Sens dessus dessous

il y a
6 min
29
lectures
1
Image de Été 2018
Sens dessus dessous ! Voilà comment je qualifie mon séjour à Colonia en période de carnaval !

Mais avant de vous faire ce récit, laissez-moi me présenter ! Elève moyen parce que peu motivé, je n’avais pas trouvé ma vocation faute d’enthousiasme, pour tout en particulier pour rien en général. Néanmoins durant le très utile stage en entreprise de fin de collège, j’avais eu la chance de suivre pendant une semaine un compagnon du devoir en menuiserie. Mon désintérêt pour le bois ne l’avait pas empêché de me faire une proposition d’apprentissage. Avec le recul, je crois qu’il avait apprécié le soin, qualité que j’ai reçu de ma mère, avec lequel j’écoutais et j’exécutais les petites tâches qu’il avait daigné me confier. Il avait aussi sans doute pensé que j’étais jeune et que mon cas n’était pas encore désespéré !

C’est donc, à l’occasion d’un chantier dans la ville de Colonia, à trois cents kilomètres de mon plat pays natal, que j’avais vécu cette aventure renversante et révélatrice. Mon chef et moi avions travaillé toute la semaine dans une maison art déco, particularité rarissime de ce côté-ci de la frontière. Nous y avions entièrement restauré le large escalier en colimaçon qui desservait les quatre niveaux de la demeure du petit-fils d’un entrepreneur ayant fait fortune au début du XXème siècle. A l’issue de ce travail acharné et rigoureux que j’avais exécuté méticuleusement mais sans enthousiasme, le client et nous-mêmes étions parfaitement satisfaits du résultat. Le chantier n’était pas terminé, nous devions encore installer le nouveau mobilier, prolongement végétal de cet escalier, dans la pure tradition des fondateurs de l’Art Nouveau. Nous nous enquîmes de l’heure d’ouverture de la maison le lendemain matin afin de poursuivre notre ouvrage. A notre grande surprise, notre commanditaire nous indiqua que le chantier serait fermé jusqu’à 14h le surlendemain pour cause... d’ouverture du carnaval ! Les festivités auraient lieu le lendemain dans un estaminet. Les protestations professionnelles de mon patron n’eurent aucun effet sur la détermination festive de notre client.
— Messieurs, vous n’êtes pas d’ici, je me dois, par conséquent, de vous prévenir : le carnaval de Colonia est une institution dont les rites et traditions se transmettent de génération en génération. Les premières festivités remontent au Moyen Âge. Depuis bientôt deux cents ans, le carnaval existe sous sa forme moderne. Ces cérémonies font parties intégrantes de notre identité et de notre âme. Le carnaval est aussi sa part de contradictions, comme l’est l’humain : par exemple, il précède le carême, et pourtant il est une période d’excès en tous genres. Mais il est aussi un jeu et comme chaque jeu, il est régi par des règles auxquelles je tâcherai de vous initier.
Le lendemain, après quelques réglages mineurs sur la main courante et le premier et dernier café de la journée, notre hôte nous convia à nous déguiser. Pour cela, il nous donna accès à une salle en sous-sol, occupée par des mètres linéaires de portants croulant sous des centaines de déguisements. Je choisis un costume de Oui-Oui : short bleu, pull-over boutonné rouge, foulard jaune à pois rouges et bonnet bleu terminé par un grelot. L’épouse de notre client ajusta mon déguisement et arrangea mes cheveux. Mon chef choisi un pantalon blanc moulant, une chemise immaculée dont il ne boutonna que les trois boutons inférieurs, une veste de costume rose pâle et un chapeau de cow-boy assorti. Une jeune femme l’aida à trouver les accessoires appropriés : bagues, colliers, bracelets et boa. Elle lui posa de longs faux cils et du vernis à ongles.
— Tu es une vraie beauté, plaisantai-je un peu surpris par cette transformation.
Nous étions parfaits de burlesque et de travestissement. Notre hôte et trois de ses amis transformés en prince grenouille, en policier, en zèbre et en légionnaire romain, nous invitèrent à les suivre dans le tramway.

Il était treize heures. Et dans cette rame bondée, se côtoyaient sans heurts et sans agressivité des soldats de la garde napoléonienne et des gladiateurs, des girafes et des lions, des coccinelles et des paons, des minions et des bananes, des vampires et des jeunes filles court vêtues, des grand-mères à sac à main et des bébés à biberons de vodka, des vaches et des bouchers, des joueurs de foot et Mozart.
Je m’étonnai à haute voix que tous les passagers eussent à peu près notre âge. Mon hôte expliqua que le carnaval avait valeur de rite de passage pour chaque génération. Ainsi chaque tranche d’âge avait son moment réservé et ses cérémonies.

Un groupe hétéroclite composé d’un ours, d’un super héros, d’un personnage de jeu vidéo à salopette rouge, d’un pirate et d’un crocodile se mirent à chanter haut et clair :

Nous aimons la vie,
l’amour et avoir envie.
Nous croyons en Dieu à nos côtés
mais sommes toujours assoiffés.
Viva Colonia !

Puis, se tenant par les épaules et sautant, ils se mirent à entonner le chant de l’équipe de football locale. La rame tanguait avec eux, les autres passagers fredonnaient timidement le refrain.

Le temps était gris et pluvieux. Devant l’estaminet se massaient des dizaines de personnes. Leur bonheur d’être à cet endroit, à cet instant, semblait illuminer ce coin de rue anonyme. Nous prîmes place dans la file, rapidement rejoints par d’autres encore. Je sentais leurs corps chauds contre moi. Dans d’autres circonstances, ce contact aurait été intrusif. Mais à cet instant, à cet endroit, il n’avait rien de désagréable.

Au compte-gouttes, le vigile laissait entrer sirènes, pirates et autres créatures aquatiques. Pourtant, personne ne semblait s’impatienter ni s’agacer. Soudain, un Robin des Bois nous héla et nous tendit un carrousel de verres de bière. Nous remerciâmes chaleureusement ce geste généreux. Quatre carrousels furent servis avant que nous soyons autorisés à pénétrer dans l’établissement débarrassé de ses tables et chaises.

Nous nous frayâmes un chemin à la manière des explorateurs dans une jungle, en repoussant toutes sortes d’obstacles : plumes colorées, chapeaux encombrants, nageoires et décolletés opulents. Nous rejoignîmes les amis de notre hôte dans un espace triangulaire délimité par un axe de circulation, une grande fenêtre et un mur. Sur le rebord d’une vitrine, dansaient langoureusement quatre filles. L’une d’elles était une dame de cœur inspirée de l’univers de Lewis Caroll : son opulente poitrine était mise en valeur par un plastron de véritables cartes. Elle portait sur la tête un minuscule haut de forme pailleté de rouge. Son maquillage travaillé, fait d’arabesques et d’as de pique lui donnait un air à la fois sévère et provocateur. Elle réprimandait vertement un marin qui avait osé effleurer, volontairement ou non, ses royales chevilles.

Devant mon regard surpris, je reçus cette explication.
— Les femmes sont reines aujourd’hui. Elles décident de tout. C’est la règle du jeu de ce premier jour ! Si une fille souhaite t’embrasser, tu ne peux pas refuser ! ajouta-t-il dans un grand éclat de rire jovial.

En ce premier jour de carnaval, dans la rue comme dans les bureaux, les femmes coupent les cravates. Ne me demandez pas de vous expliquer la symbolique, elle me parait évidente ! Les policiers ont, ce jour-là, l’autorisation exceptionnelle de laisser leur cravate réglementaire au vestiaire !

Je redoublai d’efforts pour laisser mes bras et mes mains le long du corps, de peur de les voir animés d’une volonté propre. En revanche, regarder était permis : le prince grenouille, le policier et le zèbre contemplaient béats le décolleté vertigineux de la maitresse-femme tout de latex vêtue postée à la gauche de la dame de cœur. Son buste voluptueusement penché en avant, elle se déhanchait lentement, consciente de son pouvoir d’attraction. Le légionnaire, quant à lui, n’avait d’yeux que pour le poitrail glabre d’un gladiateur qui, bien que fermement bâti, n’avait rien de belliqueux. Je préférais la douceur d’une elfe qui me dominait depuis la vitrine. Ses courbes pleines et rondes servies par une robe d’orgenza vaporeux me donnèrent envie d’être son immortel. Elle parlait à l’oreille de son amie-paon tout en lui caressant lascivement les épaules.

Les carrousels de bière se succédaient, mes sens s’émoussaient. Pour payer mon tribut à la communauté, je me frayai un passage jusqu’au bar où je passai ma commande à une barmaid aussi sexy que celle d’un film. A mon retour, je fus anéanti de constater que ma créature magique n’était plus sur son piédestal. Je sentis une main caresser mon dos, passer par-dessus mon épaule et s’emparer du dernier verre plein. La présence de mon elfe, ici-bas, fut comme une réponse à mes offrandes. Je tournai la tête et fus littéralement nez à nez avec elle. Son regard gris clair était à la fois troublé et troublant. Je balbutiai un bonjour. Le carrousel me fut enlevé des mains comme par magie. Elle se retourna et engagea la conversation avec mon chef. Je contemplai son profil délicat frôlant le stetson. Je n’entendais pas ce qu’ils se disaient, la musique couvrait leurs mots. Échappé du courant de la circulation, un marin d’eau douce tangua dangereusement, elle le remit à flot d’un geste doux mais ferme. A la faveur de cette marée humaine, le dos de l’elfe se logea dans le creux de mon épaule. Je ne résistai pas, elle non plus. Elle n’en finissait pas de discuter avec le cow-boy mais son corps ne quittait pas le mien. Je me complaisais dans cet état second entretenu par les carrousels de bière, la musique dont nous chantions à tue-tête les refrains, la chaleur qui régnait dans le bar et cette atmosphère voluptueuse.

Bercé par cette onde sensuelle, je perdis la notion du temps. La dame de cœur, le paon et la maitresse-femme descendirent de leur piédestal et se dirigèrent vers la sortie. L’elfe me prit la main et m’entraîna avec elle. Je n’avais ni l’envie ni la volonté de lutter. Je jetai un coup d’œil rapide à mon chef, qui ne me vit pas. Il embrassait une épaisse perruque blonde, dont les bras musclés lui enlaçaient les épaules.

Au lendemain d’une nuit qui restera pour moi plus qu’un moment inoubliable, un véritable jalon dans ma vie, je rejoignis, vers 14h du matin (sic), le chantier. Je fus frappé par la beauté des volutes végétales et des entrelacs délicats des ferronneries de la portes d’entrée. Je fus émerveillé aux larmes par l’esthétisme et la cohérence de ce décor moderne et pourtant vieux de près de cent ans. J’entrevis, pour la première fois, la force symbolique des courbes inspirées plus ou moins fidèlement des plantes, galbes qui expriment l'élan vital, la croissance et l'épanouissement. J’avais, enfin, entendu l’appel du bois, matière noble. Dès lors, j’étudiais la plante afin de comprendre un système constructif, directement applicable à l'architecture et aux objets. Je m’étais plongé avec ravissement dans l’étude des essences et de leurs particularités mécaniques ainsi que des techniques et outils de coupes. Et le beau était arrivé à moi !
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Kiki
Kiki · il y a
comme quoi tout peu basculer.... et une belle expérience qui peut tout changer. Bravo pour votre joli texte.
Je vous invite à l'occasion à aller lire et soutenir mon poème en finale sur les cuves de Sassenage. Merci d'avance