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Sensibilité féminine

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Catherine David

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Il y a deux ans, j’ai failli être recrutée chez Super. Il y a eu ce rendez-vous secret avec Helmut. On s’est assis en terrasse, on a commandé des Perrier rondelle. Et on a parlé. Paris était une autre ville en ce temps-là, il n’y avait pas encore les nouveaux couloirs d’autobus sur le boulevard Montparnasse. Helmut était dynamique et convaincant dans son nouveau rôle de chef de projet.
« Tu verras, je n’aurai fait que te précéder chez Super, de même que j’y suis entré sur les traces de Fabrice. »
Fabrice était l’une des vedettes historiques de chez Pomme et son transfert chez Super avait été annoncé dans les journaux. Vexés par cette désertion spectaculaire, les dirigeants de chez Pomme faisaient profil bas tout en cherchant la parade.
« Avec toi, cela fera trois transfuges de chez Pomme, me dit Helmut. Dont une sensibilité féminine.
—Dont une femme, tu veux dire.
—Oui, c’est ça. »
On est restés cois une minute environ, le temps pour une Chrysler bleue de presque écraser une vieille dame qui traversait dans les clous. Helmut a encore évoqué l’excellent boulot qu’on allait faire ensemble.
« L’industrie de la com est en pleine mutation, à nous de prendre le pouls de notre époque. Fabrice nous demande de créer un nouveau secteur d’activité, où tes compétences réunies aux miennes feront des étincelles. Tu connais Fabrice, un bourreau de travail. Bon, je lui en parle demain et je t’appelle vendredi. »
On s’est serré la pogne avec ce regard entendu de ceux qui s’apprêtent à vivre une aventure ensemble.
Mon destin semblait sur le point de basculer, j’en acceptais l’augure excitant. Pendant ces dix années passées dans les locaux paysagers de l’agence Pomme, j’avais conçu des milliers d’affiches. J’aimais ce métier qui m’obligeait à développer mes facultés créatrices. Mais le moment était venu d’aspirer à de plus hautes responsabilités. La proposition de Helmut tombait à point nommé. Dans notre secteur les offres d’emploi étaient rarissimes, la plupart des embauches se faisaient par cooptation, pour ne pas dire par piston.
A la maison, je me suis fait un chocolat chaud et j’ai appelé Léon, mon ex.
« Helmut me propose un poste chez Super, tu crois que je devrais accepter ? »
Il m’a doctement répondu.
« Il ne faut pas hésiter, c’est une excellente chose, ta carrière est toute tracée. Chez Super, tu verras, il n’y a que des demi-pointures, tu pourras briller facilement.
— Merci pour le compliment.
— Il n’y a vraiment pas de quoi. »
Comment ? Pourquoi je l’ai appelé ? Non, je ne sais plus. C’était une sorte de réflexe, il me semblait que nous étions encore proches l’un de l’autre, Léon et moi, malgré les affres de la séparation. Et puis, c’était l’un des meilleurs clients de l’agence Pomme. Comme il sortait beaucoup, cocktails, vernissages, premières, il était au courant de tous les potins du milieu, et du coup il me paraissait naturel de le mettre au courant, puisque de toute façon il le serait, mais finalement, c’était une mauvaise idée.
D’ailleurs la conversation a tourné court, Léon a raccroché assez vite, il était pressé a-t-il dit, et j’ai fini de siroter mon chocolat en rêvassant à mon avenir chez Super.
Le lendemain, comme mon chef de service me l’avait demandé depuis longtemps, j’ai pris l’express Paris-Lille à 6 heures 35 et passé la journée à visiter des clients lillois.
Je ne suis retournée chez Pomme que le vendredi.
En poussant la porte vitrée je me suis retrouvée nez à nez avec l’informaticien du troisième, celui qui organise les voyages du CE. Il m’a regardée d’un drôle d’air sagace.
« Alors il paraît que tu nous quittes ? On émarge à la maison d’en face ? »
J’ai balbutié que je ne savais pas de quoi il parlait.
« Comment, tu ne vas pas chez Super ? »
Dans l’entrée, toutes les conversations s’étaient arrêtées.
« Mais non, enfin, qui t’a parlé de ça ?
— Mais ton ex, bien sûr, qui d’autre ? Il avait l’air en forme, le Léon, ça m’a fait plaisir, il y avait un bout de temps. Alors il paraît que tu vois Helmut, en dehors ? Il va bien, ce vieux salaud ? »
J’ai balbutié encore quelque chose puis je me suis dirigée vers l’ascenseur, en priant pour qu’il soit vide, mais quand la porte s’est ouverte, mon chef de service en est sorti. En me voyant, son visage s’est assombri.
« Alors, il paraît que vous nous quittez ? Super n’est pas un mauvais choix. Nous avons tous besoin d’évoluer. Mais enfin, vous auriez pu m’en parler.
— Mais non, pas du tout, c’est une erreur.
— Vous en êtes sûre ? Pourtant, votre ex, que j’ai croisé hier, semblait bien informé de vos projets.
— Léon se mêle de ce qui ne le regarde pas.
— Mais vous devez savoir qu’il dispose d’une certaine influence dans cette maison. Nous allons tous vous regretter, vous le savez ma petite Pauline. Bien sûr, je comprends que Fabrice ait demandé à Helmut d’étoffer son équipe.
—Vous avez une fausse information. Je ne suis pas engagée chez Super.»
J'avais l'impression d'être une roue de vélo qui tournait dans le vide, sans toucher terre, il ne se passait rien quand je parlais, personne ne m'écoutait, ce que je disais ou rien, c'était du pareil au même
Je ne mens pas si je dis que tous les trois mètres, dans les couloirs conduisant à mon petit bureau, quelqu’un a passé la tête pour me féliciter de ma nomination chez Super. A la fin de la journée, j’avais dû démentir l’information une cinquantaine de fois. Je m'étonnais de découvrir que tant de gens s'intéressaient à mon sort. Le lendemain matin il y avait un entrefilet dans le journal syndical.
Bien entendu, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Helmut, ni de Fabrice. Tout ce bazar a dû leur revenir aux oreilles. Ils ont dû se demander pourquoi la terre entière était au courant d’un truc ultra-confidentiel. Ils ont dû attribuer ces rumeurs à mon bavardage impénitent. Apparemment, j’avais fait le tour des bureaux pour annoncer la nouvelle, sinon comment tout Paris serait-il au courant ? J’étais bien une « sensibilité féminine », incapable de tenir ma langue. Puis les hauts dirigeants de chez Super ont dû être surpris d’apprendre la nouvelle de ma nomination chez eux dans les dîners mondains. Peut-être Fabrice a-t-il même subi une remontrance à mon sujet. Une personne aussi indiscrète, comment lui confier le moindre dossier ? Exeunt mes projets chez Super.
La vie de bureau, chez Pomme, est devenue un enfer. Les employés me regardaient d’un air goguenard et chuchotaient derrière mon dos. Mon cas était commenté de manière allusive pendant les réunions. Mes responsabilités se sont amenuisées. De même que personne ne croyait à mes démentis, personne ne se souciait de ma déprime. De temps en temps, Léon venait faire sa tournée. Il passait devant mon bureau en souriant de sa bonne blague, mais se gardait bien d’entrer. Partout ailleurs, on lui faisait fête. Chez Pomme, le client a toujours raison.
D’après Léon, qui continuait à répandre ses rumeurs, les gens de chez Super avaient des raisons de se méfier de moi. Non, il ne pouvait pas en dire plus. Mais c’est bien clair, je n’avais plus la cote, ni chez Super, ni ailleurs. J’avais eu mes quarante ans, et cela se voyait. Mon heure était passée, j’étais grillée sur le marché.
Je connais bien mon Léon, et je peux vous dire qu’à ce stade, émerveillé par la réussite de son stratagème, il ne cherchait plus tellement à me nuire, ce qui était son but initial, et largement atteint, qu’à savourer toujours plus son triomphe, et surtout à raffiner son scénario. C’était plus fort que lui, il ne pouvait pas s’empêcher d’en rajouter. Le mensonge appelle le mensonge, la calomnie engendre la calomnie.
Léon regardait fleurir les rumeurs qu’il avait lancées avec une émotion parentale, un atttendrissement de jardinier pour ses petites salades, la fierté du marionnettiste qui voit ses personnages circuler entre un restaurant à la mode et une salle de rédaction, sans jamais les lâcher tout à fait, et selon une trajectoire qu’il se flatte d’avoir su anticiper. Bravo l'artiste.

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