tante Laure une drôle de voix pâteuse.

Dans sa jeunesse, tante Anna chantait parfois la nuit au «Pigalle» rue de l’Opéra à quelques brasses de la maison. Le patron, un de ses amis, lui passait alors le micro. De sa voix rauque, elle entamait invariablement «Besame mucho ». Ses yeux verts plissés par l’excès de Rimmel, les lèvres ripolinées d’un rouge à lèvres Guerlain numéro 87 qu’elle achetait immuablement à la parfumerie Poggi en haut du boulevard Paoli. Dans ces années-là, on portait toute sa vie le même ton de rouge à lèvres qu’on renouvelait périodiquement, le même parfum. Femme de Rochas pour tante Anna, Fleur de Rocaille de Caron pour ma mère, Mitsouko de Guerlain pour tante Yvonne. Des parfums de parfumeurs. Aujourd’hui encore, ces senteurs qui les définissaient, leur conférant une identité sensorielle, me font immédiatement penser à elles.

Au moment de sortir, après un regard rituel sur le miroir de l’entrée pour ajuster une jupe ou un chapeau, nous nous sommes rendu compte que nous n’étions que deux, ma mère et moi. Nous nous sommes retournées pour l’attendre, comme toutes les autres fois. Pour peu, nous aurions remonté le long couloir pavé de tomettes ocre pour aller vérifier que tante Anna était toujours à s’habiller dans sa chambre, en retard pour la messe. Comme d’habitude. Mais elle nous attendait en silence à l’église Saint Jean, place du Marché. Une bâtisse majestueuse de la taille d’une cathédrale, calée derrière le vieux port d’où, de la mer, on pouvait voir son fronton et ses deux clochers dressés vers le ciel.

Alors, hébétées par la réalité, nous avons enfin réalisé que cette fois-ci, tante Anna ne viendrait pas avec nous. Ces lourdes tentures noires ornant le portail de l’immeuble, cette messe à Saint Jean, c’était pour elle.

*** Sans toi
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Sandra Mézière · il y a
Une écriture d'une précision rare, riche d'émotions, de mélancolie, de nostalgie avec une pointe d'humour désenchanté aussi, qui retranscrit magnifiquement une époque. Et une fin, qui saisit le coeur, bouleversante.
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Camille Marty-Musso · il y a
Combien ce commentaire est valorisant et encourageant. Merci, Sandra.
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Ajalon Gbi · il y a
Camille,
Très beau texte ,très bien écrit ,on ressent encore la souffrance des dizaines d'années après la mort d'Anna...qui était ma tante aussi,mais moins proche,et que j'aimais beaucoup.
Description très réaliste du salon de ma grand- mère ,on s'y croirait encore!

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Camille Marty-Musso · il y a
Merci beaucoup. Ce commentaire si positif m’encourage à poursuivre la route des mots...