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En compétition

Il n'y a rien de plus terrifiant
que d'être rattrapé par le temps.


Chapitre 1

Andrew Stewart dormait paisiblement dans sa chambre en ce 30 novembre. La réunion s'était terminée plus tard que prévue et, après avoir avalé deux Aberlour dix ans d'âge, il s'était affalé sur son lit sans même prendre le temps de se déshabiller. D'ailleurs, il n'avait plus le temps. Son poste de fonctionnaire des impôts ne lui laissait guère de place pour qu'il puisse respirer un peu. Son travail au bureau, les réunions du soir et les dossiers en attente qui s'accumulaient, devenaient un véritable enfer. Il devait travailler de plus en plus vite car le temps, lui, défilait à vitesse constante et régulière. Andrew avait d’ailleurs parfois le sentiment que celui-ci s’accélérait.
Situé au huitième étage, son appartement donnait sur une avenue chic du XVIème arrondissement de Paris. Un appartement qu'il avait pu acheter sans grande difficulté avec son salaire et celui de son ex-femme. Divorcé depuis bientôt quatre ans, il profitait pleinement de sa nouvelle vie mais il sentait qu'il avait changé. Il n'avait que cinquante-quatre ans mais sa vie, menée tambour battant, commençait à l'épuiser. Le temps. Toujours le temps. Le temps le rattrapait sans cesse mais l'inverse ne se produisait jamais. Il s'était mis alors à s'empiffrer de cachets d'aspirine pour se débarrasser de terribles maux de têtes. Mais en cette nuit froide d'automne, ce n'était pas le mal de tête qui pulsait dans sa tempe.
Cela semblait venir de son appartement.
En dehors de sa chambre.
Andrew se réveilla, l'esprit embrumé par l'alcool et la rêverie. Il ouvrit les yeux et observa la lune qui éclairait funestement la chambre.
C'est quoi ce bruit ?
C'était une sorte de ronronnement interminable, mais pas aussi agréable que celui d'un chat. Un bourdonnement incessant qui aurait énervé n'importe qui à une heure aussi tardive. Il tourna la tête pour lire l'heure affichée au plafond : 03:16. Andrew se redressa dans son lit, trempé de sueur et rassembla ses esprits. Cela semblait venir de la cuisine ou du salon, au fond du couloir.
Assez cogité, tu vas voir ce que c'est.
Il se leva et s'immobilisa tout de suite. Et s'il n'était pas seul dans l'appartement ? Cette pensée lui traversa l'esprit aussi rapidement que la flèche d'un arc. Il se souvenait bien que le gardien d'immeuble avait placardé une affiche rappelant les consignes de sécurité contre la recrudescence des cambriolages.
Mais c'est idiot ! Tu aurais entendu le voleur fracturer ta porte d'entrée !
Il pensa sérieusement à arrêter l'alcool. Du moins, pour un certain temps.
As-tu bien fermé la porte en rentrant hier soir ?
C'est à ce moment-là que la panique l'envahit sans qu'il puisse maîtriser quoi que ce soit. Son ventre grouilla rageusement et il sentit ses mains devenir moites. Le bruit s'était intensifié et il ne comprenait pas pourquoi le voleur jouait avec son mixeur à fruits et légumes dans la cuisine.
Appelle la police ! Appelle vite ! Tu as très peu de temps devant toi !
Mais bien entendu, son cellulaire se trouvait dans sa veste. Dans l'entrée.
Tournant anxieusement la tête, il aperçut une de ses sculptures en métal rouillé, posée sur son chevet : une jolie demoiselle en jupe d'été. Ne ressemblait-elle pas à Laurel, son ex-femme ? Mais dans la pénombre, la belle semblait maintenant moins attrayante.
Je vais lui briser le crâne avec ça, à ce salopard !
Andrew rassembla tout son courage, prit la statue haute de quarante centimètres et ouvrit précautionneusement la porte de sa chambre. Heureusement, en chaussettes, le voleur ne l'entendrait pas.


Chapitre 2

Le couloir était aussi sombre qu'une grotte. Andrew avança lentement et il sentait son cœur lui marteler la poitrine, lui causant une douleur intense. Il tenait son œuvre comme un joueur de Baseball tient sa batte. Il se sentit ridicule mais n'avait guère le choix. Le temps était compté.
Le bruit était plus net maintenant. Une sorte de vibration saccadée, comme une machine à laver qui termine l'essorage, mais plus faiblement. C'était terrifiant. Andrew se retint de crier par deux fois. Il déglutit, mais sa gorge était sèche comme un désert. Il entendit aussi de très faibles cliquetis, comme les pas d'une souris affolée prise dans un piège.
Le salon n'avait pas de porte et il remarqua alors que la pièce était éclairée d'une lueur blanchâtre irréelle, à vous glacer le sang. C'est en jetant un rapide coup d'œil dans le salon de quarante mètres carrés que ses membres se paralysèrent. Ce qu'il vit lui fit oublier sa réunion ennuyante et sa solitude. Son ordinateur portable était non seulement allumé, mais il vibrait, comme parcouru de frissons.
Un ordinateur fiévreux ! C'est quoi ce délire ?
L'écran illuminait affreusement la pièce. Andrew regarda autour de lui et ne vit personne. Il était aussi persuadé qu'il n'avait pas travaillé sur son ordinateur en rentrant de la réunion. Il aurait dû. Le compte-rendu devait être sur le bureau de son supérieur demain, dès son arrivée au centre des impôts.
Mais un ordinateur ne vibre pas tout seul !
Il s'approcha de son bureau et ce qu'il vit lui coupa le souffle définitivement. Une main invisible – c'était les cliquetis entendus – pianotait furieusement sur le clavier et tapait son compte-rendu de la réunion de la veille !
Tu délires ! Va te recoucher ! C'est juste un mauvais rêve comme tu as l'habitude d'en faire depuis ton divorce.
Il sentit ses jambes trembler, vacilla et s'évanouit, sa tête cognant la moquette.


Chapitre 3

Le lendemain ressembla à une torture. Son compte-rendu de la réunion s’était retrouvé sur la table du salon sans explication rationnelle mais Andrew était arrivé en retard à son travail. Il avait travaillé au ralenti toute la journée mais les secondes du temps déferlaient continuellement sans avoir pitié de lui.
En rentrant chez lui vers vingt heures, il prit soin de laisser son ordinateur dans sa housse de protection même si les événements de la nuit passée ne lui semblaient pas tout à fait réels. N'empêche que le compte-rendu était bien sorti de l'imprimante !
Il ingurgita son Mac Donald devant une émission TV où les invités racontaient leur vie privée devant des spectateurs assoiffés de détails croustillants et alla se coucher, harassé.
Soudain, le bruit reprit au milieu de la nuit.
Andrew sortit d'un rêve merveilleux où le temps avait cessé d'exister. Il reconnut ce son, mit sa tête sous l'oreiller mais rien n'y faisait. Il était bel et bien réveillé et le cauchemar recommençait.
TI TI TI TI TI TI TI TI TI TI TI VOUIT
TI TI TI TI TI TI TI TI TI TI TI VOUIT
Ses pensées partaient dans tous les sens. Il se demanda s'il délirait vraiment, s'il fallait voir un psychologue ou si ses aspirines devenaient inefficaces. Quoi qu'il en soit, il prit la décision de retourner dans le salon, avec une certaine appréhension. Quand il entra dans la pièce, sa peur resurgit comme un geyser d'eau glacée en pleine montagne. Sa bouche s'ouvrit, mais aucun son ne sortit.
Une lueur verte et aveuglante se dégageait de son l'ordinateur par alternance et l'imprimante crachait des papiers à vitesse folle en émettant de sales crépitements de machine usée.
DZ DZ DZ DZ DZ DZ DZ DZ DZ TCHAK
DZ DZ DZ DZ DZ DZ DZ DZ DZ TCHAK
Le sol avait disparu sous les feuilles de format A4. Il en prit une et lu l'unique phrase que se répétait à l'infini : Tu n'as plus le temps. Sa peur se transforma en colère. Il déchira nerveusement le papier et le jeta dans la pièce. Il débrancha l'imprimante frénétiquement mais les impressions reprirent de plus belle. Il arracha alors les feuilles de papier qui restaient coincées dans l'imprimante avec force.
- Non ! Non ! Non ! Je ne veux pas ! hurla-t-il. Il fit tomber l'imprimante au sol, tira sur tous les fils et donna des coups de poings mécaniquement sur le clavier. Haletant, il constata que sa main droite saignait sous la force de ses coups. Il s'arrêta, l'air hagard. La machine, suppliante, émettait de petits sons plaintifs et l'écran de l'ordinateur s'était éteint. Andrew se retrouva dans le noir, habillé seulement d'un caleçon, et complètement déboussolé. La scène paraissait surréaliste. Il traversa le couloir avec la démarche d'un zombie, se rua dans la salle de bain et se passa la tête sous l'eau froide. Pendant une longue minute. C'est long une minute.
Ça me laisse le temps de réfléchir.
Mais d'autres voix cristallines, comme un chœur de petites filles, résonnèrent dans sa tête : Hi hi hi ! Alors, tu deviens fou Andy ?
Andrew se redressa subitement, regarda son visage apeuré dans la glace et constata effectivement qu'il avait changé. Ses cernes étaient plus prononcés et il semblait avoir vieilli plus rapidement en quelques semaines. Le bruit continu de l'eau stoppa ses pensées. Il coupa le robinet, s'épongea le visage et retourna dans sa chambre, frissonnant. Il ne voulait plus revenir dans le salon.
Ne t'inquiète pas. Demain matin, tout rentrera en ordre. Tu verras l'ordinateur bien rangé dans sa housse et tu partiras au travail comme un bon fonctionnaire.
Il s'endormit, rêvant d'ordinateurs géants le pourchassant dans une rue sans issue.


Chapitre 4

Stephen Dubloc, la trentaine bien tassée, était un employé modèle du Centre des impôts du XVème arrondissement de Paris. Il faut dire que son travail lui plaisait, tout simplement. Il avait des horaires fixes, un bon salaire et ses collègues l'appréciaient pour ses compétences professionnelles. Sa vie de famille était également idyllique : une épouse admirable en tous points et un petit garçon âgé de six mois adorable comme tout. Bref, il était aux anges !
Cependant, quelque chose l'inquiétait depuis un certain temps. C'était son collègue de travail, Andrew. Son comportement avait changé. Pour être clair, c'était depuis son divorce, mais il faut dire que depuis quelques semaines, les choses s'étaient accélérées. Il l'avait aperçu à plusieurs reprises en train de coller méticuleusement des post-it tout autour de son bureau. Il avait d'abord pensé à un jeu débile entre collègues mais il était le seul à faire ça. Pour seule réponse, Andrew lui avait présenté un sourire béat.
Mais le jour le plus inquiétant fut celui où, profitant d'une absence momentanée de son collègue, il s'était rendu à son bureau par curiosité et était resté figé face à l'écran de l'ordinateur. Une courte phrase se répétait et emplissait tout l'espace : J'ai assez de temps. Il avait alors pensé à une dépression, s'était dit qu'il faudrait en parler aux autres, puis était revenu sur sa décision. Après tout, Andrew était un fonctionnaire méticuleux, même s'il travaillait lentement.
On était le vendredi 2 décembre. Il était dix heures du matin et les rayons du soleil réchauffaient le bureau de Stephen. Il avait le sourire aux lèvres car, ce soir, il dînerait dans un excellent restaurant avec Dinah. La voisine garderait le petit pour la soirée. Il décida de s'octroyer une petite pause-café bien méritée, passa devant le bureau vide d'Andrew et se dirigea vers les toilettes.
Le spectacle qui s'offrit à lui était particulièrement déconcertant. À gauche, il y avait trois lavabos et à droite, un urinoir et trois WC. Quelqu'un avait écrit au stylo noir indélébile sur la glace, horriblement : Tuer les secondes. Stephen ouvrit alors complètement la porte et aperçu Andrew contre le mur du fond. Il était assis par terre, les genoux sous le menton, le regard vide. Sa tête cognait le mur et ses lèvres murmuraient quelque chose.
— Hey, Andrew... Ça va ?
Pas de réponse.
— Qu'est-ce qui t'arrive vieux ? Tu veux un médecin ? demanda-t-il, inquiet, son sourire ayant complètement disparu.
Silence.
Stephen se rapprocha de son collègue, lui toucha le bras et mit son oreille à hauteur de sa bouche. Il l'entendit.
— J'ai assez de temps. J'ai assez de temps. J'ai assez de temps...


Chapitre 5

On emmena Andrew à l'hôpital. Après plusieurs examens, on ne décela aucun trouble majeur, si ce n'est une bosse à l'arrière de sa tête. Son supérieur lui ordonna de prendre quelques jours de congés et Andrew sortit de l'hôpital en fin d'après-midi, courbaturé mais debout. « Vous êtes surmené ces temps-ci », avait-il dit. Ne me parlez pas de temps ! Stephen s'était gentiment proposé pour le ramener chez lui mais il préférait rentrer à pied. Respirer un bol d'air frais lui ferait du bien car la chaleur de l’hôpital lui montait au cerveau.
Il était donc dix-huit heures quand Andrew quitta l'hôpital, les mains fourrées au fond de sa veste. Il se mit à marcher vite sur le trottoir, la tête baissée, ignorant les passants qui le dévisageaient.
Et elles résonnèrent à nouveau dans sa tête.
On est là Andy ! Tu nous vois ? Hi hi hi ! Tu voulais nous tuer ? Mais comment vas-tu t'y prendre ? Hi hi hi !
Andrew releva la tête, affolé. Il accéléra le pas.
Hey ! Tu sais que rien ne sert de courir ! Je suis toujours là ! ricana le temps.
— Laissez-moi tranquille ! balbutia Andrew, les yeux en pleurs. Partez maintenant ! Partez !
Aucune réponse. Une bourrasque de vent glacial lui fouetta le visage.
Accélère. Tu peux y arriver. Tu peux le combattre !
Andrew traversa le grand boulevard sans même regarder les automobilistes.
Tu as vu ? C'était rouge pour les piétons ! chantèrent en cœurs les secondes.
Sa vue était troublée par les larmes. Il faisait nuit. Il ne vit pas les deux gros yeux sans âme bondir sur sa droite.
TROP TARD !!! HA HA HA !!! s’esclaffa le temps.
Le choc fut violent et redoutable. La Jaguar, malgré le freinage, frappa à cinquante kilomètres heure Andrew qui se tordit de douleur. La chair se maria avec le métal sous le crissement de pneus. La tête rebondit sur le capot, comme une vulgaire marionnette. Les jambes n'étaient plus reconnaissables. Le regard vide, Andrew dégagea un dernier soupir tandis que l'aiguille de sa Rolex continuait de tourner. Imperturbable. Cyniquement.

PRIX

Image de Hiver 2019

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CLASSEMENT Nouvelles

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JACB · il y a
Un burn out mortifère ? L'écriture est haletante elle-aussi comme si l'auteur voulait se délester de son histoire à temps (!!!) Ravie de l'avoir pris (ce temps) pour vous lire, la tension est bien menée d'un bout à l'autre !*****
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci et bonne chance à vous.

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map · il y a
Tu es le meilleur
J aime ce que tu fais
Un grand bravo
Tu as mon soutien

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Jusyfa · il y a
Bonsoir Matthieu, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir.

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cui · il y a
Bravo ! J'ai trouvé ce petit récit très bien ficelé et surtout, on a vraiment envie de savoir comment l'histoire se termine !
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Cfa Mielleux · il y a
trop cool bonne chance et je vous invite à lire et à voter pour ma nouvelle et à vous abonnez
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/jai-pas-de-chance-en-amour-1

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AKM · il y a
Bravo vous avez mes voix.
Je vous invite à lire ma nouvelle et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1
Merci et bonne chance !

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Thomas Dvl · il y a
👌👌👌
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Jerome Pons · il y a
Bravo pour ce premier essai. Ce n est pas facile de se lancer car n est pas Daphne du Maurier qui veut... j attends tes prochaines lignes avec impatience !
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Melbaia51 · il y a
A voté ;-) captivant...Se lit d'une traite...du coup je reste frustrée ;-)
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Chorouk Naim · il y a
Un texte bien construit
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