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Self Obscur 3000

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Alex Des

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« Ne t’en fais pas, je ne serai jamais vraiment loin de toi... Je serai l’ombre de ton ombre.
-Comme c’est romantique...
-Non, c’est littéral : je t’offre un Self-Obscur 3000.
-Pardon ?
-C’est un gadget haute technologie, ça vient de sortir et c’est génial. C’est une sorte de programme qui... Attends ce sera plus simple si je te montre. Je pose cette pastille à tes pieds, elle se dissout et... Voilà !
-Voilà quoi ?
-Tu ne vois pas ? Mettons-nous dans la lumière. Regarde : ton ombre a maintenant la forme de la mienne ! C’est incroyable, non ?
-Ah oui, c’est... Super bizarre.
-Ça ne te plait pas ? Je l’ai programmée à mon image pour être toujours à tes côtés pendant mon voyage. C’est une idée marrante, non ? »

Je préférai sourire pour ne pas le blesser : après tout, ça partait sans doute d’une bonne intention. Je me disais aussi que sortir avec un geek Brésilien avait au moins deux inconvénients : un, il repartait souvent au Brésil, et deux il faisait des cadeaux de geek.

Cette technologie était totalement déroutante. Quoi que je fasse, mon ombre gardait la forme de sa silhouette. Je tentai de me renseigner sur le « Self-Obscur 3000 », mais sans grand succès. Apparemment seuls quelques prototypes avaient été mis en vente et les retours des utilisateurs étaient quasi inexistants : quelle heureuse élue j’étais !

Comme je le craignais, passée la brève période de curiosité à explorer le côté rigolo de la chose, me trimbaler l’ombre de mon copain est vite devenu lourdingue. Il était parti pour six mois, c’était l’été, et j’avais tout sauf envie d’avoir cette ombre masculine légèrement ventripotente me coller aux basques à la plage ou en soirée. Le pire, c’est que je ne pouvais rien y faire : apparemment on pouvait contrôler et débrancher l’ombre avec un petit boiter, mais il avait « oublié » de me le remettre avant de partir. Et il restait sourd à mes demandes de l’envoyer par la poste. « Trop peur que le colis n’arrive jamais », disait-il.

C’était louche. J’essayais de lui accorder le bénéfice du doute, mais la triste réalité était indéniable : j’étais marquée au fer rouge. Son ombre veillait sur moi en permanence et criait au monde « Elle est à moi ! Pas touche ! » plus efficacement que n’importe quelle ceinture de chasteté. Simple présence romantique, l’ombre ? Tu parles, il m’avait refilé des morpions numériques, oui !

Au fil du temps, je me suis mise à haïr l’ombre et la perfidie de son propriétaires. Nos engueulades transatlantiques sont devenues féroces, puis de plus en plus espacées. Cela faisait un mois que je n’avais plus eu de nouvelles quand je reçus un message du Brésil d’une certaine Cynthia :

« Diego est mort – Un tragique accident de car – Toutes mes condoléances »

Merde, alors. J’étais sous le choc et, bien sûr, j’ai culpabilisé de façon irrationnelle. Et si, et si... Son ombre me paraissait désormais lourde de reproches. D’ailleurs, son ombre...

Comment se faisait-il qu’elle fût toujours là ?

« C’est très simple, ma petite dame : l’ombre restera active jusqu’à ce que la batterie du boîtier soit déchargée.
-Et ça va prendre longtemps ?
-A mon avis, pas plus de six mois. »

Six mois ?
Vous pouvez, vous, imaginer faire le deuil de quelqu’un dont la présence fantomatique vous colle au train en permanence pendant six mois ?
Pour ne pas perdre la boule -ou peut-être précisément parce que je la perdais- je me suis mis à parler à l’ombre, à lui déballer tout ce que j’avais sur le cœur. D’un côté, c’était très thérapeutique. D’un autre, ma relation avec l’ombre était devenue ambivalente. Ma meilleure amie, qui me surprit à m’adresser à l’ombre de mon ex comme à une personne vivante, résuma parfaitement la situation :

« C’est hyper glauque. »

Pour échapper à cette situation et ne plus subir la présence de l’ombre, je tentai de vivre dans le noir. Je n’ai pas tenu trois semaines. Quand je repris finalement la vie au soleil, je n’étais plus que l’ombre de moi-même (ha ha). Celle de Diego, en revanche... semblait avoir pris de l’épaisseur.

« Ne vous inquiétez pas ma petite dame, c’est normal : le programme qui génère l’ombre doit recevoir des updates automatiques, voilà tout.
-Mais qu’est-ce que ça va veut dire ? Qu’est-ce qui va changer ?
-Ah ça... Ça dépend du modèle et du contrat que votre ami a signé. Vous l’avez ?
-Euh... »

A partir de ce moment, les changements dans la structure et le comportement de l’ombre furent fréquents et chaotiques. Au lieu de se contenter de suivre mes mouvements, elle semblait parfois animée d’une volonté propre. Au lieu de représenter uniquement la silhouette de Diego, elle se permettait des fantaisies : parfois ombre d’un animal, parfois forme indéfinissable. Et cette texture qui semblait de temps à autre plus solide qu’immatérielle... Ma meilleure amie, concise mais juste, déclara :

« Grave flippant, putain. »

J’étais d’accord. Mais que faire ? Pour éviter de rester seule et bénéficier d’un support moral, j’emménageais chez elle. Mon amie fit tout pour me mettre à l’aise... Mais la suite fut un cauchemar.

Une nuit, je rêvai de Diego. En me réveillant, je sentis un corps lourd à mes côtés et une main froide posée sur mon épaule. Glacée de peur, j’entendis alors une voix mi-familière, mi-étrangère me susurrer :
« Je t’ai manqué ? »
Je hurlai. Mon amie débarqua dans ma chambre à toute allure et alluma la lumière. Plus rien. L’ombre avait repris sa forme normale.

C’en était trop. Je me rendis immédiatement à la police. Là-bas l’ombre resta sage comme une image, imitant même la forme de ma silhouette comme pour me narguer. Les policiers me renvoyèrent chez moi en rigolant. Merde !

La boîte chez qui Diego avait acheté l’ombre resta sourde à mes demandes d’intervention jusqu’à ce que je les menace de dévoiler toute mon histoire en public. Alors ils me firent parvenir par la poste une autre pastille... Une sorte d’anti-ombre, disait la notice, qui effacerait l’existence de la première.

Il me fallut curieusement un peu de temps avant de me résoudre à utiliser la pastille. « Adieu Diego » dis-je tout haut au moment de la placer à mes pieds, en proie à des sentiments confus. Une sorte d’ombre argentée commença alors à s’étendre au sol... Celle de Diego, flairant le danger, prit subitement la forme d’un loup gigantesque. L’ombre grise l’enlaça comme un serpent. Comme les aiguilles d’une montre folle, les deux ombres entremêlées me tournèrent autour en grésillant tandis que les meubles de la pièce se renversaient à leur contact. L’ombre de Diego finit par prendre le dessus et poussa un cri -oui, un cri- de victoire. Mon amie, sans doute prise de court, commenta :

« Bordel. »

Elle avait néanmoins eu la présence d’esprit de filmer la scène. En découvrant la vidéo, la boîte qui produisait le « Self-Obscur 3000 » commença à prendre mon cas très au sérieux. Ils me firent parvenir tout un tas de nouvelles pastilles, des bleus, des rouges, des jaunes, mais rien n’y faisait : l’ombre de Diego toujours triomphait. En désespoir de cause, ils m’envoyèrent une équipe d’intervention pour une procédure qui ressemblait autant à une tentative d’exorcisme qu’à un reformatage de disque dur extrême. Finalement, le miracle eut lieu : l’ombre de Diego fut détruite. Je retrouvai la mienne, simple et intangible. C’est tout con mais ça m’a fait pleurer.

Quelques temps après, Diego -en chair et en os- réapparut dans ma vie. Il me raconta une histoire abracadabrantesque selon laquelle la dénommée Cynthia était une folle qui l’avait enlevé au Brésil, qu’il venait juste de lui échapper et de rentrer en Europe. Puis il parla aussitôt de l’ombre et que ce n’était pas grave si elle était cassée, il avait une pastille de remplacement et...

Je ne cherchai même pas à comprendre. Je me saisis du boîtier de contrôle d’ombre qu’il tenait à la main et l’écrasai d’un coup de talon. Puis je lui flanquai un bon coup de pied dans les roubignoles et passai mon chemin. Ce fut ma meilleure amie, qui m’accompagnait alors, qui eut le mot de la fin :

« Et marche à l’ombre ! »
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Alki · il y a
Salut Alex, c'était très cool comme histoire, mais t'étais pas obligé de faire réapparaître Diego à la fin ! T'as eu des remords de l'avoir liquidé ou quoi ? :)
Et aussi je trouve le nom du dispositif assez marrant, faussement high-tech, mais je me demande si ça sert à quelque chose qu'il ai un nom pareil ? J'ai envie d'y croire à cet engin mais son nom volontairement bébête m'en empêche...
En tout cas t'as toujours une sacrée imagination et c'est un plaisir de lire tes histoires !
A+
Alki

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Image de Alex Des
Alex Des · il y a
Texte préparé pour le concours imaginarus 2018, finalement écarté au profit d'un autre.
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