Secret de famille

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Ecrire est pour moi, une source de plaisir, d'observation, de curiosité. Transmettre mes propres émotions à des personnages de fiction ou les faire vivre comme si je les côtoyais, se pencher su  [+]

Mon miroir n’est pas très agréable ce matin, il me renvoie une image que je ne connais pas. Un regard fatigué, des petites rides au coin des yeux, des joues blanches et creuses. J’ai dû maigrir un peu. Je n’ai plus envie de me maquiller, à quoi bon. La lassitude m’envahit. Mon lit douillet me fait des avances auxquelles je cède immédiatement. Le duvet est chaud et je me blottis dans sa douceur. Juste un petit moment, encore quelques minutes avant d’affronter ma vie.

Je ferme les yeux, mes idées se bousculent, s’entrechoquent et mon impuissance me donne des vertiges. Et puis, une colère sourde monte en moi. Le mot vengeance revient dans mon esprit à chaque battement de cœur. Le vide de ma vie devient un réceptacle de haine.
Je n’aurais jamais pu imaginer que ma propre famille ferait de ma vie un enfer. Un jeu de non-dits, de rumeurs négatives, de critiques injustifiées.

De mon enfance protégée et pleine d’amour, je suis maintenant confrontée à une famille toxique. La désillusion est telle que ma vie en est bouleversée. Je ne peux m’empêcher de comprendre le déroulement de ce passage particulier qui aboutit, pour moi, à un sentiment d’échec.
Je dois agir et mettre fin définitivement à cette volonté de certains de détruire les liens qui donnent de la force à une famille. Je dois tout d’abord déterminer la raison de ces comportements idiots, quel que soit l’âge des perturbateurs. Jalousie, méchanceté, indifférence, manque de reconnaissance, je pense que tout est lié et met en compétition la plupart des membres de cette grande famille boiteuse.

Et puis, peu importe les secrets ou les caractères, je ne vais plus laisser l’injustice entrer par la grande porte dans une famille que j’ai idéalisée, mes valeurs sont intouchables. J’ai décidé de les faire appliquer par chacun d’entre nous.

Un plan commence à germer dans mon esprit. Je me mets au travail. J’établis un tableau comportant le caractère, les défauts et qualités de chaque membre de la famille, les comportements et les dégâts causés sur le groupe.
J’écris ensuite une lettre à chacun des semeurs de troubles, dévoilant des rumeurs, inventées bien sûr, sur leur personne avec les mêmes arguments qu’eux-mêmes ont propagés sur les autres. Je ne dois pas m’embrouiller. Je ne signe pas la lettre, je l’envoie sous le nom d’un cousin ou d’une tante, etc. Certaines fois, je n’arrive même plus à m’y retrouver. Quant à ceux qui ne font rien, mais acceptent les turpitudes des idiots, je les accuse de faits complètement improbables.
Le travail est rude et mes soirées sont bien remplies. Petit à petit, la colère fait place à une gaîté inattendue, je ris de ce que j’écris en imaginant leurs têtes à la lecture de ces inventions. Je me prends au jeu, que c’est drôle !

Une fois les lettres postées, j’attends quelques semaines, que la propagation des rumeurs fasse son travail. J’apprends par hasard que les gens se téléphonent, s’invitent ou s’évitent. Je ne me sens pas concernée, j’observe, j’écoute, je n’ai rien à dire lorsqu’une nièce ou un neveu m’appelle pour se confier. Je raccroche sans état d’âme. J’envoie ensuite une invitation à chacun, pour un déjeuner dans la grande maison familiale et cette fois, je signe.

En temps normal, les réponses arrivent rapidement, tout le monde répond présent à ces repas familiaux. Rien ne les arrête. En général, des petits groupes se forment, on rit, on critique, on ignore ou on parle fort, on se fait remarquer, on parle beaucoup de soi et de ses enfants, avec une fierté affichée, bien sûr. Cette fois, la foule ne se presse pas au portillon. Je me demande s’ils vont venir.
Mon téléphone recommence peu à peu à sonner. On me demande si tout le monde sera là ou si untel viendra, etc. Je reste dans le vague. Je feins une joie profonde à l’idée de les retrouver et j’anticipe mon bonheur, qu’ils sont bien loin d’imaginer.

J’ai mis ma tante dans la confidence, c’est une alliée de poids. Son caractère fort est un atout et elle prend les choses en mains pour la journée fatidique. Le menu, les courses, le repas, elle s’occupe de tout avec énergie. La tension évidente dans l’attente de cet évènement nous provoque des fous-rires irrépressibles. En mettant au point ma revanche, j’ai repris goût à la vie, car dans l’action, je ne me sens plus sous-estimée. C’est moi qui dirige, pour une fois. Ma gentillesse et mon empathie en ont pris un sacré coup, mais tant mieux.
Je suis prête pour affronter la journée. Je me suis peu maquillée et mis une robe toute simple, je ne veux pas me faire remarquer. J’invite, mais je veux rester sobre, un peu invisible.

Ma grande famille arrive par bouffées, mais pas d’air frais, vraiment pas. Ils se sont apprêtés, mis en valeur mais la tension qu’ils dégagent est palpable. Même les enfants ont un comportement bizarre, ils sont calmes !
Chacun se congratule avec une énergie jamais vue auparavant, je descelle une exagération dans tous leurs gestes et leurs embrassades. Ils ne se font plus confiance, les rumeurs se répandent, mais personne ne sait d’où elles viennent. Je me régale. Il faut dire que j’ai appris beaucoup de choses sur moi récemment que je ne savais même pas, lorsque j’entendais des bruits qui couraient sur ma personne. Au moment de se mettre à table, après avoir accueilli toute cette troupe, je me suis demandé si je les aimais vraiment. Mes propres enfants, c’est certain, je les adore même si je ne les comprends pas toujours. Mais les autres ? Est-ce que je dois me battre pour garder une famille soudée si je ne ressens plus assez d’amour pour chacun d’eux ? Dois-je me réjouir d’avoir semé une mauvaise petite graine ?

Je me perds dans mes pensées et je ne remarque pas la voiture qui s’arrête devant le portail. Mon grand-père en sort péniblement. Son chapeau de paille sur la tête, son bandana rouge autour du cou, sa canne et son pantalon de lin beige lui donnent une sacrée allure, un peu démodée, mais qui démontre son charisme et son caractère de meneur.

Sans dire un mot, il s’installe à sa place et préside la table. Il salue l’assemblée de sa voix grave et chaude. La situation prend immédiatement une autre direction. Les enfants se disputent pour s’assoir sur ses genoux, les adultes l’entourent de leur affection. Pourtant, je sens dans son attitude une réserve inhabituelle. Il répond laconiquement, ses lèvres ne s’étirent pas en un sourire charmeur. Ses yeux se sont assombris, je me demande s’il est au courant de la raison de ce repas familial. Je cherche ma tante et tombe droit dans son regard qui me fixe d’un air entendu. Je comprends qu’elle a mis Grand-père au courant de notre complot.

Grands et petits commencent à prendre place autour de la table gigantesque, installée dans le jardin. Il fait très beau et j’ai pensé que malgré les circonstances, il fallait en profiter. Le temps clair et lumineux présage peut-être un destin favorable.
L’atmosphère s’est détendue et les bavardages vont bon train. Soudain, la table tremble et la vaisselle retombe dans un bruit de verre brisé La canne de Grand-père a violemment atterrit entre les assiettes. Le silence s’abat sur nous comme une chape de plomb.

Grand-père se lève et se redresse de toute sa grandeur comme au temps de sa jeunesse. Il en impose à tout le monde. Il fixe la famille d’un regard noir. Je n’arrive plus à respirer. Mes mains sont moites, je m’attends à un raz de marée et je regrette amèrement toutes mes manigances.
Il prend la parole de sa voix profonde, assurée et froide :

« Jeanne vous a réuni aujourd’hui et j’approuve totalement sa démarche. Cela fait quelque temps maintenant que cette famille va mal. Vous vous comportez comme des enfants sans éducation, des idiots sans cervelle. Vous avez la chance d’être tous en bonne santé, vous avez une vie confortable, des gens à aimer. Vous pourriez passer des moments magiques ou vous soutenir dans les moments difficiles. C’est un cadeau d’appartenir à une grande famille.
Au lieu de ça, vous passez votre temps à vous engueuler, à propager des rumeurs, à vous critiquer. La jalousie est tout le temps à l’honneur, elle régit votre vie et vous rabaisse à un niveau tellement bas, que j’ai honte d’être le patriarche de cette troupe d’imbéciles.
Vous n’êtes pas de mon sang. »

Un murmure s’élève, un bruissement de mains crispées sur la nappe, des couverts qui tombent. Je trouve personnellement, qu’il frappe un peu fort.
« Vous n’êtes pas ma descendance. Je ne dis pas ça par méchanceté, c’est la simple vérité. »

Là, ce n’est plus un murmure qui secoue l’atmosphère mais tout le monde parle, certains se lèvent, les enfants sont apeurés.
« Asseyez-vous, tous. Je vais vous révéler un secret que je garde depuis tellement longtemps, qu’il fait partie intégrante de mon être »
Il se tourne alors vers ma mère, ma tante et mon oncle et les yeux embués, il reprend :

« Lorsque j’ai connu votre mère, elle vous avait déjà mis au monde. Votre père était parti le jour même de votre naissance, les jumelles. Quant à toi, Frédéric, tu n’avais que deux ans. Tu ne te rappelles de rien.
J’étais médecin dans l’hôpital où Marie a accouché. Une nuit, j’étais de garde et une infirmière m’a appelé pour venir voir une patiente qui venait d’accoucher de jumelles. Tout s’était bien passé, les bébés étaient en forme, mais la maman était effondrée. Le père de ses enfants n’était même pas venu la voir et n’avait plus donné signe de vie. Sa famille la soutenait mais cette nuit-là, elle était inconsolable. Les infirmières ne savaient plus quoi faire. Il fallait lui prescrire un somnifère. Je lui ai donc rendu une visite et j’ai trouvé cette jeune femme, prostrée dans son lit, les yeux dans le vide. Je me suis assis près d’elle et lui ai pris la main. Elle tremblait. Je lui ai parlé calmement. Après cinq minutes de monologue, elle a tourné son visage vers moi et s’est mise à pleurer. Je l’ai laissé parler, longtemps, sans l’interrompre. Une infirmière lui a amené ses petites filles. Elle s’est endormie une main dans la mienne, une autre sur le berceau. Je suis sorti de la chambre, une mélancolie m’a accompagné le reste de la nuit.

Je suis retourné lui rendre visite chaque jour, jusqu’à ce que ses parents viennent la chercher. Nos discussions me manquaient affreusement, car Marie était une femme intelligente et attachante. Alors, avec sa permission, j’ai continué à la voir. Grâce à son entourage, elle a repris confiance en la vie. Elle a déménagé, s’est occupée de ses enfants, tout en continuant à travailler en tant que professeur dans un lycée. Nous nous sommes rapprochés de plus en plus, je l’avais aimée dès le premier jour. Je l’ai demandée en mariage après six mois. Elle a dit oui. Je vous ai aimés, vous mes enfants, dès le premier jour. Je vous ai adoptés. Nous avons décidé de ne plus parler de votre père biologique, qui a disparu de vos vies comme un voleur. Marie est partie maintenant dans un autre monde, mais elle m’accompagne jour après jour, et moi, je veux être toujours là pour vous.

Lorsque ma chère sœur m’a informé du désarroi de Jeanne face à vos comportements devenus ingérables, j’ai pris conscience que mon secret pouvait influer sur vos caractères. Au lieu de vous protéger, il pouvait être toxique pour toute la famille. C’est pourquoi, j’ai saisi l’occasion de cette réunion pour vous révéler la vérité. Je brise le silence aujourd’hui. J’espère que vous me pardonnerez. Vous êtes ma famille. Je n’en ai pas d’autre. Je vous aime »

La stupéfaction agrandit tous les yeux et arrondit toutes les bouches. Après un instant de flottement, certains sont revenus dans la réalité en pleurant ou en partant se cacher dans un coin du jardin. D’autres parlent sans arrêt, les enfants sont tombés dans les bras de Grand-père. Il les serre contre lui très fort, des larmes coulent sur ses joues.

Je n’arrive pas à bouger. Je suis tétanisée. Ma gorge se serre, mes joues se mouillent, ma tête tourne. Je sens deux bras m’entourer, ma tante réfugie son visage dans mon cou. Ma mère a disparu. « Les pièces rapportées » de la famille, mon mari en tête, se rendent utiles, débarrassent, rangent, préparent les affaires pour partir, sans attendre le dessert.
Mes enfants m’entrainent vers la voiture. On part en file indienne, dans un cortège funèbre.

Cela fait un mois que le secret dévoilé a accaparé nos vies. Le deuil commence à se faire, nous avons hâte de nous revoir et cette fois, c’est ma mère qui organise la journée. L’été est fini et nous nous installons autour de la cheminée. Un calme étrange nous relie les uns aux autres. Nous nous prenons dans les bras, nous tenons une main ou caressons un visage. Grand-Père arrive dans son costume bleu marine, il est élégant. Nous nous précipitons pour l’embrasser, tous, comme un seul homme. Comme nous l’aimons, comme nous nous aimons, finalement.
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