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Patrick Ferrer

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FINALISTE
Sélection Jury

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« Saloperie d’atomoteurs ! »

La voix grésillant dans les écouteurs me sortit de l’état de veille. Il me fallait environ deux millisecondes pour être opérationnel. C’est lent, je sais, mais je suis un vieux modèle. Je scannais les environs, mais aucun signal d’alerte ne se déclencha.
— Chris, ça va ? demandai-je dans l’intercomm.
— Non, mec, ça ne va pas. Je pensais à mes gosses.
Quelque chose bougea dans mon champ de vision. Trois heures, deux cent cinquante-trois mètres, indice corporel douze. Rien de sérieux. Je basculai mes systèmes de défense en mode basse énergie.
— Ça ne sert à rien de te torturer, Chris. Ils ont dû trouver refuge quelque part.
— Cinq ans, Charlie. Cinq ans qu’on n'a aucune nouvelle.
— C’est le Blast, Chris. Ça a grillé tous les circuits électroniques. Ils doivent être en train de reconstruire la planète mère, ça ne va pas se faire en un jour.
— Tu parles ! C’est eux qui ont grillé, oui. Et mes mômes avec !
— Faut pas parler comme ça, Chris. Si tu te fais choper…
— J’ai trafiqué la fréquence, Charlie. Peuvent pas nous capter.
— Quand même, tu connais les règlements. Ils ne plaisantent pas avec ce genre de choses.
— Je leur pisse dessus, eux et leurs règlements ! Tu crois qu’ils n’auraient pas pu prévoir le coup, ces enfoirés ! L’Atome, l’Atome, l’énergie des étoiles. Ces tarés nous ont fourgué de l’atome partout, même dans les réfrigérateurs. Tu crois qu’ils ne le savaient pas qu’on risquait la réaction en chaîne ? Les chacals, tout ça pour le fric !
Je ne répondis pas. Il n’y avait rien à dire et je n’étais pas sûr de pouvoir m’exprimer à ce sujet dans la lignée des codes de conduite. Je le comprenais, j’avais les boules aussi. Mais ça servait à quoi de se lamenter ? Qu’est-ce qu’on pouvait y faire maintenant ? Le barrage de rayons gamma empêchait toute visite à la planète mère. On ne saurait pas ce qui s’était vraiment passé avant un millier d’années au moins. Pas de notre vivant en tout cas. Nous avions beau être à moitié machines, nous ne vivrions sûrement pas aussi vieux. Si ces foutus lézards ne nous cueillaient pas avant.
— Économise tes batteries, Chris. La nuit va bientôt tomber.
— Bah ! Ça fait trois mois qu’on n’a pas vu la queue d’un lézard.
— N’empêche, c’est le règl…
Statiques.
— J’ai pas capté.
— Je disais, t’es mon seul pote, Chris. Je ne voudrais pas te perdre.
Un silence.
— Charlie, c’est un nom de gonzesse, non ?
— Pourquoi, t’as besoin d’une vidange ?
— Tu parles ! Non, sérieusement, si j’avais un pote, j’aimerais mieux que ce soit une fille.
— T’as un pote, Chris. Quelle différence ça fait de savoir si je pisse accroupi ou pas ? De toute façon, avec tout notre barda, nous n’allons pas nous rouler des pelles. Il faut trois mois rien que pour s’en déboulonner, ça refroidit.
— Ouais, je sais, mais je trouve ça plus rassurant. Ce serait chouette si t’étais une fille. Et puis, cette façon que tu as de me dire d’économiser mes batteries… ça me rappelle ma vieille.
Je soupirai, ce qui provoqua une alerte dans les systèmes biométriques de mon armucorps. Je pressai mentalement le bouton « Tout va bien » et la machine reprit son ronronnement paisible. C’était du matériel d’occas' mais, sans piston, je pouvais toujours attendre un upgrade. De toute façon, les nouvelles bioarmures étaient réservées aux planètes tempérées, là où vivaient les richards. Pas aux marécages de troisième zone comme cette planète pourrie. Quelque chose bougea à nouveau devant moi. Plus proche que la dernière fois. Ça venait dans ma direction. J’allumai mes phares. Ça ne me servait à rien, j’avais une vision nocturne parfaite, mais c’était généralement suffisant pour éloigner la faune locale. L’objet de masse corporelle douze ne cilla même pas. Une petite tête verte surgit des buissons.
— Howdy, Charlie ?
— Howdy, Kermit. T’es tout seul ?
— Nan, j’ai amené une copine.
Je n’avais pas détecté d’autre masse. De la camelote, ce truc.
— Ouais, je l’ai vue sur mes écrans. Je n’étais pas sûr que c’était amical. Qu’est-ce que vous faites dans le coin à cette heure-ci ? Vous ne devriez pas être couchés ?
— Faut qu’on cause. Tu peux ranger le pétard ?
Même si j’avais voulu tirer sur lui, je n’aurais pas pu. L’armucorps était programmé pour épargner les enfants. C’était stupide, ce gamin-là se muerait bientôt en lézard adulte bouffeur de chair, mais c’était la loi. Nous avions signé les accords intergalactiques, maintenant fallait assumer.
— Je ne vais pas vous tirer dessus.
— Ouais, je sais, mais ma copine, ça lui fait pondre un œuf.
Je repliai mon attirail, le faisant disparaître dans les replis de ma bioarmure. Je pouvais dégainer en moins d’une nanoseconde, mais si ça leur faisait plaisir…
— C’est mieux comme ça ?
— T’es un pote, Charlie. Piggy, tu peux sortir !
Une petite tête, rose celle-là, pointa timidement derrière les fourrés avant de s’avancer prudemment à découvert. Elle marchait avec une grâce féline, ses membres graciles évoquant le lointain souvenir des filles de mon enfance. Elle était vraiment mignonne, avec ses écailles roses et son petit ruban jaune sur la tête. J’avais du mal à imaginer comment cette jeune beauté pourrait un jour… Elle s’arrêta à quelques mètres de moi et fit une courte révérence. Je ne sus trop comment répondre alors je fis un appel de phares et son visage tourna immédiatement au rouge.
— Heu… je ne l’ai pas vexée au moins ? m’enquis-je auprès du jeune lézard.
— Nan, au contraire. Rouge, c’est bien. C’est quand elle tourne violette qu’il faut faire gaffe.
— J’essaierai de m’en souvenir. Tu voulais me parler ?
— Ouais. C’est au sujet de Piggy et moi. On veut se faire la malle.
— Se faire la malle ? Pour aller où ?
— J’en sais trop rien, c’est pour ça que j’ai pensé à toi… On en a trop marre des délires des vieux. Tout ce qui les intéresse, c’est de bouffer de l’humain. Ils veulent mourir pour leur indépendance ou je ne sais trop quoi. Nous, on s’en balance. Tout ce qu’on veut, c’est vivre peinards, faire de la musique, fumer des pétards, ce genre de trucs.
— Vous avez des pétards ?
— Nan, mais on a vu ça à la télé. Ça a l’air cool. Et puis, on a notre groupe de Rock, ‘Kermit et les Muppets’ ça s’appelle. Tu devrais venir nous écouter jouer, un de ces quatre, on se débrouille vraiment pas mal pour des lézards.
— Lézards ? Je ne…
— Ça va, fais pas l’innocent, on sait comment vous nous appelez dès qu’on tourne la crête.
— OK. Je ne peux pas vraiment bouger d’ici, mais, ouais, ça me ferait plaisir d’entendre ce que vous faites.
— C’est le genre Bowie, tu vois, mais avec un zeste de Daft Punk. Ça te plairait.
— J’en suis sûr, Kermit.
Kermit, ce n’était pas son vrai nom, mais je n’aurais jamais été capable de prononcer l’autre. Et puis, ça lui faisait plaisir, les Muppets étaient les idoles de leur génération. À cause de la télé. C’était grâce à elle que nous avions pu établir notre premier contact positif avec les autochtones. Nous ne nous en étions pas aperçus tout de suite mais un jour, lors d’une escarmouche, nous avions dézingué tout un tas de lézards qui s’étaient installés devant un poste télé en dégustant les occupants de la ferme qu’ils venaient d’attaquer comme si c’était du pop corn. Ils n’avaient même pas essayé de se défendre. C’est plus tard que nous avons compris qu’ils étaient particulièrement sensibles aux images télévisées, ça les mettait dans une sorte de transe. Alors nous avons essayé de les apprivoiser en leur offrant des postes récepteurs, nous avons même créé une chaîne spécialement pour eux. L’Arche avait tout un tas d’enregistrements d’émissions télé remontant aux années mil neuf cent soixante. Histoire de préserver notre héritage. Les lézards étaient particulièrement friands du Muppets Show et des comédies musicales, mais pour une raison inconnue, les dessins animés les mettaient en rage. Une histoire de dimension, paraît-il, leurs yeux n’étaient pas adaptés à cela. Accessoirement, c’est ainsi que les jeunes avaient appris notre langue, même si leur vocabulaire laissait un peu à désirer. C’était mieux que les beuglements des adultes en tout cas.
— Enfin, tout ça pour dire qu’on n’en peut plus, reprit mon jeune ami. Faut qu’on se casse.
— Je comprends tout à fait, Kermit. C’est de votre âge. Nous sommes tous passés par là. Mais faut bien réfléchir avant de prendre ce genre de décisions.
— C’est tout réfléchi. Piggy et moi on s’aime et on s’est juré qu’elle ne pondrait jamais d’autres œufs que les miens. C’est sérieux, on n’est plus des mômes. Tu préférerais quoi ? Qu’on vienne te bouffer la tronche au lieu de faire du Rock’n Roll ?
— Non, non, bien sûr. Je trouve ça très bien. Ça me fait vraiment plaisir en fait qu’il y ait au moins deux léz… des vôtres qui ne veuillent pas me bouffer la tronche, comme tu dis.
— Sans vouloir te hérisser l’écaille, on raffole pas trop du goût. On préfère la bière.
— C’est clair. Moi aussi, je préfèrerais être avec une jolie môme comme Piggy à faire des petits et fum… boire de la bière.
La crête de mon jeune ami se dressa instantanément sur sa tête oblongue.
— Qu’est-ce que tu dis, tu veux me défier pour Piggy ?
— Non, non, calme-toi Kermit. Elle n’est pas du tout mon genre. C’est juste une façon de parler. On est potes, non ?
Le jeune lézard replia lentement ses écailles. Pendant un instant il m’avait semblé que son visage avait viré au gris, mais c’était peut-être le reflet des phares. J’avais des canettes de Coca dans mon barda, j’en sortis deux, en gage d’amitié. La jeune lézarde vira au rouge, c’était bon signe.
— T’es un mec cool, tu sais, Charlie, me remercia-t-il en tendant sa part à sa jeune moitié. Il attendit qu’elle ait mangé la sienne avant de faire de même. Je lui avais expliqué que ces trucs-là s’ouvraient, mais ça n’avait pas l’air de le déranger d’avaler la canette entière.
— Ouais, ça ne vaut pas la bière, mais ça pète bien dans l’estomac, dit-il avec un rot de plaisir.
Une voix familière résonna dans l’habitacle.
— Tu parles à qui ?
— Ah ! Salut Chris. Rien, des mômes passés dire bonjour.
— Des mômes ? Aussi loin de la base ?
— Des petits gars du coin. Je les connais, t’inquiète pas.
— Tu veux que je mette mes traceurs sur ta zone, au cas où t’aurais besoin de support ?
— Non, ça ira, je t’assure, rien que des mioches. Inoffensifs.
— Ouais, méfie-toi quand même. Paraît qu’au Secteur Quatre, un des nôtres s’est fait désosser par des lézardons kamikazes. On ne peut pas les flinguer, alors ils leur attachent des charges explosives… Ils n’en ont pas parlé aux actus, mais j’ai mes sources.
— Un instant, Chris. Heu, Kermit ?
— Ouais.
— T’as une charge explosive sur toi ou un truc comme ça ?
— Où veux-tu que je la cache, sous ma queue ? Tu vois bien que je suis à poil.
— C’est bon, Chris. Ces deux-là sont réglo.
— OK, mais fais quand même gaffe, consort, ça me ferait mal au bide de n’avoir personne à qui causer.
J’éteignis l’intercomm. Mon ami Kermit s’était figé. On aurait dit qu’il était fait de pierre, seule sa crête était agitée de légers frissons. Le connaissant, ça voulait dire qu’il cogitait.
— Et vous comptez aller où, si vous quittez le nid ? demandai-je, histoire de détendre l’atmosphère.
Il réagit aussitôt. Il pouvait passer de l’immobilité la plus totale à une attitude nonchalante et souple à une vitesse déconcertante.
— Nous ce qu’on aimerait, c’est une petite ferme dans les collines. Les marais, c’est pratique pour la bouffe, mais ça ne vaut pas un croc pour ce qui est de la vue.
— Je ne savais pas qu’il y avait des fermiers parmi vous.
— Y’en a pas, justement. Ce serait un truc nouveau, tu vois. On ne va pas se battre pour défendre un coin de marécage puant alors qu’on pourrait se la couler douce au milieu des champs de Marie Jeanne.
— Heu… ça ne se mange pas, tu sais. Faudrait assurer votre survie.
— J’y ai pensé justement. On va faire des albums de Rock et élever des moutons à crête pour arrondir les fins de mois. Jouer de la gratte le soir au coin du feu. La belle vie, quoi !
— Vous avez des fins de mois, vous aussi ? Je pensais…
— Façon de parler. On en a marre de vivre au jour le jour. Avoir des mois, comme vous, ce serait classe.
— Ouais, c’est cool au début. C’est à la fin que ça devient duraille. Il y a quand même un petit problème avec ton plan.
— Ouais, je sais. C’est vous, les sans-écailles, je veux dire les humains, qu’avez piqué les terres fertiles. On n’est pas supposé sortir du marais. C’est quand même notre planète, non ? Ce n’est pas parce qu’on n’bouffe pas de plantes qu’il faut croire qu’on n’aime pas le terreau, nous aussi. On peut s’adapter. Vous pourriez nous apprendre.
— Faudrait d’abord arrêter de bouffer nos gosses.
— J’t’ai déjà dit qu’on n’aime pas le goût. C’est juste un truc d’humeur, quoi. T’aurais pas les crocs, toi, à vivre vingt-neuf heures sur vingt-neuf dans un marécage pourri ? De jamais voir les oiseaux, juste des foutus moustiques ?
— Je vis dans ce marécage, Kermit. Trois révolutions que je n’en ai pas bougé. Je ne me souviens même plus à quoi ressemble la Base. Tout ce que je vois, ce sont les navettes de ravitaillement et y a pas un humain dedans.
— Tu vois ? Tu pourrais venir avec nous, si tu veux. Tu joues d’un instrument ?
— L’harmonica. Mais il y a bien longtemps…
— Super, on pourrait se faire un truc à la Dylan, ‘Knocking on Heaven’s Door’ par exemple, avec un peu de Sex Pistols, je vois déjà le truc.
Mon jeune ami se mit à gratter une guitare imaginaire tout en fredonnant l’ancienne mélodie et sa compagne se mit à battre des mains en cadence. Puis elle se mit à danser sur cet air invisible, elle était étonnamment gracile, ses pattes arrière touchant à peine le sol boueux. Un spectacle magique alors que se levait à l’horizon la première des deux lunes. Une étrange émotion m’envahit, me forçant à désengager le système biométrique. L’armucorps n’aurait pas su interpréter.
Peut-être avait-il raison, après tout. Qu’est-ce que je foutais ici, à garder un poste frontière dont personne ne se souciait ? Était-ce la vie que j’avais envisagée quand j’avais son âge ? Je passai en revue mes ordres de mission. Protéger ou périr. Je protégeais qui, au fait ? Les mêmes gars qu’avaient fichu en l’air ma planète et tous ses habitants ? Dans quel but ? Foutre en l’air celle-ci ? Une série de diodes rouges s’alluma dans le réceptacle, je pensais pourtant avoir désactivé les biométriques.
— Sentinelle quatre mille cinq cent vingt-neuf, retentit une voix à l’intérieur de ma tête. Nous détectons une anomalie dans vos scans. Votre rapport, s’il vous plaît.
Les loupiotes me faisaient mal aux yeux. J’essayai de les court-circuiter, mais mon armucorps ne répondait plus.
— Sentinelle, inutile d’essayer de désactiver le signal, nous vous avons passé en mode overdrive. Répondez s’il vous plait.
— Rien. Tout va bien. Qui êtes-vous ?
— Sécurité des frontières. Vous avez désengagé par deux fois le système biométrique de votre armucorps et vos scans cérébraux indiquent des anomalies. Vous êtes malade ?
— Non, non, tout va bien. J’ai peut-être un peu rêvassé. L’armucorps, pas pour dire, c’est du super matos, mais il ne comprend pas certains trucs.
— Rêvasser ne fait pas partie des fonctions pour lesquelles vous avez été engagé, sentinelle. Surtout pas ce soir. À qui parliez-vous ? Êtes-vous en contact avec un élément ennemi ?
— Ennemi ? Non, pas du tout. Je… je parlais à voix haute, c’est tout. Vous comprenez, l’isolement…
— Parler à voix haute ne fait pas non plus partie de vos fonctions, sentinelle. C’est comme ça que vous vous faites repérer.
Comme si les trois tonnes et demi d’équipement que je portais ne faisaient pas de moi une cible facile.
— Oui, bien sûr, je comprends. Je vais faire attention. Je peux reprendre le contrôle ? Il me semble voir quelque chose approcher.
— Un instant…
— Pourriez-vous au moins éteindre les diodes ? Ça bousille ma vision nocturne.
Pas de réponse, juste un léger statique.
— Sentinelle quatre mille cinq cent vingt-neuf, reprit la voix après un long moment, il semblerait qu’il y ait un dysfonctionnement au niveau de vos éléments biologiques. Nous allons devoir vous ramener pour révision.
— Vous êtes sûr ? Tout semble fonctionner parfaitement ici.
— Nous sommes sûrs. De quand date votre dernière révision ?
— Heu… trois ans, quelque chose comme ça. Normalement, c’est tous les dix ans. Je vous assure que tout…
— Nous avons pris en compte vos données, sentinelle. Inutile de vous répéter.
— Moi, ce que j’en disais, c’est pour vous éviter du travail inutile. Je me sens d’attaque, pas de problème.
Un long silence. Les loupiotes s’affolèrent un moment puis reprirent leur clignotement régulier. Un craquement dans ma tête.
— Sentinelle quatre mille cinq cent vingt-neuf, éprouvez-vous un sentiment de répugnance à l’idée de rejoindre la base ?
— Qui, moi ? Pas du tout. Le boulot avant tout, c’est ma devise. Je pense simplement que je vous serai plus utile ici, à dégommer du lézard. Les vacances, ce n’est pas trop mon truc.
— C’est tout à votre honneur, sentinelle. Mais dans votre état, il vaut mieux rentrer. Ce genre de… choses, ça peut s’infecter. Faut agir vite. Nous avons de toute façon prévu un repli des forces dans les semaines qui viennent. Votre tour viendra juste un peu plus tôt que prévu.
— Un repli. Vous voulez dire que nous allons abandonner le terrain ?
— Secret défense.
— Ouais, désolé. Je suppose que vous savez ce que vous faites au QG.
— Vous avez de la famille ici, sentinelle ? Quelqu’un à prévenir de votre rapatriement ? Vous aimeriez peut-être qu’ils passent vous voir à l’usine médicale.
— Non, pas vraiment, Sécurité. Ma famille était… est restée sur la planète mère.
— Je vois. Vous pourrez leur envoyer un message alors. Ils ne peuvent pas répondre pour l’instant, mais ça leur fera sûrement plaisir. Bon, je vais réengager vos systèmes. Faites attention quand même à la surcharge affective. J’ai augmenté le débit du flux d’antidépresseurs dans votre système biologique, vous devriez sentir une amélioration d’ici quelques minutes.
— C’est sympa, merci.
— Pas de quoi. Nous sommes là pour servir.
— Ouais, moi aussi, enfin je veux dire ‘Protéger ou périr’.
— Protéger ou périr, sentinelle. Bonne continuation et à très bientôt.
Les loupiotes s’éteignirent. J’avais des points rouges qui dansaient dans mes yeux.
— Hé ! Qu’est-ce qui t’arrive, Charlie ? Ça fait dix minutes que je te cause et tu n’réponds même pas.
— Kermit ? Désolé, je faisais une mise à jour.
— Alors, t’as réfléchi à ma proposition ? On pourrait faire une équipe sensass tous les deux. Et on serait le premier groupe de Rock intergalactique. On ferait un tabac.
— Je vais y réfléchir, Kermit. J’avoue que je suis tenté. Je te donne ma réponse demain, OK ?
— Ça roule. Bon, ce n’est pas que je m’ennuie, mais Piggy, elle est un peu possessive, tu comprends. Va falloir que je m’occupe d’elle avant qu’elle me fasse la tronche violette.
— C’est cool, Kermit.
— Tu peux éteindre les phares, Charlie ? Ça fera plus romantique. Tudieu, ‘Kermit et le Sans-Écailles’. Ça va déchirer.
Sous la lueur bleutée des doubles lunes, les deux lézardons, ayant entrelacé leurs queues graciles, échangeaient de doux sifflements. C’était touchant de les voir ainsi. Deux mômes. Ils n’étaient pas bien différents des nôtres. Pas du tout, en fait, à part les écailles. Peut-être qu’avec un peu d’effort de chaque côté, on pourrait arrêter de se bouffer la tronche, comme disait mon ami Kermit. On pouvait sûrement apprendre à vivre ensemble. Un drone passa silencieusement au-dessus de nos têtes. Les mômes ne bronchèrent pas. Ils ne pouvaient pas l’entendre, mais je le pouvais.
— Chris ! J’ai un drone en vue. Qu’est-ce qui se passe ?
— Charlie ? T’étais pas au courant ? Ils ont diffusé ça il y a deux minutes. Paraît qu’ils avaient mis des traceurs dans toutes les télés filées aux lézards. Les négociations ont échoué alors ils ont décidé de nettoyer. Ils passent un Spécial Muppets en ce moment, ils doivent tous être collés à leur poste. Ça va sentir le lézard grillé pendant des mois. Au moins, nous allons pouvoir rentrer à la base et peut-être même faire connaissance, finalement.
Une boule de feu orangée éclaira la nuit à moins d’un kilomètre de là. D’autres lui firent écho, au loin, transformant le ciel en un énorme nuage embrasé. Les deux jeunes lézards sursautèrent, surpris, avant de se retourner vers moi les yeux plissés, leur langue fouettant l’air sauvagement.
— Qu’est-ce que t’as fait, Charlie ? C’était notre nid ! Nos parents ! Notre foutu groupe de Rock ! Nos instruments !
— Non, attend, je… ce n’est pas moi…
— T’es qu’un pourri d’humain, c’est tout, siffla-t-il, crête dressée.
Ses écailles avaient perdu leur lustre et étaient maintenant entièrement grises. Avant que j’aie pu faire un geste, il s’était élancé à l’assaut de ma bioarmure, ses griffes acérées déchiquetant l’acier comme si c’était du papier. Ils m’avaient vraiment filé du matos au rabais. Une douleur vive me traversa le bas des reins. Sa compagne m’avait attaqué par-derrière et les moniteurs montraient une gueule violacée qui ne ressemblait en rien à la gracile jeune lézarde d’un instant plus tôt. Ma peau, rendue fragile par un trop long enfermement, ne tarda pas à céder et je les sentais déjà en train d’attaquer mes parties vitales. Saloperie de camelote d’occase. Un déclic dans les écouteurs.
— Charlie, tu sais, t’es peut-être pas une fille, mais je t’aime bien quand même. Au fait, je voulais te demander, c’est un truc qui me turlupine. Le Blast, tout ça, tu crois que c’était de notre faute ? Tu crois qu’on aurait pu faire quelque chose pour empêcher ça, mais qu’on est juste trop cons ? Charlie, tu m’entends ?



PRIX

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25

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Lain · il y a
2 ans plus tard. Super sf. J'adore les armures contrôlées j adore le peuple lézard. Et l'histoire pas hyper originale mais plaisante
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Patrick Ferrer · il y a
Il n'est jamais trop tard. Merci Lain.
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Philshycat · il y a
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Yves Brard · il y a
De l'humour dans cette nouvelle de SF qui me rappelle mes lectures de jeunesse, j'ai trouvé cette lecture agréable avec quelques jolies trouvailles, bonne chance
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Patrick Ferrer · il y a
Merci à tous et toutes pour votre soutien. maintenant, on croise les doigts ;)
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Pascale Mahieu · il y a
j'ai adoré "près du lac de Vermaudit", mais celle-ci est aussi formidable, dans un autre genre que j'affectionne également; merci Patrick pour ces moments de lecture, et ces images, et ces climats ! Pascale
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Isabelle · il y a
Beau délire ! beaucoup aimé, beaucoup souri, un peu ri même... Belle inspiration et rythme scandé qui entraîne le lecteur. Pour son plus grand plaisir. En tout cas, le mien ! IsabelleMBS
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ElisabethmBS · il y a
Voilà une nouvelle bien différente de la première qui a été primé, le spectre de vos univers est large, votre inventivité féconde, et à chaque fois une écriture qui s'accorde à l'histoire. Bravo Patrick, j'ai beaucoup aimé vos deux nouvelles.
·

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