Sens unique

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Tout est dans le titre ? Quelle erreur ce serait de résumer cette romance à son titre ! Sens unique s'applique à garder le ton juste, sincère, à

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Être ce que tu es, n'est pas suffisant. Il faut le deveni  [+]

Image de Automne 19

Vivre dans une cabine de contrôle d’une grue n’était pas de tout repos. Ma compagne, gibbeuse, se déversait sur la ville électrique. Les complaintes d’esprits bons et droits, comme tous les soirs, me rendaient visite, faisant gémir à la mort la taule de mon étroite demeure. J’en avais l’habitude. Ils soufflaient l’interdiction de passer la nuit ici. En effet, je n’avais pas le droit… Au diable les esprits, l’hiver prenait fin et leur chant imperceptiblement perdait en intensité comme le froid colérique qui régnait à une telle hauteur. J’avais dans un sac plastique une boite de thon à la catalane, une demi-baguette et deux Heineken, de quoi me faire un repas frugal.

Souvent là-haut, je repensais au test de ma petite amie. Ce qui lui permettait de juger d’un homme et de coucher avec : accepter de gouter la pulpe de son index après qu’elle eût allègrement trempé dans sa narine droite. La droite uniquement. Une habitude qu’elle avait prise dès la maternelle. Faire gouter. Il m’arrivait d’éclater de rire en me remémorant notre premier rendez-vous. Ça me réchauffait le cœur même. Voir une femme dans la fleur de l’âge, le regard débordant, vous demander d’exécuter un tel acte, en plein diner, voilà qui vous fait rompre vos vœux de sobriété. J’en avais eu pour mon argent comme on dit.

« Si un homme n’est pas capable de faire ça, c’est qu’il ne m’aime pas assez pour que je me donne à lui. »

C’était son argument.

J’avais tout perdu pour elle. Pour être avec elle. J’avais déménagé, quitté mon job, quitté ma ville, mes amis, ma famille... tout. Aujourd’hui encore je ne saurais dire pourquoi. Surement l’ennui. Encore que je ne savais pas que je m’ennuyais dans ma vie. Je pensais être bien lancé, être dans le coup. Des sorties, des aventures, un métier intéressant. J’étais professeur de judo. À cette époque j’étais en forme, un vrai paquet de muscles sur pattes. J’étais tombé amoureux de ce sport, grâce à mon père qui m’avait forcé à le pratiquer dès que je fus capable de me tenir sur mes jambes. Apprendre à chuter. Des années à apprendre. Des années à apprendre aux autres. Je ne sais toujours pas comment chuter à l’heure d’aujourd’hui. Mais j’ai beaucoup réfléchi là-haut. J’ai du temps pour. Et je pense que l’erreur fatale, c’est de s’attendre à chuter… comme s’il y avait un vice de fabrication logé tout au fond de chacun, un être de peur idiot, inconscient, capable de la plus grande destruction, sans plaisir ni raison, je n’irai pas jusqu’à dire, un ennemi intérieur, qu’on laisserait délibérément faire, dont on serait captif volontaire en somme, bien que je serre les dents face à cette hypothèse tant elle me paraît plausible, logique, même s’il faut être masochiste accompli pour accepter une telle idée, et vivre avec.

J’avais l’impression, parfois, que c’était le cas de ma girl-friend. Elle dansait le théâtre de la vie, les mains de la mort sur ses hanches. Une résignation se dégageait d’elle, comme un parfum. Tout son être en était imprégné, si bien que cela donnait à chacun de ses mouvements, gestes, regards, silences, une saveur, une importance qui transformait une seconde en fin des temps. Bien sûr que le sexe était bon, sinon je ne serais pas resté. Je suis un homme, pas un poète. Mais après l’amour, il y avait du temps. Elle m’avait rendu contemplatif. C’est ça, le temps que l’envie revienne, je la regardais. Non pas que je la regardais uniquement dans ces moments-là, je le faisais différemment, sans les lunettes déformantes du désir, si je puis le dire ainsi.
Étrange animal, fumant une clope, nue, accoudée au balcon, la lune au-dessus du chignon. À quoi pensait-elle le nez dans la nuit comme ça ?

Une ville pour une autre, un espoir pour un autre. Seuls les noms changent, les contours varient mais le fond reste le même. J’avais très vite cessé de croire que les choses seraient meilleures ailleurs, les fraicheurs du changement ne durent jamais bien longtemps. Cette leçon est offerte à tous ici-bas, mais tous lui tournent dos. Les morts trop absents, avides, veulent s’exalter, piochant au pif dans des futurs qui leur sont étrangers, des drames dont ils se drapent comme des vers sur les carcasses de cadavres anonymes, entassés devant les portes d’un cinéma à l’heure d’ouverture.

Elle s’était habituée à moi. Moi-même, je ne m’étais pas habitué à moi. Comment avait-elle fait ? C’était comme une fine et subtile combinaison qu’elle portait, et qui prenait du relief, des nuances, de la couleur. Et chaque fois que je voyais cela, ce voile insidieux, s’enrouler autour de ma belle, je devais redoubler d’efforts pour la faire reculer, la faire se rétracter.

J’avais écumé les bars et les annonces d’emplois. J’avais sauté par-dessus le bureau de mon conseiller pôle-emploi et l’avais tabassé avant que la sécurité ne me tabasse à son tour. Les banques m’avaient toutes refusé un prêt. Je voulais ouvrir un dojo. L’idée ne leur semblait pas bonne. Pourtant j’étais certain que ça marcherait. Même si je ne pratiquais plus et avais pris un peu de poids. Les bagarres au sortir de beuveries me maintenaient au niveau. Je ne me rappelais plus trop les noms des attaques, des techniques, la respiration… je rentrais dans le tas. Point barre. Je devais faire quelque chose. Je sentais qu’elle s’éloignait de moi. Le sang sur mes poings la faisait rester, l’excitait peut-être… Mais j’avais vu sa valise à moitié pleine sous le lit. Je ne voulais pas en parler, j’avais fait comme si de rien n’était. Je craignais le jour où elle ne répondrait plus au parlophone, où elle serait partie. Je devais faire quelque chose pour briser le cercle. Peut-être simplement lui parler. Pour dire quoi ? Je n’en avais aucune idée. Pour la bonne raison que je ne savais pas ce qui se passait dans son crâne.

Le fait était que je vivais chez elle, et que je n’avais pas un sous. Je n’avais ni envie de travailler ni envie que la situation change. Errer du soir au matin, boire, faire l’amour, chaque jour, inlassablement.
Un jour alors qu’elle était absente, j’avais fouillé son appartement de fond en comble. À la recherche de quelque chose, sans savoir vraiment quoi. Des albums photo de famille, des lettres d’anciens amoureux, des analyses sanguines… Je m’étais réjoui en tombant sur un vieux catalogue de chez Aubert. Racorni, jauni, datant d’au moins dix ans. À chaque page, les jolis bébés étaient tous raturés au stylo noir, au point d’en avoir déchiré la page. Qu’est-ce que ça voulait dire ? La simplicité de mon esprit me fit comprendre qu’elle voulait avoir un enfant ? Qu’elle avait perdu un enfant ? Qu’elle n’aimait pas les enfants ? Elle avait trente et un ans – ne les faisait pas du tout. Était-elle tombée enceinte très jeune ? Une fausse couche ? Tout était possible.

Le plus important n’était pas de connaitre la vérité, mais d’en détenir ne serait-ce qu’un tout petit fragment.

J’avais un peu d’argent que j’avais pris dans les poches d’un soulard après une bagarre. Un peu moins de soixante euros. Je m’étais rendu au carrefour pour acheter de quoi préparer un bon repas. Et du bon vin. Côtelette d’agneau et sa sauce salsa. J’avais appris cette recette pour une autre femme, et tout ce qui me restait de cette autre époque, c’étaient des morceaux de viande et de la tomate assaisonnée. Pour le vin, j’avais appris à bien choisir, bien que ça relevait du pur hasard finalement. Le rouge ce n’est pas évident, il y a autant de mauvais vins que de mauvais écrivains entassés dans les rayons, le blanc un peu moins, quoique ça ne manquait pas de tocards aussi. Quant au rosé il fallait être débile pour se tromper. Le bon champagne coutait trop cher. Le mauvais pouvait transformer une femme en monstre. Le bon champagne c’était une nuit à planer au cœur d’une bulle dorée.

J’avais fait du ménage. Préparé la sauce salsa. La viande serait cuite à la minute. Le vin sur le balcon. Je savais ce que j’avais à faire. Il me restait du temps. J’allai faire un tour, pour me calmer les nerfs. La ville de Nice coiffée d’un ciel rosé se donnait aux badauds tranquilles. J’avais envie de rejoindre ce tableau et plus je m’en approchais plus il s’estompait. Attraper des papillons à la main, l’amour dans une tasse de café. Enfance éternelle. J’étais si loin de chez moi. Mon kimono me manquait. La sensation du tatami sous mes pieds. La cohésion du groupe, petits et grands, formant un seul corps, répétant, inlassablement, le même mouvement afin qu’il soit parfait. La tête vide, les poumons pleins, empestant la sueur. Je pourrais proposer mes services dans un dojo de la ville. Je savais que les maitres dans les salles de sports, les professeurs, n’aimaient pas les challengeurs, tout comme moi d’ailleurs. Mais je devais tenter ma chance. C’est tout ce que je savais faire. Chuter.

Elle ouvrit la porte. La table était dressée. Les verres pleins. La poêle brulante, imbibée d’huile d’olive. J’y jetai les côtelettes salées et poivrées. Une volute de fumée épaisse me remonta au nez avant de se perdre dans la hotte. Une odeur appétissante s’empara de la cuisine. Je faisais danser la viande. Concentré. Elle se présenta dans l’encadré de porte. Au-dessus de sa tête un bouquet de romarin était punaisé au carrelage. Elle tenait son verre de vin.

— En quel honneur ?

Je ne répondis rien, laissai tomber la viande, m’approchai d’elle.

— Tu me fais peur…

Je l’attrapai pas les hanches et l’embrassai. Sur sa langue le vin était bon. C’était drôle, j’avais soudainement l’impression d’avoir tout halluciné. Qu’elle ne voulait en aucun cas me quitter. Et que je ne la dérangeais pas le moins du monde. Je me sentais ridicule.

— Y a pas de raison particulière, dis-je, je voulais te faire plaisir tout simplement.
— C’est pas dans tes habitudes.
— Je sais, et justement je voulais changer un peu tout ça.
— Pourquoi maintenant ? Il y a forcément une raison.
— C’est pas facile à expliquer, dis-je en retournant la viande.
— Ça a l’air bon, fit-elle en tentant de jeter un œil dans la poêle.
— C’est bon ! dis-je. Va te mettre à table, ça va être prêt dans deux minutes.

La nuit tombait par les fenêtres. Les rumeurs de la circulation allaient et venaient. Nos assiettes fumaient. Le vin était délicieux dans nos verres. Elle se régalait dévorant ses côtelettes nappées de sauce salsa à la main. Elle semblait si heureuse.

— J’ai pensé chercher du travail dans les Dojos de la ville, dis-je.
— C’est une bonne idée !
— Tu trouves ?
— C’est un travail comme un autre ! Le plus important c’est de faire ce que tu aimes…
— Mais ça ne rapporte pas beaucoup…
— Tu te dévalorises trop tu sais. Tu as une bonne bouille, tu es musclé, pas bête, tu as tout pour toi.

Elle attaquait sa deuxième côtelette. Je ne devais pas me ramollir. J’avais un plan et je devais m’y tenir.

— J’ai envie d’avoir un enfant avec toi, dis-je.

Elle s’arrêta de déchiqueter la chair au bout de l’os qu’elle tenait, le reposant lentement dans son assiette.

— Tu… tu peux répéter ?
— Je veux être père. Je veux être le père de notre enfant. Je veux m’occuper de toi, de notre famille. Je veux porter sur mes cuisses le fruit nos entrailles. Je veux me noyer en nous.

Elle attrapa sa serviette et s’essuya la bouche avec une extrême lenteur.

— Je suis en retard, fit-elle en quittant la table soudainement.

Je me levai et la rattrapai par le bras avant qu’elle ne quitte l’appartement.

— Du retard pour quoi fis-je ! Encore une sortie ? Encore du pseudo boulot ?
— Du retard, connard ! Du retard ! J’ai du retard !

Elle poussa mon bras et m’ordonna avec furie de sortir de chez elle. Je m’exécutai. Elle ne voulait pas d’enfant. Encore moins avec moi. La date de l’avortement était déjà fixée. Comme la date de notre rupture. Un collègue de beuverie, conducteur de TOmCat sur un chantier qui devait prendre plus de cinq années avant d’être achevé, m’avait donné un peu de boulot, au black. Certains ouvriers dormaient dans les vestiaires par dizaines. Moi j’avais opté pour dormir avec la lune. La bière était fraiche, se mariant à merveille avec le sandwich au thon. Je repensais à tout ça le soir. À elle, au gout de sa morve, à mon enfant avorté. Je remplissais ma tête de tout pour ne pas penser à plus tard.

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Marie Claire Suarez · il y a
J'adore ta manière d'écrire d'explorer la nature humaine. Franchement je pense que tu fais partie des meilleurs auteurs de ce site
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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci Marie,
Ça me touche infiniment,
Figure toi que mon nouveau roman, Jours étranges, vient de paraître et il est disponible à la fnac.

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Marie Claire Suarez · il y a
Félicitations ! A force de talent et de persévérance ! Je te souhaite un beau succès avec ce roman. Je compte moi-même le decouvrir la prochaine fois que j'irai à la fnac de Nice.
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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci Marie. Peut être qu'on se croisera sur place ;)
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Eric diokel Ngom · il y a
J'aime beaucoup apprécié.un texte structuré et original .. un style particulier.. une écriture fluide . Merci de me soutenir avis et voté si sa vous tente https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Mohamed ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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RACHID JALAL · il y a
autoflagellation, frustration c'est les sentiments qui émergent de ce beau texte
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Mohamed Rezkallah · il y a
Un grand merci JALAL
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Eric Lelabousse · il y a
J'ai aimé ce récit et la dernière phrase m'a saisi. Bravo !
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Gina Bernier · il y a
La vie n'est pas un long fleuve tranquille. Sortir de la routine pour faire l'expérience d'une autre vie... mieux? moins bien? répétitive?....en tout cas pas la votre!
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Marie Ferreira · il y a
À couper le souffle ! Tout bonnement Waouh ! Un style qui s'inscrira à coup sur parmis les plus grands, bravo !
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Mohamed Rezkallah · il y a
Bonjour Marie, et Merci pour commencer, c'est trop d'honneur que vous me faite en ce dimanche d'hiver trop tranquille. :)
Aux plaisirs.

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Marie Ferreira · il y a
C'est trop peu de mots pour décrire ce que j'ai pu lire ...
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Ah , un texte d’une violence contenue mais là ...les ressentis sont si bien décrits qu’ils nous sautent au visage ...je découvre ...bravo
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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci Merci :)
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Domi Roca · il y a
Lu d'une traite.
Ayant le vertige j'ai eu la sensation d'être au côté de cet homme ayant pensé, avec angoisse. qu'il allait sauter.
Bonne journée

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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci Domi.

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